Centre de vaccination : quand la boutique tourne mal

Dans les gymnases réquisitionnés par l’État, où l’on peut recevoir la piqûre anti-H1N1, règne parfois une certaine confusion. Reportage au centre Paul-Gauguin, dans le neuvième arrondissement de Paris. Premier article d’un dossier consacré à la grippe A.

Un silence presque religieux. En cette fin de journée, la quiétude qui règne dans le gymnase Paul-Gauguin (9ème arrondissement), transformé en centre de vaccination contre le virus H1N1, n’est troublée que par des pleurs d’enfants effrayés par les piqûres… et le regard inquisiteur d’un médecin de la Ddass, qui observe avec méfiance les allers et venues des journalistes.

Une famille sort après avoir reçu le bon de vaccination. « Tout s’est très bien passé » précise le papa, satisfait que l’affaire ait été bouclée en moins d’une demi-heure. Comme tant d’autres, ils ont été pris en charge par les fonctionnaires réquisitionnés, les bénévoles de la protection civile, les pompiers, les internes et les médecins qui cohabitent dans le gymnase. Christian Guiot, officier de réserve et volontaire, assure le rôle de chef de centre. « Je fais tourner la boutique ! » Une plaisanterie qui n’est en qu’à moitié une. Car la « boutique » peine parfois à tourner.

Après la cohue de ces dernières semaines, le temps d’ouverture des centres a été allongé. Il est à présent possible de se faire vacciner tous les jours, de 9h à 22h. Mais, depuis quelques jours, les files d’attente ont considérablement décru devant les gymnases. Personnels médicaux et administratifs continuent pourtant d’être massivement mobilisés… quitte à voir peu de patients en semaine. Séverine, fonctionnaire aux impôts, fait partie des recrues du gymnase Paul-Gauguin. « J’ai été réquisitionnée par une lettre que je n’ai jamais reçue », s’étonne-t-elle. « C’est ma hiérarchie qui m’a prévenue ». Une odeur d’improvisation qui se retrouve dans la plupart des aspects de cette campagne de vaccination… Le rôle de Séverine : appeler les patients un par un, par leur chiffre d’attente. « Cela m’occupe seize heures par semaine, sur quatre jours ». Économiquement, elle est payée en heures supplémentaires lorsque son activité dépasse ses horaires habituels de travail : « Certains de mes collègues apprécient cette source supplémentaire de revenus. Mais la préfecture aurait mieux fait de convoquer plus de chômeurs, et de nous informer sur les réquisitions plus tôt ! » regrette-t-elle.

Problèmes de livraison

Cette mobilisation administrative n’est d’ailleurs qu’à moitié efficace pour faire face aux « rush » qui ont encore lieu le week-end. « Ceux qui disposent du certificat de vaccination sont prioritaires, explique Christian Guiot. Mais il n’y a pas de hiérarchie parmi ces prioritaires ». Ce qui génère nécessairement quelques tensions quand la foule s’accumule dans le gymnase. « Et lorsque l’on fait passer une personne qui n’a pas de certificat, mais qui doit quand même être vaccinée, comme une femme enceinte, il y en a beaucoup qui protestent ! » Cette situation a parfois donné lieu à quelques arrangements officieux. « Dans ce centre comme dans d’autres, on a vacciné des médecins et leur famille en priorité, contre une heure de vacation » reconnaît Christian Guiot.

Son centre a par ailleurs connu des problèmes de livraison. Les gants, notamment, ont rapidement manqué. « Les étudiants mobilisés pour effectuer les vaccins ne sont pas familiarisés avec la gestion des stocks de matériel médical » justifie un cadre formateur de l’Institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) de Saint-Louis, réquisitionné comme coordonateur dans ce gymnase. Côté hygiène, il se veut rassurant. « Nous vaccinons dans de bonnes conditions ». Petit bémol pourtant : « C’est avec la même aiguille que nous prélevons le vaccin dans le flacon et que nous piquons les patients ». La procédure a été validée par le ministère de la Santé. « Cela peut quand même provoquer des microlésions » souligne Sébastien, un étudiant de l’Ifsi. Autre sujet de préoccupation : le personnel de santé qui prend en charge les patients n’a pas l’obligation d’être vacciné. Seuls 10% de ceux qui effectuent la piqûre anti-H1N1 l’auraient eux-mêmes reçu, selon une source médicale.

Des cloisons de carton pour délimiter les espaces de confidentialité

Du côté de la confidentialité médicale, certains trouvent à redire. « Ici, des cloisons de carton ont été installées pour la consultation médicale qui précède la vaccination, note Thomas, interne en troisième année à l’hôpital Necker. Ce n’est pas terrible, mais c’est quand même mieux que rien pour la confidentialité. Dans le centre précédent, il n’y avait aucune séparation. Ce n’est pas normal. Imaginez une personne qui aurait un cancer ou qui serait atteinte du VIH… Je n’ai pas réalisé tout de suite. Mais j’aurais dû refuser de faire les consultations dans ces conditions ».

Il regrette par ailleurs de ne pas pouvoir suivre sa formation normalement. « Ma collègue à l’hôpital doit faire le travail pour deux l’après-midi. Et moi, je dois rester ici, même lorsque, comme aujourd’hui, il n’y a pas grand monde. C’est très frustrant. » Surtout lorsqu’on se rappelle que le bataillon des généralistes n’a pas été mis à contribution. Eux qui vaccinent pourtant, chaque année, cinq millions de Français contre la grippe saisonnière. « C’est scandaleux. Ils ont choisi de réquisitionner des internes parce que nous sommes moins chers que des généralistes. C’était à eux de faire ce travail », regrette-t-il.

Quant à Sébastien, il déplore surtout l’absence d’anticipiation. « La première fois, j’ai été appelé à dix heures pour être disponible à midi ! La Ddass organise, et on se débrouille pour suivre. La situation n’a jamais été claire : on nous a menacés d’une amende de 1 700 euros si nous ne nous rendions pas disponibles… et pourtant, nous sommes supposés faire du bénévolat. Seules nos heures sup’ nous sont payées ». Réquisition des formateurs oblige, les cours n’ont plus lieu dans certains établissements. À l’Ifsi, seuls certains cours ont été annulés. « Hier, il nous a été demandé quarante étudiants pour le lendemain, sur les cent vingt dont nous disposons, explique le cadre formateur de l’Ifsi. Ça prend du temps à organiser. Sans compter qu’il y a une réforme de notre formation à mettre en place pour février prochain. On est le 15 décembre et je n’y ai pas encore travaillé… »

Crédit photo Daniel Paquet / Flickr

A lire aussi sur ce blog : le témoignage de la virologue Astrid Vabret et l’avis des médecins sur le vaccin

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One Response to Centre de vaccination : quand la boutique tourne mal

  1. Ce témoignage qui nous dévoile ce qui n’est pas forcément visible ou perceptible est très intéressant.

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