D’abord, lire Debord

On devrait savoir par cœur les 118 pages des Commentaires sur la société du spectacle (1988), de Guy Debord, qui représentent une sorte de mise à jour de son célèbre ouvrage de 1967, la Société du spectacle.

A la lecture de certaines formules particulièrement visionnaires du petit opuscule Commentaire sur la société du spectacle, on croit rêver tant leur lucidité est frappante. Selon Guy Debord, le réel est oblitéré par la machine médiatique proposant de plus en plus de débouchés illusoires, s’annulant les uns les autres. « On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. »

De cette supercherie érigée en système, il en résulte la primauté du « statut médiatique » sur la compétence réelle. « Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuissons comme jalons dans l’histoire universelle », ironise Debord. Par suite, soumis à tant de malhonnêteté, le public finit par se désolidariser du système social : c’est la disparition de l’opinion publique qui cède face à ce que Debord appelle le « faux sans réplique » (que répondre à un discours télévisé ? à un écran d’ordinateur ? à une radio annonçant trois massacres à l’autre bout du globe ?).

Le spectateur regarde mais n’agit jamais

L’interaction du citoyen avec ce qui est porté à sa connaissance devient alors hors propos. « Il n’est nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer. » Béatement, l’homme d’aujourd’hui pourrait objecter qu’au moins, le système médiatique a le mérite de l’informer sur ce qui le menace. Réchauffement climatique, guerres qui se préparent, catastrophes naturelles… Debord n’est pas de cet avis, pour qui le déballage médiatique n’a pour objectif que de calmer, consoler, distraire. « Le spectacle conclut seulement que [les dangers qui nous menacent sont] sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer. »

Debord est aussi généreux de ces formules dont il a le secret : « Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais : et tel doit bien être le spectateur. » L’atonie générale de la foule des spectateurs a pour conséquence que hormis le spectacle, point de salut : il n’y a aucun moyen de se faire reconnaître autrement que par son intermédiaire. « La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société. » Peut-on donc critiquer la société du spectacle, en utilisant pour cela l’un des médias qu’elle nous propose ? Rien n’est moins sûr. Si notre culture démocratique-spectaculaire est devenue incritiquable, ce n’est pas, selon Debord, à force d’arguments, mais parce que « les arguments sont devenus inutiles ».

« Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi: le terrorisme »

Il faudrait citer tout le livre, tant le blocage propre à notre époque est mis à nu dans son mécanisme froid et éloigné des idéaux humanistes dont on croit qu’ils fondent notre vivre ensemble. Une dernière banderille, pour le plaisir, vérifiable au jour le jour (ouvrez n’importe quel journal) : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’Etat ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et démocratique. »

Arrêtons nous là. Il faut croire que les hommes sont fondamentalement irresponsables, car à la lecture de ce genre d’analyses, ils auraient les moyens de tout savoir, tout prévoir, pourtant les erreurs se répètent, les défaites se jouent, le mensonge survit et sévit.

Crédit photo : Flickr/biphop

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3 Responses to D’abord, lire Debord

  1. « On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. »

    cela fait penser au duel annoncé entre Sarkozy et Strauss-Kahn pour 2012 ..

    • Ernst Calafol says:

      On ne pourrait mieux dire. Finalement, DSK au FMI et Sarko à l’Elysée militent pour le même idéal de société, même si ce ne sont pas eux les »coupables » ; la folie est générale.

  2. Pingback: Victimisez-vous ! |

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