Fait-diversier de circonstance

Contrairement à certaines idées reçues, les journalistes ne sautent pas de joie à la seule idée de vendre du papier. Certains sujets de fait-divers mettent même très mal à l’aise. Vécu…

20h, reportages rédigés, journée terminée.

On quitte la rédaction, une petite agence de PQR (presse quotidienne régionale). Environ 15 kilomètres pour rentrer. La route est déserte à cette heure-ci. Pas si déserte que ça en fait. A mi-chemin, à la sortie d’un village, des lumières bleutées clignotent. Un camion de pompier et plusieurs véhicules de police bloquent la route. Les uniformes s’activent. Presque inutile de se poser la question. Au vu de l’agitation, il s’est passé quelque chose. Devant, plusieurs conducteurs font déjà demi-tour, sans se préoccuper davantage de l’accident.

Pas question de faire la même chose. On doit faire le métier. On est payé pour ça. L’appareil photo est dans le sac, jamais très loin, ça devient un réflexe. Les véhicules se trouvent à une cinquantaine de mètres. Trois clichés, cinq, dix. Un de plus, car un pompier a bougé, la photo n’est pas nette. On se surprend à penser que demain, on risque bien de faire la une là-dessus. Il faut être sûr d’avoir au moins une photo correcte.

Le portable non plus n’est pas bien loin. Un coup de fil rapide. A l’agence, on confirme qu’un collègue est au courant, qu’il tente de savoir ce qui s’est passé. Mais peu importe, la photo ne suffit pas. Il faut les infos. On sort de la voiture, on s’avance, on se présente. « Je suis journaliste… » « On va vous chercher le capitaine ». Lequel a évidemment bien d’autres soucis que celui de parler à la presse. Et se contente d’indiquer que le corps ne doit pas être visible sur la photo. « Le corps ». Les doutes sont dissipés.

De part et d’autres des barrières mises en place par la police, certains conducteurs se sont arrêtés, sont sortis de leur voiture. Pas vraiment de voyeurisme là-dedans. La plupart tente juste de savoir ce qui s’est passé. Et si c’était quelqu’un de chez nous ? Quelqu’un que l’on connaît ? Ce n’est pas impossible, les villages des alentours ne comptent pas des milliers d’habitants. Les minutes passent, les infos franchissent la barrière au compte-goutte, comme filtrées. L’accident implique un deux-roues. Comme très souvent. La victime est jeune. Même pas en âge d’aller voter ou d’avoir un permis de conduire.

Un coup de fil. Le collègue a pu avoir toutes les infos sur le déroulement de l’accident. Sa voix n’est pas claire. Lui non plus n’a pas vraiment l’habitude de ce genre de sujets. Il glisse que les autorités sur place recherchent un contact, l’adresse de la victime. La presse est au courant avant la famille.

Puisque le collègue sait ce qui s’est passé, inutile de rester. Retour à la voiture, demi-tour. A la rédaction, on retrouve le collègue en charge de l’affaire. Les yeux tirés, pas seulement par la fatigue du soir. On compare les photos, on doit débattre pour savoir laquelle fera la une. Car ce sera bien en une. Le rédac’chef l’a confirmé. Ce cliché-là ? Pas possible, derrière la voiture de police, on devine la présence du drap blanc qui recouvre le corps. On choisit une autre photo, sur laquelle n’apparaissent que la route, les pompiers et les policiers. Et puis, il faut le titre. Sobre, évidemment. Tandis que le collègue rédige son article, on se demande si la police a finalement trouvé un contact, un numéro de téléphone.

Il faut encore vérifier si la route a été dégagée. Et l’article est terminé. Cinquante lignes pour décrire un accident et une vie éteinte. Elles sont relues et validées par le secrétaire d’édition. C’est bouclé, ça peut partir à l’impression. Cette fois, les journalistes ont vraiment terminé leur journée. Et alors qu’on se dirige une fois de plus vers sa voiture, on la sent soudain, cette boule à l’estomac. Cela doit faire un moment qu’elle y grossit. Mais c’est quand ça se termine qu’on en prend conscience. On se met au volant. On pense à cette vie qui s’est conclue ce soir par cinquante lignes et une photo à la une le lendemain. Et si demain, un type entrait dans l’agence fou de douleur, en hurlant « Comment vous avez pu faire ça, connards de journaleux, c’est mon fils, c’est ma fille… » et cassait la gueule au premier ou à la première qui lui tombe sous la main, est-ce que ce ne serait pas justifié ? Ou au moins compréhensible ?

Surtout, on se demande comment le journaliste spécialiste des « faits div' » tient le coup. Et comment font, chaque jour, les flics et les pompiers.

Là-dessus, on se rend compte qu’on est rentré. Et qu’on n’a pas faim, même s’il est plus de 22h et qu’on n’a rien avalé depuis midi. Le lendemain, le même chemin en sens inverse pour aller travailler. Sur la barrière le long de la route, à l’endroit de l’accident, quelqu’un a accroché un bouquet de fleurs.

Photo Flickr SilentJoe

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