Sait-on encore accepter les réalités ?

L’activisme de plus en plus vide de sens de nos hommes politiques est symbolique d’une lourde tendance : l’absence de sens tragique. Des choses arrivent, plus ou moins agréables, mais on ne sait plus les accepter.

Dès l’arrivée d’un nouveau fait divers sordide, viol ou meurtre, les mêmes débats reprennent : comment empêcher les récidivistes de récidiver ? Comme effectuer leur suivi psychologique ? Faut-il passer à la castration chimique ? Comme il est trop compliqué de répondre à ces questions, le Président s’active : il promet des sanctions.

Des sanctions qui, si elles sont peut-être justifiées, devraient être gérées en interne et ne pas tenir le haut du pavé médiatique. Une sanction doit être technique, dépassionnée, et aujourd’hui on l’instrumentalise pour assouvir l’instinct de vengeance (sans compter que la « création » d’un meurtrier est, la plupart du temps, un raté imputable à la société tout entière, pas seulement à une poignée d’entre nous). Mais la politique est-elle toujours un art de régler les problèmes ? On peut sérieusement en douter, dans un monde manquant de plus en plus cruellement de la moindre sérénité.

Notre époque est l’une des mieux sécurisées de tous les temps

La preuve, on n’hésite pas à rappeler que l’insécurité est à son comble. Rappelons toutefois qu’un homme vivant actuellement en France fait partie des êtres humains les mieux protégés de toute l’histoire de l’espèce. Pourtant, on continue de se lamenter comme si nous vivions des temps décidément innommables (ce qui est défendable, mais en tout cas pas sur le plan de la violence physique). Pourquoi ne tirons-nous aucune conséquence de cette contradiction ? Pourquoi ne voyons-nous pas ce qui crève les yeux : que le progrès n’existe pas, en aucune matière, en aucune manière, puisque les sensibilités évoluent à mesure que le monde évolue ?

Parce que notre époque a perdu peut-être le plus important, c’est-à-dire la prise en compte du principe de réalité. Elle refuse de devenir adulte, au sens le plus plein du terme, elle n’accepte pas que les choses arrivent, comme le feraient des enfants gâtés à qui l’on n’aurait donné aucun sens des limites. Oui, la vie a été, est et sera, parfois, terrible, horrible, catastrophique, ignoble, sale, folle, boueuse, sanglante, cruelle, atroce. Qu’on le veuille ou non, et quel que soit le nombre de lois et de contre-lois. Mais nous avons tout de même décidé de mettre l’idée de protection en première ligne de nos idéaux.

Une « tyrannie de la poltronnerie »

Que disait Nietzsche dans Aurore là-dessus ?

« Derrière le principe de l’actuelle mode morale : « les actions morales sont les actions de sympathie pour les autres », je discerne la puissance de l’instinct social de poltronnerie qui revêt ce déguisement intellectuel : cet instinct réclame, comme le but suprême, majeur, immédiat, que l’on enlève à la vie tous les aspects dangereux qu’elle possédait autrefois, et que chacun travaille de toutes ses forces pour ce résultat : c’est pourquoi seules les actions qui visent à renforcer la sécurité collective et le sentiment de sécurité de la société peuvent recevoir le prédicat « bon » ! – Comme il faut que les hommes prennent aujourd’hui peu de plaisir à eux-mêmes pour qu’une telle tyrannie de la poltronnerie leur prescrive la loi morale suprême (…). »

On n’accepte pas la vie en tant que telle ? Trouvons vite des coupables, oubliant le précepte nietzschéen qu’il faudrait se méfier des gens chez qui l’instinct de punir est puissant. La crise financière ? C’est sûrement la faute des banques. L’inanité du débat politique ? Certainement celle des journalistes. L’immobilisme ambiant ? La faute à nos politiques.

Trouver rapidement des responsables sans prendre du recul et analyser la globalité d’une situation, est le premier réflexe de la personne, ou du groupe de personne, qui refuse radicalement d’accepter la vie telle qu’elle se présente, avec ses infinies subtilités. L’esprit scientifique, qui croit pouvoir un jour tout expliquer et recadrer, et mettre ainsi fin à ce vieux monde insupportablement impossible à systématiser, est aujourd’hui la locomotive de cette poursuite du « bonheur », associée à l’idée de maîtrise absolue, donc d’identification immédiate des agents défaillants, des maillons faibles – dans un monde, c’est le paradoxe, où les agents et les maillons sont de plus en plus interdépendants.

En ligne de mire, la maîtrise du vivant, le clonage

Quel évènement signera le succès absolu de cette tendance ? Vers quel fantasme se dirige l’ensemble de notre société ? Le clonage, la reproduction du vivant, le calibrage optimal de celui-ci. Cette poussée vers l’absolutisme technique et eugénique est le plus souvent vécue inconsciemment ; mais l’attachement passionnel des humains actuels à des avancées technologiques comme la pilule contraceptive, le botox ou l’IVG démontre à quel point l’obsession générale est la maîtrise la plus complète du vivant, donc de l’enfantement, qui sera à terme un problème purement technique et non plus amoureux ou corporel, sous couvert, comme toujours, de bons sentiments ou de bonne santé (plaisir sexuel, désir d’enfant, beauté physique, choix de vie, etc.).

Là se situerait donc le Salut, la fin de la souffrance, la croyance en une science transcendante, après le rejet de l’ancienne religiosité qui n’aura finalement pas fait assez de miracles scientifiquement avérés. Ce n’était pas son rôle, d’ailleurs ; les mythologies religieuses d’antan tâchaient d’appuyer les tabous humains, de combler tant bien que mal leur besoin de réponses face au mystère de l’incarnation. Notre folie actuelle, largement comparable et ultra-religieuse à sa manière, est de croire que la science va colmater les trous de la Connaissance une bonne fois pour toutes ; proposer des réponses indiscutables. Notons qu’une telle science est tout bonnement totalitaire. En ce sens, nous vivons actuellement sous l’égide d’un sacré qui n’ose pas dire son nom, de peur d’être confondu avec les « vieilles » religions, rangées depuis au rayon des « croyances irrationnelles et dépassées », pour mieux précipiter nos instincts et notre besoin de croire dans  de nouveaux objets (voir Le XIXème siècle à travers les âges de Philippe Muray pour davantage de précisions).

Cette croyance folle, bien évidemment, n’aboutira à aucun résultat concret (Rimbaud le sentait bien, lui qui disait déjà en 1873 que « la science ne va pas assez vite pour nous », dans sa Saison en enfer). Mais les hommes ne réfléchissant (ne résistant) qu’extrêmement rarement, très peu d’entre nous ont, au jour le jour, la sensation d’appartenir à ce courant de pensée que nous soutenons pourtant à presque chaque moment de nos existences, de gré ou de force.

Devenir ce « Je » qui est un autre

La responsabilité d’un homme, c’est-à-dire sa capacité à faire face à ce qui lui arrive, à l’expliquer, l’analyser, l’étudier sous plusieurs angles, à en tirer des conséquences, cette capacité qui passe aussi par le fait d’accepter que les questions essentielles resteront sans réponse, n’est possible qu’une fois qu’il a identifié le sacré, son sacré. Son sacré, c’est-à-dire le socle de son être, les bases grâce auxquelles il aura assez d’assurance pour se permettre d’émettre une pensée (encore une fois, une pensée étant la forme accomplie de la résistance du système nerveux), c’est-à-dire d’être passé par l’expérience de la mort (si l’on ne sacralise pas du vivant, du sentiment, certains êtres, certains arts, certains moments, c’est la mort qu’on finira par vénérer, avec les conséquences que l’on sait).

Sans ce préalable, et quoi qu’on en dise, un homme ne fera que zoner de moindre mal en moindre mal, de surfaces sans saveurs en ilots sans amour, de sacré kitsch en sacré kitsch, de plainte en plainte. Seul un être touché par la grâce, c’est-à-dire par un inébranlable respect envers son corps en vie, pourra accepter de se tenir à la hauteur des évènements qui lui arrivent, aussi terribles soient-ils.

Le « deviens ce que tu es » de Nietzsche n’est pas autre chose. Il se distingue de tout déterminisme, se rapprochant plutôt du « Je est un autre » rimbaldien. Il faut accepter que le « soi » se loge toujours ailleurs qu’en « nous », que le « moi » nous attend peut-être là où il est le plus imprévu qu’il surgisse ; qu’on dispose donc toujours d’un capital de hasard à notre service, autrement dit d’un capital de résistance infini. Ainsi, on a à la fois une précise sensation de ce que l’on est vraiment (on sait ce qu’on aime), mais à la fois notre identité respire de cet hypothétique « moi », toujours en devenir, en mouvement, pour qui tout est toujours possible, et qui peut donc résister à tout. Il est par définition un autre, cet autre qui sera le produit des relations entre notre corps et son environnement, cet autre qui, heureusement, nous échappera toujours, quelles que soient les qualités techniques du clonage de demain. C’est ce mélange de netteté et de flou, de confiance en soi-sûr et en son devenir-incertain, en nos ressources dormantes, en nos réserves de puissance, qui donne la flexibilité d’interprétation de notre existence, qui permet de lui donner son sens, tout en accentuant son caractère excitant car imprévisible.

« Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? »

A l’opposé de tous les programmes de vie minable que les groupements d’hommes nous proposent en tâchant de guérir l’humanité de ses plaies inguérissables, et de ses questionnements qui resteront sans réponse. La maladie humaine consiste en ce qu’elle a régulièrement besoin de massacrer des gens pour ne pas avoir à accepter son infirmité de naissance ; elle croit par exemple que sans les handicapés, sans les Roms, sans les Juifs, sans les immigrés, sans les Arabes, les choses iraient  globalement mieux. Sans voir que ce qu’on peut appeler le « diable », ou le « mal », est en constante évolution, transformation. Et que lorsque l’on éliminera tel corps parce qu’on croira y avoir décelé – enfin ! – le mal, on pourra être sûr que ce mal sera d’ores et déjà logé ailleurs. Il y a une myopie systématique de l’humain sur ces questions, l’humain, l’animal malade par excellence, comme disait encore Nietzsche. Funeste et éternelle erreur qu’il faut sans cesse rappeler pour retarder, voire parfois éviter, la collection de cadavres.

On se souvient de la si belle chanson de Brassens intitulée « Mourir pour des idées » : « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? / Et comme toutes sont entre elles ressemblantes, / Quand il les voit venir, avec leurs gros drapeaux, / Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau. / Mourrons pour des idées, d’accord, / Mais de mort lente. »

Notre humanisme de pacotille

Vivre cette sensation d’acceptation de notre propre destin, dans tout ce qu’il a aussi d’incertain, permet de se détacher au maximum de l’à-quoi-bonisme généralisé, qui veut que toutes les choses ne nous frappent que par hasard, selon des périodes de chance ou de malchance difficilement compréhensibles, et qu’il faille courber l’échine devant les faits (ce que Nietzsche appelait le faitalisme). De là naît et renaît sans cesse le fantasme égalitariste, qui tente laborieusement d’égaliser par le statut social des individus des deux sexes composant une société qui se rêve déjà génétiquement modifiée.

Le piège est évident : pour que cette égalisation soit crédible et cohérente, le statut social doit devenir le principal déterminant d’une personne. On le voit aujourd’hui, quand on donne des noms « valorisants » à des professions du bas de l’échelle. Une caissière devient une « hôtesse de caisse », une femme de ménage une « technicienne de surface »… Le métier ? Au fond, c’est l’identité réelle, la seule, avec les habitudes de consommation ; c’est par là que l’homme est désormais calibré. Le dénominateur commun, c’est-à-dire littéralement ce qui ôte le nom. Ce qui indifférencie pour que chacun devienne, à terme, indifférenciable. Leur « raisonnement » est le suivant : ces vies d’hommes et de femmes modernes ne ressemblant plus du tout à des « vies », donnons-leur au moins un intitulé respectable.

Voici l’un des derniers développements de l’égalitarisme forcené : l’équivalence entre le réel social et le réel psychologique. D’une certaine manière, tous égaux dans l’(in)existence sociale. Comment prendre du recul ? Impossible. Comment imaginer poétiquement, dorénavant, le fait de prendre le métro ? Impossible. Y  a-t-il encore, entre ces corps ramassés dans les transports en commun, une place pour l’épanouissement du langage, c’est-à-dire la liberté ? Quasiment plus. C’est l’une des principales tâche commune actuelle : rendre strictement impossible, étouffer irrémédiablement, tout établissement d’une distance poétique au quotidien (combat, heureusement, lui aussi voué à l’échec).

Voilà le message qu’on aimerait graver dans toutes les cervelles : la vie est pauvre et ne mérite pas qu’on s’y arrête, nous n’avons qu’une valeur fictionnelle, celle que la société veut bien nous donner, de par notre positionnement en elle, c’est devenu un fait avéré, mais la technique nous permettra de remettre de l’ordre dans tout ça, un beau jour prochain, en attendant bonne nuit, ne regardez pas trop la télévision, mangez cinq fruits et légumes par jour, travaillez plus pour gagner plus.

La plupart d’entre nous, de guerre lasse, accepteront cette fuite en avant permanente, sans conviction et sans but, qui est devenue le seul moyen d’agir en ayant un peu l’impression de vivre pour quelque chose. Avec l’aide d’un grand nombre de drogues, dont l’une des principales, les plus officielles, les plus encouragées, est la consommation sans relâche, aveugle et bornée de l’illusion sexuelle ; alors qu’encore une fois, en vertu du principe de réalité, on pourrait constater en quelques observations précises que la sexualité n’a jamais contribué au bien-être de personne, sinon marginalement. Mais comme aujourd’hui la sexualité est exploitée comme une marchandise, et donc rapporte beaucoup d’argent au capitalisme technophile, on fait tout pour maintenir l’illusion et nous dire à longueurs de « dossiers spéciaux » et confidences sur l’oreiller que c’est la voie vers l’épanouissement global. Un Houellebecq a su montrer ce qu’il en était vraiment de la « libéralisation des mœurs », qui constitue en réalité une « extension du domaine de la lutte », la sexualité et le corps ravalés au rang de n’importe quelle autre marchandise permettant d’atteindre une « dose » de bonheur, alors que celui-ci, s’il existe, est sans condition, total.

Où repose la dignité ?

Il y a un message de dignité dans le malheur et dans le bonheur qui échappe totalement à nos congénères, puisqu’ils sont à ce point existants par le truchement de leur positionnement sur l’échiquier social – on aurait envie de dire : publicitaire. Qu’il est loin, le « pathos de la distance » nietzschéen,  cette dignité polie, une certaine retenue dans le deuil comme dans la joie, cette sérénité à toute épreuve, cette capacité à ruminer les problèmes, à ne pas aimer répondre ni par « oui » ni par « non ». A être le moins possible dans « l’émotionnel », la victimisation, la tentation du martyre. Il faut savoir endurer les souffrances, et il faudrait même ressentir un certain plaisir, une certaine fierté à endurer les pires malheurs et les pires angoisses qui nous assaillent régulièrement tout en restant debout. « Debout dans les rages et le ennuis », écrivait Rimbaud. Un vivant digne de ce nom se nourrit à tous les versants de son existence.

Apparemment, notre époque en est absolument incapable : elle se plaint de ses soigneurs, elle pleure devant ses juges, elle se morfond devant sa glace. A l’aune de tout cela, il est difficile de croire que l’on puisse encore être tout à fait heureux aujourd’hui ; c’est pourtant – heureusement – le cas. C’est même le grand charme de notre époque : être heureux, en toute discrétion, à l’insu de tous ; le bonheur personnel a toujours été fondamentalement asocial, c’en est d’autant plus agréable de le ressentir aujourd’hui, quand le réalisme social dicte sa loi comme jamais. Il faut devenir son propre agent secret.

« Pour vivre cachés, vivons heureux », murmure malicieusement l’ami Sollers.

Crédit photo : jef safi / Flickr

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