La manipulation des masses selon Wilhelm Reich

Dans Psychologie de masse du fascisme (1933), le psychanalyste allemand Wilhelm Reich établit un lien de causalité entre l’arrivée au pouvoir d’un tyran et le dérèglement psychique de ses électeurs. Une thèse à appliquer à n’importe quelle époque, selon les circonstances.

Les derniers sondages donnant Marine Le Pen en première position au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 inquiètent de nombreux analystes. A commencer par mon collègue de Retour d’actu, Ruddy V, qui va jusqu’à se demander si les électeurs du Front national ont un cerveau. En effet, on peut légitimement se demander comment des personnes sont amenées à voter pour un parti qui ne propose, de toute évidence, aucun programme réaliste, aucun argument sérieux.

C’est justement  cette question qui a intéressé le psychanalyste allemand Wilhelm Reich (1897 – 1957) : par quels processus amène-t-on des individus à penser « à l’encontre de leurs intérêts matériels » ? Pour cela, il met de côté toute explication se limitant aux champs politique ou économique, et préfère se pencher sur les mécanismes pulsionnels souterrains qui agitent les individus et les foules. Il rappelle le rôle déterminant de l’intériorisation psychique, ce mouvement par lequel  les pulsions qui n’ont pas pu être exprimées par une activité positive se retournent contre l’individu dont elles sont issues, pervertissant ainsi son être, ses capacités de raisonnement, sa sensibilité, et l’amenant à des choix qui ne vont plus dans son intérêt, mais dans celui de ses tyrans.

Tout commence par la situation familiale, l’autorité parentale et sa répétition tout au long de l’existence à travers l’autorité de l’État. « Le conflit qui, au début, oppose les désirs de l’enfant aux interdictions des parents, se prolonge ensuite dans un conflit intérieur à la personne entre les pulsions et la morale. »

De fait, le sujet semble ne jamais entrer totalement dans l’âge adulte. Conséquence chez lui : flou de la personnalité, flou des mobiles, flou de l’existence. Il ne sait pas vraiment qui il est, ce qu’il veut, pourquoi il agit. Il endure, pendant plusieurs années, des coups de triques sans broncher, puis finit par « se lâcher », souvent d’une manière totalement inadéquate et contre-productive.

L’autoritarisme conduit à l’homosexualité passive

« L’homme élevé et maintenu dans l’autoritarisme ignore les lois naturelles de l’autorégulation, il n’a pas confiance en lui-même ; il a peur de sa sexualité parce qu’il n’a jamais appris à vivre naturellement. […] L’inhibition sexuelle opère dans l’homme économiquement opprimé des modifications structurelles qui le poussent à agir, à sentir, à penser à l’encontre de ses intérêts matériels. »

« Avec la répression de son énergie sexuelle il a perdu l’aptitude au bonheur et l’agressivité naturelle lui permettant de faire face aux difficultés de la vie. »

Résultat chez beaucoup d’hommes : une tendance à se laisser aller à l’homosexualité passive, empreinte de masochisme. Un état qui les rendra plus facilement manipulables, moins résistants ; ils s’abandonnent au pouvoir de coercition qu’on leur applique, tout en demandant sans cesse d’être protégés ; en contrepartie, ils se montrent capable des actes les plus « irrationnels », comme soutenir un parti extrémiste, lorsque leur niveau de colère, d’insatisfaction, atteindra un point de rupture.

« Ainsi, le jeune développe une tendance passive-homosexuelle ; l’homosexualité passive est, du point de vue de l’énergie pulsionnelle, l’antidote le plus efficace à la sexualité virile naturelle, car elle remplace l’activité et l’agression par la passivité et les attitudes masochistes, c’est-à-dire précisément celles qui déterminent la base structurale de masse du mysticisme patriarcal-autoritaire. »

« L’expérience clinique de l’économie sexuelle est capable de mettre en évidence que le désir d’être frappé ou de se fustiger découle du désir pulsionnel d’une détente exempte de culpabilité. »

L’inaptitude à la jouissance détendue, naïve, amène finalement à adopter une posture masochiste.

Masochisme, culpabilité, plainte

La culpabilité rejoint ce qui était dit plus haut, elle est une conséquence de l’intériorisation des pulsions ; non seulement le sujet n’exprime pas ces dernières, mais il se sent encore coupable de les ressentir. Cette double peine se traduit par une culpabilité d’autant plus marquée, et mène l’individu à désirer ce qui va à l’encontre de sa santé, de sa croissance, de la défense de son identité.

D’autre part, l’acte fantasmé, de quelque nature qu’il soit (le plus souvent sexuelle), se retrouve enfoui et déformé par l’éloignement, idéalisé positivement par l’interdit dont il est frappé ; il devient impossible, par une application concrète de ses envies, de dédramatiser cet acte, de s’y confronter en tant que tel, de le démystifier. Situation qui donne une valeur bien trop grande à la fantasmatique, et pas assez de signifiance au concret. Et qui conduit certaines personnes à des actes extrêmes, qui ne sont que le résultat d’un long processus souterrain de pulsions réfrénées pour agir des actes idéalisés, qui deviennent de plus en plus aberrants (politiquement, cela pourra se traduire par la haine des immigrés ou des Arabes).

À côté de ça, pour garder un semblant de contenance et d’impression d’importance, beaucoup se plaignent. Vous entendez votre copine, ou collègue, se plaindre de son salaire, de ses conditions de travail, de son emploi du temps trop chargé ? Étrangement, ils font finalement peu pour améliorer concrètement leur condition ; ils continuent ainsi de vivre une vie dont ils semblent ne pas vouloir. Pour Wilhelm Reich, c’est sûrement la faute aux orgasmes qui ne viennent pas.

« Quand une jeune employée, qui aurait mille raisons économiques de prendre conscience de ses responsabilités sociales, s’en désintéresse, dans 99 % des cas, c’est une ‘histoire d’amour’, ou pour parler sérieusement, un conflit sexuel qui en est la cause. »

La machine, ennemi de l’homme

Et comme trait particulier aux  temps modernes empêchant d’autant plus un individu à faire correspondre son existence à ses envies profondes, Reich évoque la domination des structures mécanistes sur les structures émotionnelles, qui maintiennent les êtres dans la logique masochiste, dans le manque de respect envers soi-même, son corps et ses variations émotives.

« Il est évident que le travail mécanique, biologiquement peu satisfaisant, est la conséquence d’une conception mécaniste de la vie et d’une civilisation fondée sur la machine. »

« La machine a toujours été et sera toujours l’ennemi de l’homme, le menaçant de destruction s’il ne parvient pas à se distancier d’elle. »

« Il y a une identité absolue entre science mécanicienne, structure humaine mécanique et assassinat sadique. »

« Jouir sans entraves »

L’homme qui jouit et se soucie de son bonheur vrai se demandera : comment se tirer de ce bourbier ?

« La liberté est la protestation contre le raidissement insupportable de l’organisme et de la mécanisation des institutions vitales qui s’opposent violemment aux sensations de vie naturelles. »

« Il est inutile de ‘conquérir’ la liberté, elle existe spontanément dans toutes les fonctions vitales. Ce qu’il faut conquérir, c’est la suppression de toutes les entraves à la liberté. »

D’où le slogan de Mai-68 : « Jouir sans entraves ». Mai-68, dont le Président actuel disait qu’il fallait « liquider » l’héritage. Au fait, que dit Reich sur les politiciens ? « La politique a été démasquée comme une institution d’irrationalisme réactionnaire. »

A partir de là, reprendre la papier depuis le début.

Crédit photo : idf-fotos / Flickr

D’autres critiques et points de vue sur Retour d’actu. Et plusieurs papiers analysant le phénomène Le Pen ou la manipulation des masses : sur Marine Le Pen qui profite de la logique du populisme, la servitude volontaire « fun », le manque de sens tragique qui conduit à un désir effréné et infantile de protection, l’incompétence des élus locaux du FN, le storytelling en politique, la lepénisation des esprits


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2 Responses to La manipulation des masses selon Wilhelm Reich

  1. Jean-Louis BOUDET says:

    Remarquables toutes ces religions dogmes croyances obédiences sectes !

    L’on y traite de spiritualité, éthique, morale, tabous, pensées éthérées, bref du Divin,

    pour toujours conclure à « l’entresol » et renifler les slips et fonds de bidets.

    Pédophilie, viols, attouchements sans jamais oublier de Piquer le Saint Pognon

    Lisez Aldous Huxley : « Les Diables de Loudun Procès d’Urbain Grandier »

    Wilhelm Reich : « L’Énergie d’Orgone ».

    Libéral tolérant, Chacun son Cul

  2. Jean-Louis BOUDET says:

    Mon commentaire de 19h. 29 traitait de religion morale et « guérison » des homosexuels

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