Ben Laden : « Justice » est faite ?

Oussama Ben Laden a été tué. Les États-Unis et la France parlent de « Justice ». Une déclaration plus qu’audacieuse au vu des événements qui ont conduit à la mort du chef d’Al-Qaida.

« Justice est faite ». A l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden, le refrain a résonné en écho des deux côtés de l’Atlantique. D’abord lancé par Barack Obama, qui a paraît-il suivi en direct l’exécution du chef terroriste d’Al-Qaida. Et aussitôt repris par le très atlantiste Nicolas Sarkozy, toujours prompte à se calquer sur l’ami américain, républicain ou démocrate.

« Justice est faite » donc, après deux guerres et dix ans de traque contre l’homme qui valait 25 millions de dollars. « Justice est faite » pour les victimes des attentats du World Trade Center et leurs familles, pour les Marines tombés en Irak et en Afghanistan, pour les peuples arabes opprimés… Cette « Justice » là est bien commode. Elle ne laisse aux victimes qu’un cadavre dont on se débarrasse de la plus simple des manières : en le jetant par dessus bord au milieu de l’océan. Elle permet d’oublier que les États-Unis ont bafoué un nombre incalculable de droits de l’Homme et quelques-unes de leurs propres lois pour arriver à leurs fins.

Des renseignements obtenus sous la torture

Il n’est évidemment pas question de pleurer la mort de Ben Laden. Mais l’allégresse qui a suivi sa mort, après l’attaque de sa villa au Pakistan, ne devrait pas masquer le fait que la justice dont on parle aujourd’hui est celle de John Wayne… ou de Wyatt Earp à OK Corral, comme le note un lecteur du Monde.

En premier lieu, comme le relève Le Point, les informations ayant permis de localiser Oussama Ben Laden ont très probablement été obtenues en partie grâce à la torture. Pour rappel, les « faucons » de l’administration Bush avaient autorisé la pratique du « Waterboarding », une pratique qui consiste à plonger un prisonnier dans une baignoire remplie d’eau pour simuler une noyade. Selon le Point, d’autres techniques « physiquement oppressantes » ont été utilisées dans des prisons secrètes hors du sol américain.

Guantanamo reste à cet égard l’exemple le plus symbolique de l’exclusion des prisonniers islamistes (ou supposés tels) du système judiciaire américain. Barack Obama, une fois au pouvoir, n’a pas cru bon de devoir fermer cette prison, préférant pour le coup user du froid réalisme de son prédécesseur pour obtenir les informations nécessaires.

« La vérité, c’est qu’on lira ses droits au cadavre d’Oussama Ben Laden »

En outre, le Pakistan a joué un rôle peu clair dans la traque de Ben Laden. L’ISI, les services secrets du pays, négocient visiblement tout autant avec Al-Qaida qu’avec les « alliés » américains. Qui sait dès lors quelles opaques tractations ont pu mener à la livraison d’informations sur la cachette de Ben Laden ?

Quant à l’assaut final, il est clair qu’il ne visait pas à capturer le chef terroriste, mais bien à l’éliminer. Difficile, évidemment, de le prouver de manière définitive, mais certains indices ne trompent pas. Ainsi, un article publié sur un blog du Monde, et qui revient sur le commando chargé de l’opération, donne la parole à un colonel retraité de ces forces spéciales. Lequel explique que le travail de ces hommes « est de tuer les gens d’Al-Qaida ». Et d’ajouter que ceux-ci n’agissent pas « dans l’objectif de convertir quiconque » aux idéaux américains.

Du reste, en mars 2010, secrétaire d’Etat à la Justice Eric Holder avait clairement laissé entendre que le chef d’Al-Qaida ne serait pas pris vivant : « La vérité, c’est qu’on lira ses droits au cadavre d’Oussama Ben Laden. » avait-il alors déclaré. « Il n’apparaîtra jamais devans un tribunal américain. C’est la réalité… Il sera tué par nous ou il sera tué par l’un des siens pour qu’on ne puisse pas le capturer. Nous le savons. » Ce qui, à défaut d’autre chose, a le mérite d’être clair. Il est également limpide que la mort de Ben Laden est une chance énorme pour le Président américain, qui esquive ainsi l’épineuse question de la détention et du procès d’un tel adversaire.

La fin justifie les moyens ?

Faut-il blâmer l’administration américaine d’avoir usé de méthodes radicales pour combattre un ennemi radical ? La question peut légitimement être posée. Quel dirigeant n’hésiterait pas à mettre de côté les préceptes de la démocratie face à une organisation capable d’organiser des attentats tels que ceux du 11 septembre ? Et quel dirigeant prendrait l’énorme risque de juger un homme tel que Ben Laden ?

Mais parler de « Justice » est dès lors ridicule. Tout au plus peut-on parler de guerre ou de bataille gagnée, pour laquelle on n’a pas regardé à la dépense. Les Américains ont abattu un ennemi, un symbole, mais nul verdict n’a été rendu. Cela s’appelle la realpolitik. Et si la mort de Ben Laden fait gagner beaucoup de crédit à Barack Obama aux yeux de ses compatriotes, les moyens de la victoire sonnent comme un aveu de reconnaissance à la politique menée par son prédécesseur à la Maison blanche. Celui-ci, du reste, n’a pas manqué d’adresser ses félicitation et sa « reconnaissance éternelle » aux services de renseignements américains, tandis que les Républicains se gaussaient de ce qu’ils considèrent comme leur triomphe.

Crédit photo : popoever / Flickr

A lire aussi sur ce site : un point de vue critique sur la mondialisation et sur l’économie, à la base des révolutions.

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5 Responses to Ben Laden : « Justice » est faite ?

  1. John Rambo says:

    La justice a-t-elle été bafouée ? Sans doute, oui. Mais que vaut notre justice exactement? Pas grand chose, j’en ai bien peur, si ce n’est la conceptualisation de la vengeance et sa pratique par un tiers collectif: l’Etat. Et lorsque la vengeance est trop coûteuse, par exemple pour un simple citoyen, on se contente alors de la cérémonie au tribunal. On ne cesse d’ailleurs de faire remarquer que nos prisons dilapident les deniers du contribuable…
    Dans la mesure où la justice est tout au plus le prolongement symbolique de la vengeance et de la mauvaise conscience qui l’accompagne, qu’en est-il de Ben Laden ? Justice a été bafouée si on le considère comme un homme parmi d’autre, mais justice a été rendue si on le considère comme un symbole anti-démocratique.

    • Ruddy V says:

      Bonjour, et merci pour votre commentaire.

      Je ne suis pas tout à fait d’accord en ce qui concerne votre idée de la Justice. Selon l’idée que je m’en fais, il s’agit moins d’une vengeance pratiquée par un tiers que d’un moyen de régulation sociale accepté par tous. Le tiers permet la neutralité, donc l’acceptation du jugement et de la sentence. Mais il y aurait effectivement beaucoup à dire sur les applications concrètes, surtout actuellement…

      Quant à ce qui est de Ben Laden, difficile de dire en effet si « Justice » a été rendue ou non. Je persiste à dire que non. Pour moi, il s’agit davantage d’un point important marqué par les États-Unis et l’Occident. La notion de « Justice » vient juste légitimer l’ensemble devant l’opinion, et faire oublier les moyens employés pour abattre Ben Laden… Mais cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’était pas coupable.

  2. John Rambo says:

    La justice, un moyen de régulation sociale accepté par tous ?

    Le plus souvent, la justice ne satisfait ni la victime qui a la sensation que le coupable s’en tire à bon compte, ni le coupable, fataliste, victime du contexte, de ses pulsions, ou d’injustices antérieures. Quant au peuple, ma foi, il est partagé entre la fascination pour le morbide et une indifférence nonchalante. La prison a toutefois un effet dissuasif, elle contient l’agressivité naturelle de chacun pour la transformer en mesquineries, insultes, et autre bassesses socialement acceptables.

    La justice a été patriarcale, d’ordre divin ou prodigué par une noblesse. Dans tout les cas, une différence de nature ou de classe était mise en avant signer l’acte de justice. Les démocraties ont balayé cette différence de nature ou de classe. Il n’est plus question d’un patriarche, d’un dieu, ou d’un roi, mais d’un  » par tous « , c’est-à-dire de tout un chacun élevé au rang de symbole en tant que groupe. Ce  » par tous  » qui n’a jamais existé si ce n’est comme un but, un objectif. Ce ne sont pas les hommes qui sont tous égaux en droit à la naissance, mais la vie moderne qui nous rend tous semblables, calibre nos vies sur nos points communs, et nous pousse à nous définir par nos droits. La justice n’est qu’une facette de la symbolique et de la croyance démocratique qui se sent menacée par Ben Laden et consort. Et donc justice a été rendu. Enfin seulement pour ceux et celles qui croient, et à la justice, et à la démocratie, et aux ennemis de la démocratie.

  3. John Rambo says:

    Il y a beaucoup à dire, aussi je m’efforcerai d’être bref.

    L’article en lien tâche de faire une différence entre la vengeance et la justice. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit ni plus ni moins d’une  » remise de peine « . Autrement dit on inflige de la souffrance au coupable, que ce soit par la violence physique, ou la séquestration dans une prison. Là où la justice se démarque de la vengeance, c’est qu’elle fait appel au collectif, au code social. Chacun, victime, coupable, ou simple badaud, peut s’en remettre à la décision de justice, prise de façon collégiale, et ainsi faire taire le sentiment de doute, de honte, ou les regrets qui peuvent accompagner une vengeance.
    Le fin mot de la justice consiste donc à ne pas agir soi-même, et dans une certaine mesure, à ne pas penser par soi-même. Pour reprendre les exemples de l’article, le cas du 11 Septembre est éloquent. Pendant qu’un terroriste égorgeait une hôtesse à l’aide d’un redoutable cutter, plus d’une centaine de passagers sont rester assis, là, passivement, partagés entre l’effroi, et des rationalisations du type: « Si nous agissons, il en égorgera une deuxième, et là on pourra dire que c’est de notre faute ». Conclusion: des milliers de morts.
    Paradoxalement, une attitude tout aussi passive passe très bien en société. Ainsi, Tigana dans l’affaire des quotas, attend patiemment les conclusions de l’enquête. Voilà une personne raisonnable, responsable, et au-dessus du lot, dira-t-on.
    L’article aborde également les génocides, et c’est sans doute-là où l’organe judiciaire trahit le plus ses origines politiques et sociales modernes. En effet, la justice conclut toujours au barbarisme des génocides, comme si, la nature archaïque de l’homme avait brièvement percé une brèche dans la carapace moderne de l’humanité. Or, il suffit de lire Reich ou d’écouter Chaplin’s pour se rendre compte que c’est précisément la vie moderne, avec ses industries, son exploitation de l’homme par l’homme, ses aménagement conceptuels, son idéal matériel ou encore ses divertissements, qui donne naissance au génocide. Le justice ne peut pas se permettre de renier ses origines modernes, démocratiques, voire économique, donc mensonge.
    Cet article n’est pas idiot, il précise bien qu’il faut donner du temps au temps, et que la justice, par sa lenteur et son aspect collectif, permet de temporiser la perte et de rompre l’isolement. Mais cet article n’échappe à l’écueil banal qui consiste à faire du vengeur un idiot sans cervelle qui pense que la vengeance guérira tout d’un coup de baguette magique. Il nous ressert également l’argument de l’engrenage de la violence. La violence appelle la violence, c’est l’escalade! Mais c’est aussi l’essoufflement… et en ligne de mire une revalorisation de la vie. Si il n’y avait que l’escalade de la violence, il n’y aurait à l’heure actuelle plus d’être humain pour en parler.

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