La « transparence », appellation actuelle de la surveillance

L’affaire des quotas dans le foot témoigne de la décrépitude de la FFF. Elle soulève également le problème de la transparence, de plus en plus indiscutée dans un environnement de plus en plus moralisant.

Laurent Blanc et ses acolytes ont été très maladroits, en établissant un raccourci entre la force physique des joueurs et leur couleur de peau. Rappelons que selon des révélations du site Mediapart, le Directeur technique national de la Fédération française de football, François Blaquart, aurait évoqué, en réunion, l’idée de mettre en place des quotas officieux pour limiter le recrutement de jeunes binationaux. Avec, en prime, un sous-entendu caricatural et douteux : on veut moins de joueurs d’origine africaine, supposés physiques et idiots, et plus de petits blancs techniques ayant une vision du jeu.

Cela dit, il semble que le procès à leur encontre se soit fait de manière un peu trop rapide et disproportionnée par rapport aux faits incriminés, comme le rappelait finement l’article d’un blogueur associé de Marianne2.fr.

La discrimination positive n’est-elle pas aussi une forme de racisme ?

Car peut-être y a-t-il eu, ces dernières années, une discrimination positive, en faveur de joueurs binationaux (et même des « Noirs et Arabes »), qui a mené également à des excès (comme bloquer la carrière de « petits gabarits blancs ») ? Peut-être a-t-on sélectionné à outrance des joueurs d’origine africaine pour leurs supposées qualités physique ? Là, étrangement, personne ne s’est plaint ou n’a sorti de documents confidentiels pour parler de racisme. D’autres part, si un joueur, parce qu’il a deux possibilités pour sa carrière internationale, occupe une place dans les équipes nationales d’espoirs pendant quelques années, au détriment d’un joueur qui, lui, ne peut et ne veut jouer qu’en équipe de France, c’est également discriminatoire. Ce n’est pas un traitement égalitaire, puisque sans la présence du binational, ce joueur aurait peut-être percé en équipe de France.

Et au-delà de ce problème, il faut aussi rappeler que tout groupe humain a besoin d’endroits où peuvent se tenir des propos tenus secrets, que cela soit une famille, un couple, une fédération (tout comme une personne équilibrée doit garder inviolée une parcelle de son intimité, et pas forcément la plus vertueuse). C’est aussi, parfois, le propre d’un processus de décision et/ou de discussion que d’évoquer des possibilités extrêmes sans pour autant envisager sérieusement de les mettre en œuvre. Le langage, la discussion garderont toujours cet aspect « nature », qui fait que de manière normale, il arrive à des gens apparemment  »impeccables » de tenir, pendant quelques secondes, des propos inacceptables, tenus dans un certain contexte. Ne plus accepter que l’homme soit parfois imparfait (d’autant plus dans un cadre privé), cela relève de l’hypocrisie. Qui oserait dire que jamais, ses mots n’ont dépassé sa pensée ou que, à certains moments de sa vie, il ne se laisse pas tenir des propos qui pourraient paraître ambigus, voire scandaleux, qu’il ne dirait pas en temps normal ou si on lui tendait un micro sous le nez ?

Pour ces raisons, l’appel à la transparence absolue, s’il est justifié dans certains cas, doit rester exceptionnel, et sa pertinence considérée au cas par cas. Ce sera de moins en moins possible, on peut le craindre, dans la mesure où ce qu’on appelait la « vie privée » est systématiquement démantelée, où tout concourt à l’annihiler, et que chaque seconde de nos vies tend à être enregistrée et consultable, jugeable, quasiment en direct par de plus en plus de gens.

Juger uniquement sur des paroles est dangereux

D’autre part, estimer que tous les moyens sont bons pour arracher à une réunion secrète un propos à tendance raciste, cela ne ressemble pas tellement à des méthodes dignes d’une démocratie. Cela est d’autant plus vrai dans le cas de Laurent Blanc.

Car qui oserait soutenir que le sélectionneur des Bleus est raciste ? S’il ne l’était ne serait-ce que du bout des cheveux, il n’aurait jamais rappelé Patrice Evra en équipe de France, qu’il avait pourtant toutes les raisons de laisser sur la touche. Pourtant, on parle ici et là de virer Laurent Blanc pour soupçons de racisme, ce qui serait une aberration. Mais tout se passe comme si aujourd’hui, il s’agissait moins de connaître le fond des gens que de punir ou monter au pinacle des personnalités selon les tendances morales en cour, selon ce que leur image représente (exemple récent : John Galliano, adulé puis cloué au pilori pour avoir pété un câble dans un contexte privé, alors qu’il était saoul). Autrement dit, avoir tendance à faire exploser le cadre privé, c’est considérer de moins en moins les personnes en tant que personnes ; c’est entrer dans une société d’affichage. Il s’agit moins de juger les faits et gestes des personnes, qui sont pourtant la meilleure façon de savoir qui ils sont réellement, que de traquer des éléments de langages bannis de la morale publique pour « donner le bon exemple » (comme si l’homme de la rue était toujours en quête du « bon exemple »…).

Souhaite-t-on, à terme, qu’à peu près n’importe qui puisse pourrir la vie d’à peu près n’importe qui, en l’enregistrant dire des conneries puis en balançant tout sur le Web ? (Note de décembre 2011 : il semble que cela soit fait, avec le cas Eamma West.) Ou que n’importe quel ami de personne publique puisse lui faire du chantage parce qu’il détient un enregistrement compromettant d’elle ? Voilà pourtant ce à quoi l’on s’expose en acceptant de plus en plus facilement et fréquemment des preuves obtenues dans des conditions pas toujours très nettes.

La transparence va main dans la main avec la morale

Les apôtres de la transparence sont tous très moraux, et souvent très naïfs. Ils pensent qu’ils finiront par changer le monde, ou l’améliorer, en « disant des vérités ». Il suffit d’écouter leur pape, Julien Assange, le patron de wikileaks, homme certainement très courageux, mais qui pense sincèrement qu’en sortant des infos secrètes, cela encouragera les peuples à se rebeller, à faire entendre leurs voix. Pourtant, la question de la liberté n’intéresse pas la plupart des gens, comme le prouve la moindre expérience quotidienne des hommes (qu’ils commencent, par exemple, à s’informer quotidiennement et attentivement. On pourra ensuite commencer à envisager de poser la question de leur liberté). Le monde et les hommes ne changeront foncièrement jamais, voilà ce que les défenseurs de la transparence n’ont pas toujours le courage d’accepter. Et surtout, ils n’acceptent pas leur impureté personnelle, et veulent donc « coincer » les autres (on rejette la plupart du temps sur l’extérieur l’opinion que l’on a de soi).

Et voilà pourquoi la plupart de leurs révélations sont tendancieuses, cachent parfois des histoires d’ambition et d’intérêt peu avouables (Mohammed Belkacemi semble, lui, au-dessus de tous soupçons, puisqu’il dit avoir fait tourner son enregistrement seulement en interne, ce qui était la meilleure chose à faire). Tout cela est aussi contradictoire et puéril que l’attitude de ces millions de gens qui se plaignent d’être surveillés mais racontent leur vie sur les réseaux sociaux.

A côté de ça, Chantal Jouanno, secrétaire d’État au Sport, envisage des poursuites contre les personnes qui auraient mis en place des quotas. Pour un ministre à la qualité si unanimement reconnue, en effet, cette affaire de quotas est une affaire en or, une chance à saisir. Rien n’est plus puissant et vendeur électoralement que d’agrémenter son image de marque d’une touche de moraline. Tout comme la fausse « affaire Skyrock », l’affaire des quotas est un superbe échappatoire pour tous ceux qui n’ont rien de bien intéressant ni d’innovant à dire.

Crédit photo : dirtyhenry / Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu.

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2 Responses to La « transparence », appellation actuelle de la surveillance

  1. John Rambo says:

    Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’aujourd’hui même faire des compliments, c’est être raciste. Je m’explique: être grand, costaud et puissants, sont des qualités. Qu’une jolie femme tienne ses propos, et l’on verra les Thuram, Viera et consort s’en gargariser… Mais lorsque L.Blanc tient les même propos sur le ton du constat, là, c’est raciste…
    Là, où il peut y avoir matière à racisme, c’est que ce préjugé positif, s’accompagne bien souvent, soyons franc, d’un préjugé négatif: « les noirs sont plus bêtes que les blanc ». Toutefois, ces nouveaux critères techniques donneraient l’occasion aux noirs de casser ce préjugé. On pourra alors parler de racisme s’il on préférait un petit technique blanc à son homologue noir. ( Et inversement … ). Pas de bol pour nos justiciers en herbe, Blanc précise que s’il y a 11 blacks ça ne le dérange pas… Il suffit donc de savoir lire pour clore l’affaire.

    Mon petit doigt me dit que l’on retrouve à Clairefontaine les blacks taillés pour l’athlétisme. En équipe de jeune, ils étouffent les talents par leur physique, mais à l’arrivé on a plus que des pieds carrés, et L.Blanc n’aime pas les pieds carrés.

    Le cas des binationaux est un faux-débat. Les meilleurs choisissent la France. Mais L.Blanc n’aime pas ceux qui marchande avec le maillot bleu. Je le comprend. Et là c’est un critère de coeur qui prend le pas sur le sacrosaint critère technique.

  2. Bonjour M. Rambo,

    En effet, Blanc, dans le même enregistrement, dit que s’il avait onze blacks, ça ne le dérangerait pas. Une phrase de lui que l’on a beaucoup moins cité, ces derniers temps.

    Comme s’il était envisageable qu’un être humain soit tout blanc à toute heure du jour et de la nuit… Finira-t-on par être suspecté de racisme parce qu’on en a rêvé ?…

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