Les Américains, champions de la morale ?

« Les Américains nous donnent une leçon de justice. » Voilà ce qu’il est in de dire ces derniers jours, après l’affaire DSK. Il est donc urgent de rappeler en quoi les USA n’ont aucune leçon à nous donner.

Ceux qui lisent régulièrement les journaux peuvent en témoigner, il n’y a pas une semaine où l’on ne lit pas, dans n’importe quel contexte, l’expression suivante : « La France, sur ce point, a encore beaucoup de retard sur les États-Unis. » A propos du respect des femmes, de la libéralisation de l’économie, des séries télé, des films, des jeux vidéos, de l’intégration des Noirs, bref de tous les oripeaux de notre modernité, la France devrait avoir honte de sa lenteur à s’adapter.

Pour l’affaire DSK, même combat : admirable « justice américaine » qui met le puissant au même niveau que les sans-voix, écoute attentivement la plainte d’une femme de ménage, etc. C’est soigneusement occulter quelques évidences, et oublier toute la guimauve de puritanisme, d’hypocrisie, qui est la norme aux États-Unis sur les questions sexuelles – et qui, peu à peu, s’installe en France sous les applaudissements de tous.

Nafissatou Diallo n’est pas sortie de l’auberge…

Déjà, la pauvre Nafissatou Diallo, victime présumée de DSK, aura un fardeau à porter toute sa vie, et ce quelle que soit l’issue du procès. Comme on sait, les avocats de DSK vont tout faire pour la pourrir, fouiller sa vie pour y trouver la moindre ombre d’immoralité. Car ainsi va le système américain. Vers qui se tournera notre guinéenne pour trouver du soutien ? Sûrement vers ses « frères » guinéens à New-York, qui ont décidé de la soutenir, tout en précisant qu’elle restera souillée jusqu’à la fin de ses jours : « Nous n’allons pas la bannir, nous n’allons pas dire que nous ne voulons plus d’elle, mais elle le sentira dans les actes. Les gens ne poseront plus le même regard sur elle », comme le rapportait Libération.

Pour ce qui est de la défense de la femme et du contrôle des mœurs des hommes politiques, le Canard enchaîné du 26 mai 2011 rappelle quelques désolants faits. Par exemple, qu’en 2003, le Los Angeles Time « publiait le portrait de seize femmes affirmant avoir été sexuellement maltraitées et humiliées » par Arnold Schwarzenegger, ce qui ne l’a pas empêché d’être élu puis réélu gouverneur de l’État de Californie. Concernant ses penchants trop prononcés envers le beau sexe, « les électeurs savaient, mais honnêtement, ils s’en foutaient », selon un conseiller démocrate (toujours dans le Canard). Ces propos ne vous rappellent rien ? En tout cas, si la France veut vraiment faire comme les Etats-Unis, elle n’a plus qu’à élire DSK en 2012.

Les facs américaines en tête du classement du harcèlement sexuel

Ce relatif désintérêt face à ce que certaines victimes pouvaient affirmer ne concerne pas seulement les personnes publiques. Ainsi, les campus américains, ces campus sur lesquels, là aussi, la France a beaucoup de retard avec ses facs à la traine, eh bien ces universités sont le théâtre de milliers de viols ou tentatives de viols par an, parmi lesquels beaucoup restent impunis, faute de plainte. Tiens, ça nous rappelle quelque chose…

Pour parler maintenant d’affaires plus médiatiques, l’histoire du sein de Janet Jackson a également été un grand moment d’hypocrisie comme seule l’Amérique, tellement en avance sur nous sur ce point-là aussi, peut nous en offrir. Alors que les starlettes de la « chanson » sont sélectionnées de plus en plus pulpeuses, refaites, vulgaires, puant le sexe, et de plus en plus jeunes, on se souvient que l’apparition en prime time d’un pauvre téton avait provoqué un scandale et des tonnes de débats, d’actes de contrition, repoussant encore les limites du pathétique. Une affaire qui montre la sagesse, le recul, le sens de l’ironie, la maturité de l’Amérique sur les questions touchant au « sexe ».

Le sommet comique du Monicagate

L’affaire Lewinsky fut également un très grand moment : un président a menti sur le fait d’avoir eu une relation sexuelle avec une stagiaire ? On va le faire passer, en direct à la télé, devant un juge, pour qu’il s’excuse auprès du bon peuple américain d’avoir menti. Par contre, quand une administration américaine ment sur des armes de destruction massive, provoque une guerre d’Irak qui a fait, depuis, des milliers de morts, en se basant sur ces mensonges, ça dérange beaucoup, mais alors beaucoup moins le « bon peuple ».

Au final, s’il est difficile de comparer les « deux » systèmes judiciaires (car il est différent dans chaque état américain), on peut tout de même affirmer que sur les questions morales, on peut être encore – un peu, et pas pour longtemps – fier d’être français. De manière générale, c’est toujours mauvais signe lorsque, en bien ou en mal, on met trop l’accent sur la sexualité, comme si c’était quelque chose de réellement important.

« En quoi mon sexe serait-il plus ‘moi-même’ que mon cerveau ? »

En France, nous avons pu échanger sur ces questions récemment, lors du débat sur la pénalisation des clients de prostituées. Un tribune de Libération du 21 avril 2011 de Philippe Huneman (professeur, CNRS) posait une très intéressante question : « Mais en quoi mon sexe est-il toute ma personne ? En quoi mon sexe serait-il plus «moi-même» que mon cerveau ? Or, personne n’objecte à ce que je me fasse payer pour des prestations de mon cerveau. » Autrement dit, pourquoi insister tellement sur la sexualité lorsqu’il s’agit de défendre son intimité ? Pourquoi faire d’un délit sexuel l’un des plus graves ? Pourquoi parle-t-on beaucoup moins, par exemple, des ravages de la télé, du téléphone portable ou d’Internet sur l’intimité des gens ?

Depuis des temps immémoriaux, le sexe, source de tant de malentendus, est utilisé et conservé précieusement par tous les manipulateurs de monde (les religions, par exemple, ont toujours intuitivement compris qu’il fallait contrôler la sexualité des gens). Un pouvoir a tout intérêt à ce que, sur ces questions, la fantasmatique prévale de loin sur l’expérience concrète.

Le libertinage « à la française » est peut-être en train de se faire déborder, et comme toujours lorsque l’on se fait déborder, on commence par critiquer les cas extrêmes (comme celui de DSK), pour ensuite refermer l’étau tranquillement, sûrement, vers le centre.

C’est sur la misère intellectuelle que la France a du retard sur les États-Unis. Pourquoi est-elle si pressée de le rattraper ?…

Crédit photo : Beverly & Pack / Flickr

D’autres coups de gueule sur Retour d’actu, dont ce papier sur la pénalisation des clients de prostituées, les avis de Philippe Caubère et de Roselyne Bachelot sur la question.

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2 Responses to Les Américains, champions de la morale ?

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