Les femmes, premières ennemies des femmes

A faire des femmes les éternelles victimes des hommes, les féministes font fausse route.

L’affaire DSK, et maintenant l’affaire Tron, sont l’occasion de revenir sur le thème du sexisme et ce qu’il sous-entend : la position de victimes des femmes, celle d’agresseurs des hommes. Dans la première affaire, plusieurs associations féministes avaient regretté que les observateurs se soient surtout soucié du sort de DSK en oubliant sa victime présumée (alors même que celle-ci n’était précisément que « présumée »). Une pétition avait regretté le « déferlement » de propos sexistes à cette occasion.

Ces réactions sont un brin excessives. Les propos publics réellement discutables se comptent finalement sur les doigts d’une main. Et il faudrait songer à ne pas surinterpréter ceux de Jean-François Kahn, que l’on a pris un malin plaisir à monter en épingle, jusqu’à provoquer son arrêt du journalisme ; de même pour les propos de Jack Lang, qui a écrit depuis une tribune de justification dans Le Monde. Quant aux propos « sexistes » circulants sur les réseaux sociaux et autour des machines à café, il ne tient qu’aux femmes de quotidiennement rabattre le caquet de qui elles le souhaitent. Les propos « sexistes », dans leur immense majorité, sont des gamineries qui méritent rarement l’attention. De voir dans ces multiples « dérapages » rien moins qu’une apologie du « droit de cuissage » des puissants, ou une offensive coordonnée contre le statut des femmes, c’est un peu too much.

Que fallait-il donc dire sur une « victime » dont nous ne savions rien ?

Ce penchant à ne pas manquer une occasion de crier au loup ne va pas aider à crédibiliser la lutte des féministes (c’est également l’avis de l’écrivain Hélé Béji dans sa tribune du Monde« La vertu de la femme ne se bâtit pas sur la déchéance de l’homme. C’est mal défendre la cause des femmes que de céder aux foules punitives. »). Depuis plusieurs dizaines d’années, la condition sociale des femmes a considérablement évolué, et ce qui a paru frappant lors de la « crise » DSK, c’est plutôt l’application un peu vaine de l’immense majorité des commentateurs à avoir « une pensée pour la victime », alors même que tout avait été fait par la police américaine pour la tenir éloignée de l’espace public.

En réalité, qu’aurions-nous voulu dire sur cette femme dont nous ne savions pratiquement rien ?… Excepté ce genre de poncifs sans intérêt, n’ayant pour seul but de montrer, comme si cela n’allait pas de soi, que l’on ne se réjouit pas particulièrement du viol d’une femme : « Il ne faut pas oublier qu’il y a une victime… Quoiqu’il arrive, cela sera dur pour elle… Il ne faut pas oublier qu’il y a une présomption de ceci, présomption de cela… »

De plus, il est compréhensible que l’on se soit concentré sur l’histoire de DSK, beaucoup plus que sur celle de la femme de chambre : qu’une « sans grade » se fasse agresser, c’est malheureusement très commun. Mais un type qui passe de futur Président français à la taule en quelques heures, c’est autrement plus fascinant.

Faire passer les femmes pour des victimes, surtout déshonorant pour elles

D’autre part, lorsque des centaines de femmes subissent chaque jour « la loi des hommes » sans réagir, sans contre-attaquer, elles ne contribuent pas à faire évoluer la situation. Idem lorsqu’elles rejettent la faute sur la gent masculine dans son ensemble et sur la pression qu’elle imprimerait (d’ailleurs, est-on sûrs que l’équilibre des forces entre homme et femmes est si peu équilibré, dans les lieux de pouvoir ? Beaucoup de femmes ne sont-elles pas fascinées par le pouvoir et l’argent des hommes ? Bien sûr que si, et il faudrait le rappeler plus souvent).

Les femmes sont victimes de quolibet ? Qu’elles y répondent, personnellement, sur-le-champ. C’est à chaque femme, une par une, de s’exprimer, et non pas à « toutes les femmes » de vouloir défendre « l’honneur de toutes les femmes » tous les 15 du mois. Faire passer les femmes pour des victimes publiques, et n’attendre qu’un changement social au lieu d’un changement personnel, ce n’est pas, en réalité, lutter pour une quelconque liberté qui s’acquiert toujours au nez et à la barbe de tout corps social. Une femme libre est toujours libre malgré les hommes et malgré les féministes. Aujourd’hui, il semble que l’on ne sache plus du tout ce qu’est l’accession à la liberté, puisque nous la confondons avec un tout autre cheminement : surveiller, culpabiliser, punir.

Dressons les mâles ! Pourquoi pas ? Mais que fera-t-on lorsqu’on les aura assez terrorisé pour qu’ils la bouclent enfin ? On punira leur regards trop appuyés sur les corps des femmes ?

Voici les limites de la position de la victimisation sans borne et dépersonnalisée : elle n’est crédible que jusqu’au moment où elle se transforme en tyrannie. La victimisation à outrance est une manière détournée, pour les natures les plus faibles, de devenir tyranniques en rêvant « d’égalité » ; c’est l’envers de l’ivresse de pouvoir déclarée, mais les deux penchants visent le même objectif : faire sa loi.

Les personnes les plus sexistes ? Les patrons et… les belles-mères !

Voici des éléments qui viennent corroborer la thèse ci-dessus, concernant la capacité de certaines femmes à encaisser les offenses personnelles sans contre-attaquer intuitivement, pour ensuite se plaindre à grande échelle du « sort des femmes ». On les trouve dans un papier de Libération (9 mai 2011), concernant le site Vie de meuf, qui récolte les témoignages de femmes anonymes ayant été victimes de sexisme dans leur vie de tous les jours. Parmi plusieurs enseignements à en tirer, il ressort de l’article que les personnes les plus sexistes seraient les patrons et… les belles-mères ! Les belles-mères, c’est-à-dire les jeunes filles d’aujourd’hui dans trente ans, militeraient donc pour une image rétrograde de la femme ? Les jeunes filles d’aujourd’hui lutteraient contre les jeunes filles de demain ?

Selon Julie Muret, documentaliste qui a compilé plusieurs messages d’utilisatrices pour en faire un livre, citée par Libération, «en lisant les autres sur le site, on s’identifie. On identifie aussi plus facilement le sexisme. On ne se dit plus « c’est normal », mais : « c’est abusé »». Où l’on apprend donc qu’en France, en 2011, une fille estime qu’il est « normal » d’encaisser sans moufter. Femmes, domptez vos belles-mères avant vos patrons, c’est-à-dire domptez-vous vous-mêmes avant de vouloir dompter les hommes.

Pourquoi les filles n’envoient-elles pas bouler les machos ?

Exemple de sexisme ordinaire pris sur le site susdit : «Aujourd’hui, grosse réunion de travail. Mon boss m’annonce qu’il me laisse la mener car je maîtrise le sujet. Tout le monde s’assoit, et moi, toute fière, je m’apprête à parler quand l’homme assis à côté de moi me dit : « Vous serez bien mignonne, vous nous ferez bien un p’tit café, mademoiselle ? », chose qu’il n’aurait jamais osé dire à un homme en costard-cravate bien sûr… Résultat : j’ai fait le café et ils ont commencé la réunion sans moi…»

Cela laisse vraiment songeur de voir qu’il reste encore des filles et des femmes incapables d’envoyer bouler ce genre de types. De quelle manière pouvons-nous aider un être qui a atteint un tel niveau de soumission, dans une société par ailleurs si chétive, si moins sauvage qu’en d’autres temps ? Avec ces hommes modernes soi-disant tyranniques et maniganceurs de sexisme (n’est-ce pas là leur donner bien trop de capacités en machiavélisme ?) mais qui, comparés aux hommes d’antan, ne sont que des mâles en carton-pâte, qu’une fille un peu spirituelle pourrait castrer en deux mots bien sentis. Beaucoup de femmes, par cette acceptation molle de la lâcheté des hommes envers elles, participent en bonne partie à l’édification de cette chape de plomb qui pèse sur elles (voir aussi, dans cet ordre d’idée, cet article concernant la pression que mettent aux femmes… les magazines féminins).

Un autre argument dans le sens de notre article est avancé par l’écrivain Dunia Miralles, dans une tribune de Libération : « Il est d’usage d’accuser les hommes de tous les maux mais les femmes sont largement complices de ce système d’inégalité. A commencer par les mères qui aiment si possessivement leurs petits garçons qu’elles leur apprennent –souvent inconsciemment mais parfois aussi dans une sorte de continuité culturelle- que toutes les femmes sont dangereuses et qu’aucune, de toute façon, n’arrivera à leur cheville. Le «Toutes des putes sauf maman» est encore à l’ordre du jour. » Dunia Miralles rappelle également que « la liberté, ELLE SE PREND. Si on attend, on peut crever la gueule ouverte, on n’obtient rien ». Encore une fois, il est totalement inutile et, pire, hypocrite, d’appeler au salut global des femmes, au progrès général, social.

On lutte moins pour « la femme » que pour l’égalitarisme forcené

L’emploi du mot « sexisme » pose également problème. Quand on lutte contre ce phénomène, lutte-t-on contre une certaine vulgarité ou lâcheté masculine, qui prend parfois la forme de remarques déplacées ou pire, ou lutte-t-on en faveur d’une disparition des sexes, d’un aplanissement général, qui vide de son contenu le mot « sexe » ? Si l’on maintient le cap actuel, il est évident que c’est plutôt la seconde solution que nous visons. Seconde solution qui n’est qu’une étape dans la généralisation de la reproduction intégralement technique, avec utérus artificiel, eugénisme, etc., et qui n’utilise le « féminisme » que comme cheval de Troie. On appréciera, de ce point de vue, la vidéo de l’écrivain féministe Joy Sorman défendant tranquillement l’utérus artificiel, alors que le lucide Fabrice Luchini lui renvoie la balle.

Notons qu’une bonne partie des féministes ont actuellement beau jeu de lutter contre la « phallocratie ambiante » quand on voit à quel point elle ne comprennent rien à la « virilité », la confondant souvent avec sa forme la plus vulgaire (comme Joy Sorman, pour qui est viril tout ce qui boit et se roule sous la table). Ce qui en conduit certaines à partager leur vie avec des balourds sans cervelle, parce qu’elles les trouvent « virils », pendant que d’autres regrettent la disparition de « vrais mecs ».

A ce titre, on notera  une phrase de la romancière Christine Angot dans une tribune sur l’affaire DSK, dans Libération du 24 mai : « Personne n’a rien dit [sur les mauvais penchants de DSK] parce que ça a du bon d’être désirée par un salopard, c’est bon le dégoût, ça donne une impression de puissance de protéger une brute. [...] Cette société aime les séducteurs, les violeurs, les charismatiques. » Autrement dit, on adore la brute, on fantasme sur la brute, puis on punit la brute en hurlant à la phallocratie. Un penchant plutôt féminin analysé par des milliers de romans depuis des siècles, en fait…

A l’image de leur époque éreintée, les hommes et les femmes semblent fatigués de jouer encore à la guerre des sexes. Mais sans conflit, sans guerre, il est hors-propos de parler de liberté. Dès qu’un être fera un choix, les êtres autour de lui, y compris ceux qui disent l’aimer, se crisperont. Pourquoi ? Inconsciemment, chacun croit qu’il dispose des autres ; chacun voit en l’autre une petite image de son théâtre personnel. Ainsi, dès qu’une personne fera un choix, il rappellera au monde qu’il n’est pas réductible à l’image que son entourage se fait de lui : d’où des tensions. « Je n’ai entendu aucune parole féministe opposer les hommes et les femmes », expliquait Caroline de Haas, porte-parole de Osez le féminisme sur un chat du Monde.fr. Voilà bien tout le problème : souvent, le néo-féminisme cache plus de choses qu’il n’en révèle. Et il lutte moins en faveur des femmes qu’en défaveur de tout le monde. Sans opposer hommes et femmes, on supprime du même coup les hommes et les femmes. Tout comme une couleur, dans un tableau, n’existe que parce qu’elle est confrontée à une autre.

En bref, ces féministes-là, qui ont voix au chapitre, n’ont aucun sens de la composition.

Crédit photo : treasurecitythriftstore / Picasa

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont ce papier sur la révolution sexuelle qui n’a pas eu lieu, ce coup de gueule contre le lynchage de Jean-François Kahn, ceci sur la culpabilisation progressive de la sexualité masculine. Également ce papier sur les pseudo-leçons de justice et de morale que nous ont donnés les USA avec l’affaire DSK.

Digg This
Reddit This
Stumble Now!
Buzz This
Vote on DZone
Share on Facebook
Bookmark this on Delicious
Kick It on DotNetKicks.com
Shout it
Share on LinkedIn
Bookmark this on Technorati
Post on Twitter
Google Buzz (aka. Google Reader)
This entry was posted in Nos points de vue and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

One Response to Les femmes, premières ennemies des femmes

  1. Pingback: Valérie Trierweiler, la première femme fatale de France |

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

21 850 Spam Comments Blocked so far by Spam Free Wordpress

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>