Les débats sur DSK, évidences sur évidences

Deux semaines de « 100 % DSK » nous ont permis de constater que les débats publics consistent principalement à rappeler des évidences que plus personne ne conteste.

Décidément, l’affaire DSK n’a pas fini de nous faire parler, ni de nous délivrer tous ses enseignements. L’un d’entre eux, tout de même, a dû sauter aux yeux de l’observateur attentif : l’inanité de la plupart des débats publics. Car depuis trois semaines, nous entendons à peu près les mêmes choses, répétées mille et mille fois. Nous nous proposons donc, ici, de rappeler quelques unes des phrases ou opinions qui ont été le plus souvent défendues. Là où cela prend un tour ridicule, c’est qu’elles ont été défendues avec d’autant plus d’ardeur qu’il serait quasiment impossible de trouver quelqu’un qui les conteste.

Évidence n°1 : « Des adultes consentants, dans le cadre de leur vie privée, ont la sexualité qu’ils veulent ! »

Y a-t-il une personne en France qui n’a pas défendu la liberté sexuelle entre adultes consentants, dernièrement, alors même que cela ne fait absolument plus débat depuis des décennies ? « Un homme politique, il fait ce qu’il veut, il a la sexualité qu’il veut, il peut être libertin, ça m’est complètement égal, du moment que c’est entre adultes consentants ! » Quelle ouverture d’esprit ! Une variante, entendue quinze fois par jours : « Un séducteur et un violeur, ce n’est pas du tout la même chose ! » Waouh, ça c’est de l’info.

Mais est-ce que le sujet du débat est là ? Ce que l’on appelle la « liberté sexuelle » des adultes, n’est-ce pas une conquête déjà ancienne ? A quoi sert-il de ressasser jusqu’à plus soif que les  adultes « font ce qu’ils veulent de leur corps », dans la mesure où tout le monde est déjà d’accord avec ça, dans la mesure où le premier passant dans la rue ne vous dira pas le contraire, que même le pire des réacs s’est fait à cette idée ?

Il fallait les voir, pourtant, ces intervenants, pénétrés de l’importance de leurs propos, défendre la liberté sexuelle comme s’il s’agissait là d’un combat noble, nouveau, pas gagné d’avance, héroïque.

Évidence n°2 : « Il ne faut pas oublier que dans cette histoire, s’il y a une victime, c’est la femme de chambre. »

Alors même que l’on ne sait à peu près rien de l’enquête, il est quand même pas mal de se poser en défenseur indigné de la veuve-noire-à-bas-salaire. On peut déjà se demander quel est l’intérêt intellectuel de se prononcer si tôt, dans un sens ou dans l’autre. Et puis, surtout : existe-t-il, mis à part une poignée de malades, un type qui puisse franchement se réjouir du fait qu’une femme pauvre ait été agressée ? On conviendra que non.

Pourtant, repassez-vous les cassettes, réécoutez ces analystes, prosternez-vous devant ces spécialistes, admirez le courage de ces féministes, qui se sont tous émus, en chœur, sur le sort de cette « victime oubliée », alors que n’importe quel type lisant la presse régulièrement est capable de vous détailler ses nom, prénom, nationalité, salaire, restaurant préféré… Comme « victime oubliée », franchement, on a vu pire.

Évidence n°3 : « La transparence excessive, c’est la voie du totalitarisme. »

Même ici, à Retour d’actu, nous avons estimé, à l’époque de l’affaire des quotas en équipe de France, que la volonté de transparence excessive s’apparentait à du totalitarisme. Depuis deux semaines, personne n’a loupé une occasion de le répéter.

Il est assez cocasse que chacun rappelle cela, alors que nous entrons évidemment, tant bien que mal, dans une société de surveillance, légitimée par une bonne partie de la population qui s’expose outre-mesure sur les réseaux sociaux et prête le flanc à cette tendance par son goût immodéré pour tous les gadgets techniques. Le brouillage vie privée / vie publique n’est ni de la faute des journalistes, ni de celles des politiques, c’est une évolution sociale. S’en indigner, c’est parler dans le vide, c’est faire comme si nous étions encore au vingtième siècle.

Évidence n°4 : « En France, il y a une présomption d’innocence. »

Voici l’autre phrase inutile qui a été à la bouche de l’ensemble des commentateurs en début, milieu et fin de leurs interventions : « N’oublions pas qu’il existe, en France, une présomption d’innocence. » Ça, que personne ne s’en inquiète, personne ne l’oubliera, vu le nombre de fois où on nous l’a rappelé.

Il serait tout de même temps de dire que cette fameuse présomption d’innocence n’est qu’une vue de l’esprit, puisque dans la mesure où quelque chose se passe et qu’un individu lambda est invité à donner son avis, il va naturellement faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Si l’on veut absolument respecter la présomption d’innocence, c’est bien simple : ne disons rien. Ou bien cantonnons-nous à donner les faits, en répétant à chaque ligne jusqu’à en vomir : « Si la version de la victime est justifiée… si la version de l’accusé présumé est envisageable et prouvée etc…. ». Ça fera des débats drôlement excitants.

Que DSK soit condamné ou relaxé, d’ailleurs, sauf preuve irréfutable (et elle est dure à trouver dans ce type d’affaires), ne donnera même pas le fin mot de l’histoire. A partir de là, après avoir dit 1000 fois que DSK était présumé ceci ou cela, on prononcera 1000 fois cette autre phrase jusqu’à en perdre haleine : « Écoutez, la justice américaine a tranché, et moi je crois qu’il faut faire confiance à la justice américaine. » Pour quelques poncifs de plus, ça nous fera bien quelques débats de plus…

On répète des évidences pour se gonfler d’importance

Mais pourquoi donc les débats ne sont qu’une raison de se prouver des évidences ? Et pourquoi l’on-ils toujours été ? Car Voltaire, entre autres, s’amusait déjà du penchant des « sachants » à s’évertuer à prouver des évidences, dans sa nouvelle Le Monde comme il va : « Un mage parut dans une machine élevée, qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n’avait pas besoin d’être divisé ; il prouva méthodiquement tout ce qui était clair ; il enseigna tout ce qu’on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors d’haleine. »

Dire des évidences comme si cela était le résultat d’un raisonnement de grande ampleur, un raisonnement courageux, pour gonfler son importance. C’est une sorte de supercherie intellectuelle, qui fait croire que quelque chose se pense alors que rien ne se passe.

Cela prouve également que les conquêtes des générations précédentes, comme la « liberté sexuelle » ou les droits de l’homme, sont bien souvent des leurres ; c’est peut-être pour cela que les intervenants actuels, étant bien conscients de l’état précaire de ces conquêtes, ressentent le besoin de les affirmer une fois de plus, au grand plaisir des spectateurs, auditeurs, eux aussi rassurés qu’on leur signale une énième fois que, oui, les homme sont libres et égaux en droits, alors que tout prouve le contraire. Et les sachants nous le répèteront autant de fois qu’il sera nécessaire, c’est-à-dire à chaque fois que nous constaterons que ces vœux pieux n’ont presque aucun fondement et presque aucune réalité.

Vous ne dites plus des évidences ? Vous commettez un dérapage !

Et c’est là l’utilité du débat : faire que chacun se soulage verbalement d’un doute foncier ; faire semblant, tous ensemble, pendant une heure ou deux, d’y croire, pour conserver un monde d’illusions où l’on ne fait que parler de ce qui ne se produit pas, en oubliant, l’immense partie du temps, de parler précisément et cruellement de ce qu’il se passe le plus concrètement du monde.

Et d’ailleurs, si l’un des intervenants se risquait, un peu énervé par cette mascarade, un peu poussé à bout par des heures de propos lénifiants, à mettre les pieds dans le plat, on aurait alors l’arme toute prête pour décrédibiliser sa tentative de se sortir du moralisme béat : on l’accuserait d’avoir commis l’un de ces fameux « dérapages », qui sont bien souvent des remarques excessives, mais pertinentes, immorales et précises au milieu d’un océan de grandes phrases inutiles, morales et imprécises.

Crédit photo : Nicolas Gavrilenko / Picasa

D’autres coups de gueule sur Retour d’actu. Dans le même esprit, sur l’affaire DSK, cette réaction à l’apologie de la justice américaine, un article défendant la thèse de l’acte manqué, celui-ci qui regrette la tendance à reconnaître DSK un peu trop rapidement coupable, ce papier sur le néo-féminisme qui s’est un peu trop excité au contact de l’affaire, et deux réactions sur la manière avec laquelle les journalistes ont été pointés du doigt : l’une rappelant l’ambiguïté nécessaire des relations entre les journalistes et le pouvoir, l’autre établissant un lien entre le racisme et le « tout est de la faute des journalistes ».

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