Comment nous servons la soupe aux criminels

Les meurtriers ont toujours fasciné les foules. L’hyper-médiatisation leur permet aujourd’hui de se dresser de formidables plan com’. Certains médias ne voient pas ça d’un mauvais œil.

Face au carnage d’Oslo, nous sommes sans voix. Le quidam est horrifié, les experts hypothèsent, les psychologues ne s’avancent pas. Heureusement, France Inter a trouvé celui qui allait nous éclairer : Maxime Brunerie, qui a la particularité d’avoir, lui aussi, souhaité tirer sur quelqu’un dans la rue (en l’occurrence, Jacques Chirac, le 14 juillet 2002). « J’avais agi avec l’énergie du désespoir, explique Maxime Brunerie à la radio. Anders Behring Breivik, contrairement à moi, n’agit pas dans un état second, passager. Il n’a aucun remords. C’est inconcevable. Si j’avais tué Chirac, je n’aurais jamais pu vivre avec ça… »

Il y a quelques années, nous avions déjà eu droit à un animateur télé (Karl Zéro) lisant, en direct, une lettre calomniatrice et diffamatrice qu’il avait reçue d’un tueur en série incarcéré (Patrice Alègre). Et voici qu’un nouveau pas est franchi dans la lente mais sûre mise en relation des médias et des criminels. Proposons la prochaine étape : passer un coup de fil aux leaders d’Al-Qaida pour savoir quelle note ils mettent à chaque attentat perpétré ? Avec remise d’un « Prix de l’attentat d’or » tous les 11 septembre…

Les malfaiteurs de l’an 2000 vendent bien leurs crimes

Que Maxime Brunerie puisse mener la vie qu’il souhaite après avoir purgé sa peine, c’est tout à fait souhaitable. Il est par contre un peu plus gênant que plusieurs médias lui soient ouverts du fait de la sortie de son livre racontant le drame de sa vie. Et tout de même, le fait qu’un type ayant tenté de tuer le président de la République soit en passe de devenir une figure presque familière, sympathique pourquoi pas, dans l’esprit du français moyen, laisse à désirer. Mais certains médias veulent du sensationnel, et savent très bien que les malfaiteurs en tout genre ont toujours fait de l’audience.

Dans le cas du cinglé norvégien suscité, dont les actes sont évidemment sans commune mesure avec ceux de Brunerie, on a l’exemple d’un type profitant au mieux de cette fascination morbide des foules pour les meurtriers, préparant à l’avance son plan com’ par Internet, bloguant, facebookant, convaincu que les médias et les experts du monde entier le liraient avec attention après son passage à l’acte. Bien vu, car depuis ses forfaits d’une inexprimable médiocrité, combien de gens se sont penchés sur son pensum de 1500 pages, où les énormités côtoient les copier-coller ? De la même manière, les auto-portraits picturaux qu’il a réalisés ont été diffusés en première page des magazines du monde entier. N’est-ce pas un brin ennuyeux de voir ainsi la machine de l’information servir la soupe à ce type, dont les médias vont nous rapporter la moindre opinion odieuse (du genre : « C’était cruel mais nécessaire », ou encore « je veux être observé par un psychologue japonais qui sait ce que c’est que l’honneur ») ?

Le fou d’Oslo s’est rendu à la police pour jouir de sa célébrité

Il savait très bien tout cela, le détraqué d’Oslo, et c’est pourquoi il s’est rendu immédiatement à la police et ne s’est pas suicidé ; il savait qu’il allait pouvoir s’asseoir dans son fauteuil « d’homme le plus détesté depuis la seconde guerre mondiale », et apprécier sa célébrité. Alors que de l’autre côté, plus de soixante-dix personnes sont mortes et resteront d’éternels anonymes.

Pourquoi ne préférons-nous pas, au contraire, oublier ce genre d’immondes malfaiteurs au plus vite, les juger dans la plus stricte intimité, les enfermer dans le plus strict isolement, envoyer balader leurs élucubrations ? Ignorer leurs arguments honteux ? Cela paraîtrait plus sain. Mais pourtant, attendons-nous à avoir, dans les années qui viennent, plusieurs livres nous racontant la vie du type, un docu-fiction frissonnant interdit aux gamins, peut-être même un film candidat pour la palme d’or (dans ce délire, on avait eu droit à Elephant de Gus Van Sant). Tout se passe comme si le seul sujet qui nous inspirait encore était l’étude des salopards. Un type fait un carnage, c’est-à-dire l’inverse de tout ce pourquoi notre société semble se battre, et finalement celle-ci lui donne une importance médiatique énorme, à une époque où le must est de devenir, précisément, une personnalité médiatique.

On ne cherche pas vraiment à comprendre les meurtriers

Il faut dire aussi que les lecteurs, auditeurs et spectateurs en redemandent. Officiellement, on s’intéresse aux malfaiteurs pour les « comprendre » (alors même que quasiment personne n’est en état de se comprendre lui-même ou même son plus proche parent). Officieusement, c’est probablement parce que nous avons besoin de nous forger une figure du mal absolu pour permettre à chacun de se déculpabiliser de ses petites imperfections morales (la thèse est défendue dans le film M le Maudit, dont nous avons rendu compte sur Retour d’actu). La pitié envers les victimes est un sentiment qui donne une légère impression de puissance, et il est toujours agréable, pour l’homme du commun, de constater qu’il y a plus cinglé que lui, et surtout de juger et punir plus mauvais que lui (se méfier des personnes chez qui l’envie de punir est puissante, proposait Nietzsche).

L’autre instinct qui tient à ce que la personnalité de ces types soit mise en avant, tient à ce que ces criminels partagent bien souvent les mêmes idéaux profonds que ceux de tout-un-chacun. Comme si, malgré  »l’inhumanité » dont ils avaient fait preuve, ils étaient bien des créatures de leur époque, et peut-être même n’en constituaient-ils que des exagérations. On peut donc comprendre qu’une société, pour se blanchir de toute responsabilité quant aux crimes commis, ressente le besoin de cacher cette filiation, en privilégiant le blablatage stérile.

Vouloir « changer le monde », c’est pencher vers des massacres

En effet, que voulait le norvégien par son carnage ? D’après son avocat cité par Le Figaro, il souhaitait tout simplement « changer le monde ». Il avait donc, au fond, le même espoir d’un monde meilleur qu’à peu près n’importe qui. Or, dire qu’on ne peut rendre le monde meilleur qu’en tuant certaines populations, il n’est plus besoin de démontrer que c’est une tragique erreur, mais aussi l’une des croyances les plus ancrées chez l’homme ; elle résume, en gros, son histoire. Les « progrès » se sont toujours payés par tonnes de cadavres. Une société comme la nôtre, qui vend du « progrès » et du « mieux-vivre » à longueur de temps pour joindre les deux bouts, ne voudrait surtout pas que l’on se rende compte que le désir de progrès se traduit quasiment toujours par des empilages de cadavres.

Autre technique pour noyer le poisson : afin que la morale publique s’exonère de toute responsabilité dans les actes criminels de ses pires sujets, elle aura donc tendance à personnaliser à outrance ces affaires (en diabolisant le type), ou bien politiser le débat, en oubliant soigneusement tous les profonds malaises sociaux, pour ne pas dire philosophiques, que l’occurrence de tels drames rend visibles comme le nez au milieu du visage.

Ainsi, après que le baratin aura régné quelques semaines sur la tragédie norvégienne, et aura neutralisé toute tentative de froide lucidité, la voie sera à nouveau libre pour le prochain cinglé qui pourra faire à peu près la même chose que le cinglé précédent et avoir droit à la même surexposition médiatique. C’est l’un des paris de Breivik, et l’on ne peut que se désoler de constater que notre société semble tout faire pour qu’il soit le bon.

Crédit photo : Flickr / deflam

D’autres coups de gueule sur Retour d’actu, et cette critique du film M le Maudit, de Fritz Lang, qui rejoint certaines des thèses exposées plus haut. Egalement, ce papier estimant qu’il est trompeur de faire de Breivik « barbare ».

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