« Au revoir parapluie » de James Thierrée, la douche froide

Le spectacle Au revoir parapluie, de James Thierrée, s’est joué au théâtre Marigny à Paris du 12 mai au 4 juin 2011. Du talent, des bonnes idées, mais rien de bien consistant. 

Peu d’artistes sont autant applaudis, en ce moment dans le monde du spectacle, que James Thierrée. Il va de triomphe en triomphe, et ses spectacles sont, la plupart du temps, qualifiés de petits bijoux de fantaisie et d’inventivité, qui font retrouver aux gens leur « part d’enfance ». Sa pièce, Au revoir parapluie, jouée au théâtre Marigny, à Paris (mai-juin 2011), nous a pourtant largement laissés sur notre faim.

Si James Thierrée et sa compagnie sont des gens indéniablement talentueux, inventifs, on peut toutefois mettre le holà à l’avalanche des compliments. Bien sûr, certaines scènes sont belles, comme ce moment, au début, ou un homme (l’auteur) se couvre la tête de son manteau alors que des dizaines de cordes tournoient en descendant au-dessus de lui. Il y a de l’humour, de la tendresse, du rire. Mais, selon nous, il manque ce qui fait aussi le piment et la grandeur de n’importe quelle œuvre d’art : le tragique. Le goût pour les paradoxes les plus violents. Ce spectacle se déroule dans une ambiance vaguement enfantine et naïve. On ne sent pas vraiment le sang battre dans les veines de cette pièce. Où prend-on son pouls ? Où est la faille ? Bref, où est l’homme ?

De la beauté, de la grâce, oui. Mais pour quoi ?

Puisque la comparaison avec Charles Chaplin est un passage forcé quand on évoque les œuvres de Thierrée (une comparaison qu’il provoque lui-même en multipliant les clins d’œil à son auguste aïeul), il ne faudrait pas oublier que le vagabond de Charles était sexué, agressif, malhabile, parfois lâche, prêt à se battre. Qu’on se rappelle la fameuse scène du Kid, où Charlot court sur les toits pour récupérer son gamin ; on oublie trop souvent que le vagabond sait détester, sait faire peur, parce qu’il aime à la folie.

Ici, rien, ou presque, de tout cela. Une scène d’amour où l’on voit un couple tressauter sous les draps comme des gamins se chamaillant (depuis quand la sexualité devrait-elle être associée à un enfantillage ?). Les personnages semblent engoncés dans une mièvrerie digne de conte de fées. Pas d’aspérités, aucune pointe d’immoralisme dans Au revoir parapluie. Ce spectacle ne chamboulera jamais personne, et je ne serais probablement pas allé le voir si on avait dit plus souvent ce qu’il est réellement : un des plus magnifiques spectacles pour enfants qui soient. Une petite série de scénettes plus ou moins liées entre elles, quelques acrobaties exécutées il est vrai avec un sens de l’esthétique et du mouvement, mais pas de percées, de trouées.

Bien sûr, James Thierrée est beau lorsqu’il joue au funambule sur une chaise. Oui, c’est un drôle de moment que de voir pleuvoir des volants de badminton par centaines. Mais diantre, pour quoi ? Si la rose est sans pourquoi, le propre de l’homme est d’être un pourquoi sur pattes, sinon ce n’est plus un homme, ou du moins il loupe tout l’intérêt d’en être un.

Au revoir parapluie, trop beau pour être vrai

Quand Chaplin, et n’importe quel grand artiste avec lui, vise à la tragédie, c’est-à-dire mélange inextricablement les délices et les horreurs, l’habileté magnifique et la maladresse funeste, il semble que Thierrée oublie toute une moitié du programme. La grâce naît lorsque quelque chose de gracieux est mis sur le même plan que quelque chose de disgracieux ; quand l’on sent que l’homme peut-être gracieux, malgré une disgrâce. Dans un monde peuplé d’hommes purs, facilement compréhensibles, excusables, toujours beaux, inoffensifs, la grâce ne peut plus avoir droit de cité.

Or, tout est pur, dans Au revoir parapluie, mais d’une pureté totalement idéale, puisque l’on sait qu’un enfant n’est en réalité pas plus pur qu’un adulte, malgré tous les fantasmes contemporains sur la figure de l’enfant. Les personnages semblent également appartenir à une sorte de race à mi-chemin entre l’homme et l’animal. C’est pourquoi il nous semble qu’un spectateur adulte normalement charpenté ne peut pas être intimement touché par ce spectacle de Thierrée : il peut être ébloui, un brin ému, touché dans son idéalisme, rappelé à ce qu’il croit être la « pureté de l’enfance », mais non touché dans sa chair, puisque la chair d’adulte demande de l’ambiguïté pour jouir, elle demande des caresses mais aussi des plaies, des beautés autant que des défauts. N’est-ce pas parce que tant de gens se sentent mal par rapport à leur corps, que les spectacles de James Thierrée connaissent tant de succès ? N’est-ce pas parce que beaucoup ne savent pas redevenir enfant tout en traitant des problématiques d’adulte, comme l’ont fait Chaplin ou Picasso ?

A ce titre, on pourrait faire du triomphe de James Thierrée l’un de symptômes de la grande maladie de l’innocence (et donc de la responsabilité) qui règne sur nos contrées.

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D’autres critiques sur Retour d’actu. Dans le même ordre d’idées que ce papier, un article tentant d’analyser les fantasmes actuels sur les figures de l’enfant et de l’adolescent, ceci également sur les raisons du succès de la série Twilight auprès des adultes-enfantisés, enfin cette critique du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, Les Naufragés du fol espoir, où Ernst Calafol était moins regardant quant à l’enfance idéalisée…

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