Non, Breivik n’est pas un « barbare »

Il est beaucoup plus facile de décréter que Breivik n’appartient plus à notre race par ses actes abjects, que d’essayer de comprendre de quel profond malaise social ils sont le nom.

Quand une société souhaite marquer son étrangeté par rapport à un peuple ou un fait, elle le qualifie de « barbare ». Parfois à tort. Exemple : que dit-on de la Shoah ? « Acte inqualifiable de barbarie, politique barbare d’extermination, barbarie des temps modernes… » Pourtant, la Shoah fut au contraire un massacre industriel, en totale adéquation avec l’époque et le niveau de progrès de la civilisation européenne, orchestré par les nazis avec une précision de greffier. Si la Shoah est une barbarie, au sens où elle serait étrangère à notre culture, c’est donc toute notre culture qu’il faudrait requalifier de « barbare » et d’étrangère à nous-mêmes (les bombardements de Dresde, Tokyo, Hiroshima et Nagazaki n’étaient-ils pas aussi « barbares » ?).

Mais il est plus facile de se mentir, de se référer à la barbarie par opposition à notre prétendue sagesse moderne, plutôt que de remettre en question les tenants et les aboutissants de notre civilisation. On ferme alors la page sur le XXème siècle et ses dramatiques erreurs, que nous voyons simplement comme des catastrophes passagères à ne pas réitérer.

Breivik, un « barbare » qui nous veut du « bien »

Avec la récente tragédie en Norvège, une nouvelle réminiscence de la « barbarie » moderne s’offre à nous. Après la Shoah qui est nécessairement barbare, c’est maintenant le testament du criminel Norvégien, Anders Behring Breivik, qui est qualifié d’emblée de « délirant » dans Le Monde. Pourtant, comme nous allons le voir, ses écrits prouvent que Breivik nous ressemble un peu trop, à nous autres « gens normaux », donc a priori à l’opposé de toute « barbarie ».

Dans l’article suscité du Monde, on peut lire le début de la confession de Breivik : « L’auteur, amateur de science-fiction, a voulu créer un nouveau style complet d’écriture qui ait le potentiel de choquer (…) avec un incroyable complot qui est œuvre de fiction. L’auteur ne condamne ni n’approuve aucune des descriptions contenues dans ce livre. » Sur ce point, Breivik tombe en plein dans certaines obsessions de notre modernité. La preuve, ces lignes feraient presque penser, dans les thèmes choisis, à un écrivain d’aujourd’hui, par exemple Michel Houellebecq. Science-fiction, nouvelle forme de narration pour brouiller la frontière entre le réel et la fable… Dans La Possibilité d’une île, Houellebecq met en scène la lecture d’un journal intime par le propre clone de l’auteur dudit journal, tandis que dans son dernier roman, La Carte et le territoire, Houellebecq imagine un entretien entre lui-même et son personnage.

La communauté a besoin que le tueur soit « fou »

Breivik continue : « Ce livre a été conçu pour tenter d’expliquer aux élites politiques européennes comment la perpétuation des doctrines politiques en vigueur pourrait déboucher sur de telles manifestations, à savoir la radicalisation de certains groupes ou individus. » Voilà le commentaire du journaliste du Monde : « On ne sait pas aujourd’hui pourquoi Anders Behring Breivik, à ce moment de son ouvrage, a pris cette précaution vaine. » Peut-être parce qu’il a – au moins en partie, la preuve avec son passage à l’acte – raison ? Peut-être parce que, au moins sur ce point là, il sait de quoi il parle ? Mais il ne faudrait pas écorner l’image barbare, totalitaire, presque autistique du personnage, nous donc décrétons que ce type-là ne peut tout simplement pas nous délivrer le moindre message. Cette image est celle dont ont besoin la plupart des membres de notre communauté. Les journalistes répondent à celui-ci en créant une distance marquée entre Breivik et le lecteur. C’est pourquoi même devant l’évidence, on ne sait plus, on ne sait pas, ou on n’ose pas savoir.

Breivik dit pourtant, parmi mille remarques en effet délirantes (sur les templiers, etc.) quelque chose de clair : il y aura certainement des gens qui voudront faire comme lui, car ils haïssent le modèle multiculturaliste, dont personne ne peut nier aujourd’hui qu’il prend le dessus sur le modèle « traditionaliste ». Au quel cas, on entrerait dans une nouvelle phase du choc des cultures, avec l’émergence d’une nouvelle population, jusque là considérée comme inoffensive, qui se mettrait au terrorisme. Cela peut sembler excessif de tenir ces propos, mais ce n’est pas spécialement délirant. L’avenir nous le dira.

On l’a dit « chrétien fondamentaliste », il se dit « antiraciste et pro-homosexuels »

Breivik est également sensible à certaines normes actuelles, se présentant « comme un entrepreneur à succès ». Il se dit « antiraciste et pro-homosexuels », donc se situant bien loin du profil du réac’ de base. Il ourdit sa campagne de recrutement par Facebook. Il aime l’Eurovision, regarde le football, et évoque le manque à gagner financier qu’impliquent ses activités terroristes, comme s’il s’agissait là d’une activité comme une autre. Quant à la mise en scène de son massacre, elle n’est qu’une pâle copie de son jeu vidéo préféré, Call of Duty, succès commercial planétaire, que certains magasins en Norvège se sont empressé de retirer des rayons après le drame…

Pour finir, si Breivik est à ce point fasciste, réactionnaire, islamophobe, pourquoi s’en est-il donc pris en premier lieu à des compatriotes ? Pourquoi n’avoir pas attaqué des immigrés, des musulmans, une mosquée, mais plutôt des gens issus du même bord que lui, mais défendant ceux qu’il estime être les ennemis de sa nation ? La question mérite d’être posée, mais écoutons d’abord la réponse du principal intéressé : « Ayant dépassé les 30 ans, je dois décider si je veux me marier et fonder une famille. Comment pourrais-je procréer en sachant que nous nous dirigeons vers un suicide culturel ? »

Pourquoi Breivik n’a-t-il pas tué de musulmans ?

Certes, la personnalité de Breivik comporte à coup sûr des troubles d’ordre narcissique, paranoïaque et une angoisse de castration omniprésente (il craint ainsi que l’on « émascule le mâle européen »). Ses actes sont, cela va sans dire, épouvantables. Ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas chercher à tirer des enseignements de ceux-ci, et d’au moins chercher à comprendre son appel. Il a donc tué les jeunes Norvégiens du parti travailliste, c’est-à-dire ceux qui lui ressemblent le plus parmi la pléthore d’ennemis qu’il s’est crée. Et cela, personne ne cherche à l’expliquer dans la mesure où chercher à comprendre Breivik, ce serait risquer d’entre-apercevoir la culture de mort qui bouillonne dans notre société d’apparence si paisible.

En tuant ses propres « frères » norvégiens, il estime certainement être allé au bout de ce qu’il estime être le suicide de la culture norvégienne. Il a voulu « réveiller » le peuple norvégien, qu’il estime aller dans la mauvaise direction. Qu’un homme si « normal », qui n’est apparemment pas atteint d’importants troubles comportementaux, soit arrivé à commettre ces atrocités, nous révèle la réalité d’un contexte qui pourrait devenir hautement dangereux : il a sali notre société, notre idéal social, certainement parce qu’il a estimé que la société cachait honteusement des saletés.

En supposant qu’il soit réel, n’est-ce pas ce contexte, c’est-à-dire un moment capital de transition culturelle, qu’on ne veut surtout pas identifier, par lâcheté, en appelant Breivik un « barbare » ?

Crédit photo : EFFER LECEBE ARTIST PEACEKEEPER /Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont cet autre article traitant du drame d’Oslo, à travers la fascination morbide des peuples pour les meurtriers, ou celui-ci, dans un autre registre, évoquant les « barbarités » du langage managérial, qui, à force d’euphémismes, finissent par nier nos individualités.

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One Response to Non, Breivik n’est pas un « barbare »

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