Dans un court passage de ses Essais, Philippe Muray résume comment le « sexuel » se cantonne progressivement à l’exhibitionnisme, grâce à la montée en puissance du féminin.
C’est à la page 1647 des Essais de Philippe Muray que l’on trouve ces quelques lignes :
« La libération sexuelle n’a servi qu’à faire monter en puissance le pouvoir féminin et à révéler ce que personne au fond n’ignorait (notamment grâce aux romans du passé), à savoir que la plupart des femmes ne voulaient pas du sexuel, n’en avaient jamais voulu, mais qu’elles en voulaient dès lors que le sexuel devenait objet d’exhibition, donc de social, donc d’anti-sexuel. Nous en sommes à ce stade. Dans une société maternifiée à mort (et où, pour être bien vu, il faut toujours continuer à radoter que le féminin n’a pas sa place, est persécuté, écrasé, etc.), l’exhibitionnisme, où triomphent les jouissances prégénitales, devient l’arme fatale employée contre le sexuel. »
Philippe Muray dit cela en réponse à une question de son interlocuteur sur la « solitude sexuelle » des modernes, solitude dont il est fait état dans beaucoup de romans contemporains, en particulier ceux de Michel Houellebecq. Attardons-nous un peu sur cette proposition de Muray, saisissons-en les tenants et les aboutissants, puisqu’il semble bien qu’elle déshabille tout ce que l’on entend par « sexualité » ces temps-ci.
Il était une fois la pilule contraceptive…
En premier lieu, il est dit que la libération sexuelle aurait surtout consisté à augmenter l’emprise féminine sur le sexuel. Cela paraît assez envisageable, dans la mesure où la « libération sexuelle » passe d’abord par la « libération » de la sexualité féminine grâce à la pilule contraceptive (tout comme elle passera probablement, à l’avenir, par l’utérus artificiel). Une innovation majeure qui a mis, d’une certaine manière, la femme « à égalité » avec l’homme ; elle s’est sentie soudainement plus légère en se libérant de sa fonction de mère.
Il en résulte donc un premier enseignement : parler de « libération sexuelle » est au mieux un mensonge par omission. Puisque si l’on prend la question d’un point de vue purement masculin, il n’est pas sûr du tout qu’il y ait eu « libération sexuelle » (exception faite de la minorité gay). La « libération sexuelle » dessinerait donc tout d’abord une nouvelle disposition des forces impliquant de nouvelles mœurs, un renforcement du féminin dans la guerre des sexes, mais pas nécessairement un mouvement général de mieux-être avec le sexe. A l’inverse, l’emprise des hommes sur le sexuel devrait avoir considérablement diminué.
Les femmes s’intéressent-elles vraiment à la sexualité ?
Selon Muray, cette nouvelle disposition des forces permet de vérifier une certaine réalité que des « romans du passé » nous avaient déjà dévoilée : la plupart des femmes ne s’intéresserait pas à l’acte sexuel en tant que tel. Cela est confirmé, entre autres mille détails, par l’utilisation quasi-systématique aujourd’hui de l’expression « consentir à un rapport sexuel ». Une femme consent ou ne consent pas. Or, quelque chose à quoi l’on doit consentir, c’est quelque chose qui nous déplaît, au moins en partie, au minimum qui nous ennuie ; bref, on s’en passerait volontiers. (Ainsi, les femmes qui, depuis l’affaire DSK, ne parlent que de consentement, confirment sans s’en apercevoir ce qu’elles cherchent à dissimuler. En luttant pour la « liberté sexuelle des femmes », et donc en faisant croire à la réalité d’un intérêt des femmes à l’égard du sexuel concret, elles trahissent par l’emploi du mot « consentement » qu’elles souhaitent surtout, à terme, criminaliser tout acte sexuel concret, et veiller à ce que la stratégie féminine dans la guerre des sexes soit voilée par des questions morales. Sur la question du « consentement », voir la tribune de Marcela Iacub dans Libération du 01/10/11.)
Si ce désintérêt, et même ce rejet relatif de l’acte sexuel par les femmes est vrai, on conçoit aisément que cela reste du domaine du tabou : les femmes tiennent absolument à ce que les hommes se trompent sur leur compte, justement pour les attirer (et comment attire-t-on plus certainement un homme que par le désir ?). Elles sentent bien que si la vérité de leur froideur envers la sexualité était connue, les hommes se méfieraient beaucoup plus d’elles, les considèreraient davantage comme des pièges.
Beaucoup de femmes utilisent d’ailleurs la sexualité comme un moyen pour parvenir à d’autres fins (fonder une famille, combler une faille narcissique, se sentir dans la peau d’une « femme libre »), alors qu’il semble bien que les hommes aient, traditionnellement, des pensées beaucoup plus court-termistes à ce sujet (on se souvient de la réplique du personnage de Billy Cristal à celui de Meg Ryan, dans Quand Harry rencontre Sally : « Une fois qu’un homme a fait l’amour, il se demande simplement au bout de combien de temps il pourra rentrer chez lui sans passer pour un salaud. »). Il y a une dissymétrie assez frappante des deux désirs.
La jouissance d’une fille est bien souvent à double-détente, et va rarement se jouer sur un temps (même si elle le dit, et sauf exception, jamais une fille ne « tire un coup » à la manière masculine). Une fille jouit certainement plus d’être désirée que de l’acte en lui-même. Comme si elle prenait plaisir à se retirer au moment même où l’homme se croyait en position d’en savoir plus sur elle. Lui qui jouit d’avoir l’impression, une poignée de secondes, de posséder enfin ce corps insupportablement attirant. Beau dialogue de sourd qui n’aboutit à pas grand chose (comme le dit un proverbe chinois, « un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu’un oiseau dans le ciel »), et sujet de fond de toutes les œuvres d’art. Quels « romans du passé » nous informent là-dessus ? A peu près n’importe quel Balzac (prenez, par exemple, le personnage de Foedora de La Peau de chagrin), ou Madame Bovary de Flaubert, Le Rouge et le noir de Stendhal, ou plus récemment, sur la période des années 70, Femmes de Philippe Sollers, et mille autres encore. En fait, on ne parle presque que de ça depuis toujours, de manière plus ou moins détournée, et on continue. Il n’y a que ça, au fond, qui intéresse tout un chacun. Tout y commence et y finit.
L’hétérosexualité devient une sous-division de l’homosexualité
N’importe quelle femme comprend vite qu’elle règne sur la vie sexuelle lorsqu’elle reste distante (rappelons qu’en moyenne, une femme couche avec 4-5 hommes dans sa vie. Comparez ce chiffre famélique avec les centaines, et même les milliers d’heures que la plupart d’entre elles consacrent à se maquiller, s’habiller, se rendre désirable, et vous aurez un aperçu net de l’une des principales raisons de vivre des femmes : se faire désirer pour… se faire désirer).
Cette thèse de la grande victoire de l’exhibitionnisme est confirmée, plus qu’on ne pouvait l’espérer, par l’incontournable Facebook. Il suffit d’y surfer cinq minutes pour voir que le succès du pôle féminin est tel que c’est le monde entier qui s’applique à se faire femme, en faisant montre d’une véritable passion pour l’exhibition, où les sous-entendus sexuels sont la norme. Les hommes, qui ont vite compris qu’il leur sera de plus en plus difficile de s’exprimer et se conduire en hommes, se lancent eux aussi à corps perdu dans le féminisme exhibitionniste, puisque c’est devenu peut-être le seul moyen de rencontrer des femmes et de leur plaire : les prendre à leur propre jeu. Faire de l’hétérosexualité une sous-division de l’homosexualité. Le lesbianisme comme horizon ultime. Il suffit d’ailleurs d’observer les mecs vivre pour constater qu’ils se limitent, assez laborieusement, à singer les femmes. Les hommes se font copines (d’où la popularité, bien souvent, des homosexuels auprès des femmes). Face à ce manque d’hommes dont elles souffrent, que peuvent faire les femmes ? S’exhiber de plus en plus pour provoquer le désir, pour faire revivre, renaître les mâles.
Le porno comme modèle : ça veut tout dire sur la bonne santé du sexuel
Car à quelle autre époque les femmes ont-elles été si visibles sur des millions d’écrans, exhibées dans toutes les postures, le moindre de leur charme pris en gros plan, et à la fois si intouchables, si virtuelles ? Jamais peut-être, ce qui montre clairement à quel point, dans l’économie sexuelle telle qu’elle se présente, les femmes tiennent solidement le manche. Et l’on peut voir à travers les récents scandales sexuels impliquant des hommes « agressifs » ou « dragueurs lourds », à quel point un homme agissant en homme (y compris donc, parfois, de manière grossière, et peut-être même criminelle) sera de plus en plus vilipendé et estimé coupable par définition. Les mots « masculinité » ou « virilité » seront immédiatement associés aux excès du paternalisme d’antan, ou aux coutumes obscurantistes qui consistent à voiler, violer et lapider les femmes. Ainsi, les femmes demanderont à chaque homme, comme le précise Muray, un brevet de catéchisme féministe, qui consistera à dire le plus souvent possible que les femmes sont constamment écrasées, alors que cela se vérifie concrètement de moins en moins dans nos contrées.
Et même lorsque l’homme et la femme modernes voudront se voir de près, cela sera bien souvent en codifiant le rapport sexuel, le rapport au corps (en se calquant sur l’industrie exhibitionniste du porno ou des conseils sexo des magazines people, épilation intégrale, importance donnée aux sexe oral, chirurgie du vagin, bref le retour à l’infantile). On ôtera ainsi toute singularité au rapport sexuel, en le faisant entrer dans la comédie sociale de l’exhibitionnisme, des jeux de pouvoir, du narcissisme. On rendra le sexe impossible à décrypter, à défier (voir . Il est étrange que la plupart des gens ait oublié que tout discours social sur « l’épanouissement » est forcément mensonger. Aucune société n’a jamais tiré parti de l’épanouissement de ses sujets, et il n’y a aucune raison que cela change.
Ironie du sort, les femmes « libérées » finissent en mères-à-tout-faire
Les temps modernes font également ressortir un paradoxe saisissant : les femmes libérées, donc apparemment anti-mères, se retrouvent de plus en plus, en toute situation, obligées de tenir un rôle de mère. Non seulement parce que les types actuels ressemblent plus à des « copains », des « potes », des « mecs trop sympas » ou « adorables », qu’à des hommes et des pères, mais aussi parce qu’elle se retrouvent bien souvent seules à élever leurs enfants pour cause de défection des dits pères (voir le nombre grandissant de familles mono-parentales). Décidément, les femmes sont maudites ! Libérées ou pas, elles porteront leur fardeau, elles finiront bien souvent dans un rôle de mère à tout faire. Quiconque verrait là un résultat unique de la lâcheté masculine se tromperait. La lâcheté féminine y joue aussi un rôle non négligeable.
Car pourquoi les mâles adultes d’aujourd’hui semblent bien avoir du mal à « s’engager » dans une relation durable ? La réponse est très probablement qu’ils sentent bien, au fond d’eux-mêmes, qu’on s’est bien moqué d’eux en les tenant, depuis leur adolescence, par l’entrejambe, en leur faisant passer l’exhibitionnisme sexuel pour la sexualité elle-même. En les laissant désirer, tout en les tenant à distance respectable des corps féminins (même, bien évidemment, lorsqu’ils y étaient collés). Donc en les empêchant, coûte que coûte, à devenir des hommes, c’est-à-dire à agir en hommes, à être à la hauteur du désir qu’avait éveillé en eux, des années durant, le spectacle permanent et partout applaudi, encouragé, de l’exhibition féminine.
La sensibilité masculine, censurée car trop violente
Il y a une énorme déception pour ces braves hommes, qui n’hésitent pas depuis leur plus tendre enfance à prendre fait et cause pour le féminisme, quand ils constatent qu’ils n’ont quasiment rien en retour ; quand ils constatent ce qu’est finalement et concrètement le sexe, et ce qu’est concrètement, la plupart du temps, une femme. Ils retirent donc leur mise du jeu marital, sans jamais oser dire clairement ce qui les dérange ; la communication est quasiment impossible à ce niveau, dans la mesure où il n’existe presque plus de place à la sensibilité masculine (pour ne pas dire la sexualité masculine) pour s’exprimer : elle est devenue intolérable dans sa violence, dans sa cruauté, dans la vigueur de son désir (car comme l’a écrit Sade : « Il n’est point d’homme qui ne veuille être despote quand il bande. » Phrase dure à assumer en période de paix des ménages et de « compréhension sexuelle mutuelle » et autres balivernes).
Les gars conçoivent donc logiquement le couple comme une prison, puisqu’ils ont cette sensation intime d’avoir été constamment trompés par les femmes. Ce en quoi ils n’ont pas totalement tort.
Crédit photo : marcovdz / Flickr
D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont cet article sur Facebook qui nous condamne à la soirée à perpétuité, ceci sur l’évolution lente mais sûre de l’homme vers le cyborg, ce texte sur la gêne causée par la nudité dans les tableaux de Manet, cette petite étude sur ce qu’il en est réellement de la « libération sexuelle », enfin cet article pointant plusieurs réflexes modernes à vouloir faire du mâle l’ennemi public numéro un.















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