Féminité : s’exhiber pour mieux régner

Dans un court passage de ses Essais, Philippe Muray résume comment le « sexuel » se cantonne progressivement à l’exhibitionnisme, grâce à la montée en puissance du féminin. 

C’est à la page 1647 des Essais de Philippe Muray que l’on trouve ces quelques lignes :

« La libération sexuelle n’a servi qu’à faire monter en puissance le pouvoir féminin et à révéler ce que personne au fond n’ignorait (notamment grâce aux romans du passé), à savoir que la plupart des femmes ne voulaient pas du sexuel, n’en avaient jamais voulu, mais qu’elles en voulaient dès lors que le sexuel devenait objet d’exhibition, donc de social, donc d’anti-sexuel. Nous en sommes à ce stade. Dans une société maternifiée à mort (et où, pour être bien vu, il faut toujours continuer à radoter que le féminin n’a pas sa place, est persécuté, écrasé, etc.), l’exhibitionnisme, où triomphent les jouissances prégénitales, devient l’arme fatale employée contre le sexuel. »

Philippe Muray dit cela en réponse à une question de son interlocuteur sur la « solitude sexuelle » des modernes, solitude dont il est fait état dans beaucoup de romans contemporains, en particulier ceux de Michel Houellebecq. Attardons-nous un peu sur cette proposition de Muray, puisqu’il semble bien qu’elle déshabille (c’est le cas de le dire) presque tout ce que l’on entend par « sexualité » ces temps-ci.

Il était une fois la pilule contraceptive…

En premier lieu, il est dit par Muray que la « libération sexuelle » aurait surtout consisté à augmenter l’emprise féminine sur le sexuel. Cela paraît assez évident, dans la mesure où la « libération sexuelle » passe d’abord par la « libération » de la sexualité féminine grâce à la pilule contraceptive (tout comme elle passera probablement, à l’avenir, par l’utérus artificiel). Une innovation majeure qui a mis, d’une certaine manière, la femme « à égalité » avec l’homme ; elle s’est sentie soudainement plus légère en ayant les moyens de se dégager, dans une certaine mesure, de sa fonction de mère.

Il en résulte donc un premier enseignement : parler de « libération sexuelle » est au mieux un mensonge par omission. Puisque si l’on prend la question d’un point de vue purement masculin, il n’est pas sûr du tout qu’il y ait eu « libération sexuelle » (exception faite d’une partie de la minorité gay). Ainsi, il me semble que la prostitution était l’un des pans importants de la vie sexuelle des hommes. Aujourd’hui, ils y ont plus difficilement accès, et se rabattent pour une grande part sur la pornographie, ce qui n’est guère reluisant. La « libération sexuelle » dessinerait donc tout d’abord une nouvelle disposition des forces impliquant de nouvelles mœurs, un renforcement du féminin dans la guerre des sexes, mais pas nécessairement un mouvement général de mieux-être avec le sexe (mouvement qui est, bien entendu, de l’ordre de la fiction). A l’inverse, l’emprise des hommes sur le sexuel devrait avoir considérablement diminué.

Quatre-vingts quinze fois sur cent, la femme s’emmerderait-elle en baisant ?

Selon Muray, cette nouvelle disposition des forces permettrait de vérifier une certaine réalité que des « romans du passé » nous avaient déjà dévoilée : la plupart des femmes ne s’intéresserait pas à l’acte sexuel en tant que tel. « Quatre-vingt quinze fois sur cent, la femme s’emmerde en baisant » : Brassens aurait-il raison ?

Il suffit de vivre quinze jours dans la vie d’un homme pour vérifier que c’est très probablement vrai. Car si les femmes avaient réellement acquis, grâce à la libération sexuelle, une capacité à vivre leur sexualité « comme des hommes », en y prenant un plaisir certain, ça se saurait. Les hommes crouleraient sous les sollicitations sexuelles concrètes. Si la plupart des femmes prenaient plaisir à s’envoyer en l’air juste pour s’envoyer en l’air, sans être trop regardantes sur la qualité du mâle qui se présente, la plupart des types ne seraient pas là à mendier en permanence un rapport sexuel. Si une femme aimait qu’on lui fasse l’amour, tout court, elle n’aurait aucun mal à trouver des partenaires. Mais voilà, la vérité c’est qu’elles ne tiennent pas vraiment à ce que leur corps soit facile d’accès, gratuit, et préfèrent employer leurs appâts pour faire monter les enchères – et, bien sûr, elles ont « raison », je ferais probablement ainsi si j’étais une femme. Ce qui est drôle, c’est que cette état de fait vieux comme le monde soit si soigneusement dénié aujourd’hui, pour entretenir le mythe de la « libération sexuelle féminine ».

Le discours féministe ambiant cherche à nous cacher cette évidence, en tentant, en permanence, de justifier cette posture féminine en caricaturant le désir masculin comme étant nécessairement « agressif ». Du coup, pour ne pas avoir à reconnaître que les femmes n’aiment pas tant le sexe que cela, on nous explique tacitement qu’elles ne l’aiment pas parce que les hommes sont des lourds. Parce que les hommes ne sont pas assez bons. Parce qu’ils sont des bourrins. Ce désir masculin les gène, bien entendu, et elles veulent le caricaturer ; car c’est depuis le désir masculin que l’on peut faire ressortir les paradoxes du désir féminin : la sexualité, elles en veulent, tout en n’en voulant pas vraiment. Bref, c’est compliqué. Pour citer Billy Crystal (de mémoire) : « Les femmes cherchent des raisons pour faire l’amour. Les hommes cherchent juste un endroit où le faire. »

Toutefois, dans ce discours féministe ambiant (qui, bien sûr, est loin de représenter 100% des femmes), résident quand même quelques indices. Par exemple, l’utilisation quasi-systématique aujourd’hui de l’expression « consentir à un rapport sexuel ». Une femme consent ou ne consent pas. Or, quelque chose à quoi l’on doit consentir, c’est quelque chose qui nous déplaît, au moins en partie, au minimum qui nous ennuie un peu ; bref, quelque chose dont on pourrait se passer dans l’immense majorité des cas. Si on me proposait un verre de vin, et même si je savais que ce vin était de qualité très moyenne, il ne faudrait pas attendre longtemps pour m’entendre donner mon consentement. Tout simplement parce que j’aime le vin.

Une femme qui veut manipuler doit d’abord « faire rêver »

Si ce désintérêt, et même ce rejet relatif de l’acte sexuel par les femmes est réel, on conçoit aisément que cela reste du domaine du tabou : les femmes tiennent absolument à ce que les hommes se trompent sur leur compte, justement pour les attirer (et comment attire-t-on plus certainement un homme que par son entrejambe ?). Elles sentent bien que si la vérité de leur froideur, ou au moins de leur méfiance, envers la sexualité était publique, évidente, connue de tous, les hommes se méfieraient beaucoup plus d’elles, les considèreraient davantage comme des pièges ; ils se mettraient à ne plus marcher à la baguette, à ne plus « rêver » – car avant de manipuler, il faut d’abord « faire rêver », c’est toute la sphère de la parure féminine. Il faut donc faire croire que la femme jouit ! Qu’elle attend de jouir ! Qu’elle ne demande que ça, qu’elle en a hâte ! C’est d’ailleurs sur la base de ce fantasme que la femme aimerait vivre, dans les cinq minutes, un rapport sexuel avec le premier passant venu, que presque toutes les publicités sont aujourd’hui construites (y compris celles qui s’adressent aux femmes). Alors, qu’en réalité, une femme est souvent patiente sur ce sujet, pragmatique, calculatrice, quoi qu’elle en dise ; elle ne mise pas son corps n’importe comment. Mais il faut être un homme pour le dire. Pour une femme, être ainsi, c’est être normal ; pour une femme, ce sont les hommes qui sont des obsédés.

Pourquoi les hommes sont-ils « obsédés » ? Parce que c’est comme ça. Une hypothèse : c’est parce qu’ils sont eux-mêmes issus d’un corps de femme, mais n’ont pas un corps de femme, qu’ils sont comme condamnés à devoir se mesurer avec le corps de l’autre sexe. Comme s’ils vivaient, en permanence, sous la menace d’une domination, d’une possession, et qu’ils devaient se débattre sans cesse, affirmer une virilité, pour ne pas succomber, tomber dans la mollesse, l’inactivité, la haine de soi, l’impression d’être un déchet. La sexualité concrète pouvant être un moyen d’avoir l’impression de tenir en respect, de dominer d’une certaine manière, de dompter un sexe féminin, un corps féminin. Toute une dramaturgie dont la femme peut, peut-être, plus facilement se passer, puisque ce ventre engloutissant, cet utérus, elle l’a.

Pourquoi, si la sexualité ne les intéresse pas tellement en tant que telle, les femmes passent quand même, parfois, à l’acte ? Une majorité d’entre elles utilisent la sexualité comme un moyen pour parvenir à d’autres fins (fonder une famille, combler une faille narcissique, se sentir dans la peau d’une « femme libre », gagner plus d’argent, etc.), alors qu’il semble bien que les hommes aient, traditionnellement, des pensées beaucoup plus court-termistes à ce sujet. On se souvient de la réplique du personnage de Billy Cristal à celui de Meg Ryan, dans Quand Harry rencontre Sally : « Une fois qu’un homme a fait l’amour, il se demande simplement au bout de combien de temps il pourra rentrer chez lui sans passer pour un salaud. » J’imagine franchement mal une femme se dire qu’elle a abusé d’un homme après avoir fait l’amour avec lui. Il est infiniment plus fréquent qu’une femme se sente abusée alors même qu’elle a bien voulu faire l’amour. Un homme est plein de gratitude pour une femme lui ayant offert ses charmes sans attendre, en retour, une déclaration, un restaurant, de la gentillesse, de l’écoute, etc. Même une femme collectionneuse d’hommes, au fond, cherche à se désirer à travers le désir de l’homme, à travers sa faim de son corps à elle. Il suffit de le leur demander, d’ailleurs, pour le vérifier, les plus honnêtes et les plus lucides le confirmeront plus ou moins. Elles sont fascinées d’exciter aussi facilement autant de désir chez les hommes ; ce désir qu’elles ne ressentent justement pas du tout à ce degré.

Il y a, ainsi, une dissymétrie assez frappante entre les deux désirs. Bien sûr, l’homme aussi peut utiliser la sexualité pour atteindre d’autres fins : mais il me semble que cela soit beaucoup plus rare. L’homme, le plus souvent, c’est un fusil à un coup. Et cette vérité, aussi, est refoulée par nombre de femmes, on le comprend bien : concrètement, si l’occasion se présentait, un homme, aussi amoureux soit-il de son « officielle », se laisserait facilement aller à faire admirablement l’amour à une passante qu’il trouverait désirable et dont il ne connaîtrait pas même le nom.

« Un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu’un oiseau dans le ciel »

La jouissance d’une fille est bien souvent à double-détente, et va rarement se jouer sur un seul temps (même si elle le dit, et sauf exception, rarement une fille « tire un coup » à la manière masculine ; elle singe l’homme, elle fait comme si, à ce moment-là, ni plus ni moins). Le plus souvent, une fille cherche certainement plus à être désirée qu’à passer à l’acte en lui-même (d’où le propos de Muray sur la sexualité qui ne serait appréciée de la plupart des femmes que sous sa forme sociale – sociale, c’est-à-dire appréciée depuis le regard des autres, fantasmée par les autres, créant un réseau de jalousies, c’est-à-dire, en gros, une société). Peut-être prend-elle un malin plaisir à se retirer au moment même où l’homme se croyait en position d’en savoir plus sur elle ? Lui qui jouit d’avoir l’impression, une poignée de secondes, de posséder enfin ce corps insupportablement attirant. Beau dialogue de sourd qui n’aboutit pas à grand chose (comme le dit un proverbe chinois, « un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu’un oiseau dans le ciel »), et sujet de fond de toutes les œuvres d’art. Ce corps est si beau, mais qu’en puis-je réellement étreindre ?

Quels « romans du passé » nous informent là-dessus ? A peu près n’importe quel Balzac (prenez, par exemple, le personnage de Foedora de La Peau de chagrin), ou Madame Bovary de Flaubert, Le Rouge et le noir de Stendhal, ou plus récemment, sur la période des années 70, Femmes de Philippe Sollers, et mille autres encore. En fait, on ne parle presque que de ça depuis toujours, de manière plus ou moins détournée, et on continue. La mythologie grecque et la Bible sont remplies de guerre des sexes et de stratégies sexuelles. Nous sommes, en réalité, sur-informés là-dessus, et les gens ne parlent que de ça.

L’hétérosexualité devient une sous-division de l’homosexualité

Pour résumer, on comprend bien pourquoi une femme adopte la posture décrite plus haut : elle saisit vite qu’elle a plus de chances de régner sur la vie sexuelle (et donc, dans une grande mesure, sur la vie sociale) si elle reste distante du ou des prétendants (rappelons qu’en moyenne, une femme couche avec 4-5 hommes dans sa vie. Comparez ce chiffre famélique avec les centaines, et même les milliers d’heures que la plupart d’entre elles consacrent à se faire belles, se maquiller, s’habiller, se rendre désirable, et vous aurez un aperçu net de l’une des principales activités féminines : se faire désirer pour… se faire désirer).

Jean-Paul Mialet,  dans son livre Sex-aequo, y va de son couplet : « Il y a de l’exhibitionnisme au fond de chaque femme, mais c’est un exhibitionnisme innocent, écrit-il. Une sorte d’espace familier dans lequel la femme ordinaire vit, agit et se déplace, pendant la période de grâce et même au-delà, sans bien en prendre conscience ; cet exhibitionnisme bénin reste à la périphérie de sa conscience et paraît ne pas participer à ses calculs conscients. Mais elle sait bien qu’on regarde ses jambes quand elle les croise, elle a appris – au point de ne plus y penser – à serrer les genoux quand elle s’assoit, à tirer sa jupe dans un geste de pudeur ; elle dissimule sous ses vêtements les parties d’elle-même qu’elle n’a pas le droit de montrer – mais choisit soigneusement des tenues qui soulignent les aspects avantageux de son physique et masquent au moins ceux qui la déçoivent. Chez la femme, tout est ainsi calculé pour offrir à la vue des inconnus qu’elle croise ce qui est autorisé et qui la met en valeur. Ce besoin d’être vue pour ne pas être invisible fait partie de l’identité féminine. »

La thèse de la grande victoire de l’exhibitionnisme, liée à la montée en puissance du féminin, dont parle Muray, est confirmée, plus qu’on ne pouvait l’espérer, par l’incontournable Facebook. Il suffit d’y surfer cinq minutes pour voir que le succès du pôle féminin est tel que c’est le monde entier qui s’applique à se faire femme, en faisant montre d’une véritable passion pour l’exhibition, pour l’ostentation d’une pseudo-perfection divine, où les sous-entendus en termes de performances sexuelle et économique sont la norme. Les hommes, qui ont vite compris qu’il leur sera de plus en plus difficile de s’exprimer et se conduire en hommes, puisque tout ce qui est encore un peu viril est aujourd’hui vu comme quasiment criminel, se lancent eux aussi à corps perdu dans le féminisme exhibitionniste, puisque c’est devenu peut-être le seul moyen de rencontrer des femmes et de leur plaire, et d’avoir sa chance. L’hétérosexualité ne deviendrait-elle pas une sorte de sous-division de l’homosexualité ? Peut-on, dans ce cadre, parler encore de guerre des sexes, avec ces mâles tout raplapla ?… Il suffit d’ailleurs d’observer les mecs vivre, passer dans la rue, pour constater qu’ils se limitent, assez laborieusement, à singer les femmes. Les hommes se font copines. En regardant des films pornos de plus en plus violents. Vases communicants.

Face à ce manque d’hommes et de virilité dont elles souffrent, que peuvent faire les femmes ? S’exhiber de plus en plus pour provoquer le désir, pour faire revivre, renaître les mâles. C’est un cercle vicieux. Plus elles ont l’air d’avoir moins besoin d’eux, et en sont intimement convaincues, plus elles tentent désespérément de les convoquer et d’être convoitées « à l’ancienne », par des mâles dont le puissant désir les envoie enfin là-haut dans les airs. Cette manière qu’elles ont, aujourd’hui, de montrer leurs jambes, leurs fesses, leurs seins, toute l’année, à longueur de rue, comme si de rien n’était, est d’ailleurs une application stricte de la théorie selon laquelle elles ont une tendance naturelle à l’exhibitionnisme. Au même moment, de plus en plus de musulmans voilent leurs femmes. Vases communicants. Vous en montrez trop, vous démythifiez trop ? Vous tuez la poésie ? Vous vous exposez naturellement à un retour de flammes dans l’excès inverse.

Le porno comme modèle : ça veut tout dire sur la bonne santé du sexuel

Car à quelle autre époque les femmes ont-elles été si visibles sur des millions d’écrans, exhibées dans toutes les postures, le moindre de leur charme pris en gros plan, et à la fois si intouchables, si virtuelles ? Jamais peut-être, ce qui montre clairement à quel point, dans l’économie sexuelle telle qu’elle se présente, les femmes tiennent solidement le manche. Et l’on peut voir à travers les récents scandales sexuels impliquant des hommes « agressifs » ou « dragueurs lourds », à quel point un homme agissant en homme (y compris donc, parfois, de manière grossière, et peut-être même criminelle, c’est à la justice de le dire, mais une chose est sûre : tous les hommes ne seront jamais tous de grands sensibles) sera de plus en plus vilipendé et estimé coupable par définition. Les mots « masculinité » ou « virilité » seront immédiatement associés aux excès du patriarcat d’antan, ou aux coutumes obscurantistes qui consistent à voiler, violer ou lapider les femmes.

Ainsi, les femmes demanderont à chaque homme, comme le précise Muray, un brevet de catéchisme féministe, qui consistera à dire le plus souvent possible que les femmes sont constamment écrasées, alors que cela se vérifie concrètement de moins en moins dans nos contrées. C’est la vengeance des femmes par rapport à la disparition des hommes dont elles ont toujours autant besoin, sans vouloir se l’avouer en vertu du catéchisme féministe qu’on leur a infligé dès le plus jeune âge. Et qui les gêne pour devenir des femmes libres, c’est-à-dire peu dépendantes de l’image qu’elles renvoient.

Mais que se passe-t-il si, par miracle, l’homme et la femme modernes réussissent à se voir vraiment de près ? Cela sera bien souvent en codifiant le rapport sexuel, en se calquant pour cela sur l’industrie du porno ou des conseils sexo des magazines people, épilation intégrale, importance donnée aux préliminaires, chirurgie du vagin, analité, bref le retour aux pulsions pré-génitales dont parle Muray, l’obsession pour tout ce qui est de l’ordre de l’apparence, de l’idolâtrie, du fait de dévoiler ; l’idolâtrie comme refus du mystère, car le mystère est trop grand. On ôtera ainsi toute singularité et toute profondeur infinie au rapport sexuel, en le faisant entrer dans la comédie sociale de l’exhibitionnisme, des jeux de pouvoir, du narcissisme, de l’image. On rendra le sexe impossible à décrypter, à défier, en le déifiant (il est étrange que la plupart des gens ait oublié que tout discours social sur un quelconque « épanouissement » est forcément mensonger. Aucun ordre établi n’a jamais vraiment tiré parti de l’épanouissement de ses sujets, et il n’y a aucune raison pour que cela change).

Ironie du sort, les femmes « libérées » finissent en mères-à-tout-faire

Les temps modernes font également ressortir un paradoxe saisissant : ces femmes libérées, donc apparemment anti-mères, se retrouvent de plus en plus, en toute situation, obligées de tenir un rôle de mère. Non seulement parce que les types actuels ressemblent plus à des « copains », des « potes », des « mecs trop sympas » ou « adorables », qu’à des hommes et des pères, mais aussi parce qu’elle se retrouvent bien souvent seules à élever leurs enfants pour cause de défection des dits pères. Décidément, les femmes sont maudites ! « Libérées » ou pas, elles porteront leur fardeau, elles finiront bien souvent dans un rôle de mère à tout faire.

Quiconque verrait là un résultat unique de la lâcheté masculine se tromperait. La lâcheté féminine y joue aussi un rôle non négligeable. Car il ne tient qu’à elles de dire qu’elles ne se reconnaissent absolument pas dans un certain néo-féminisme qui voudrait faire de toutes les femmes des amazones. Qu’il est absurde de vouloir devenir une femme valable si, par ailleurs, on ne fait pas tout pour qu’existent, aussi, des hommes valables sur qui l’on puisse compter et qui puisse nous permettre de nous affirmer en tant que femmes (parce que, s’affirmer alors qu’il n’y a aucune résistance en face, cela n’a rien à voir avec l’affirmation de soi, c’est de l’ordre de l’imaginaire, c’est une forme d’auto-glorification autistique). Mais, pour cela, il faudrait qu’elles acceptent de moins chercher à exciter les pulsions primaires des mâles pour les mener à la baguette, pour se dire : « Au moins, sur ce plan, j’ai du pouvoir, je suis désirée ! » (visiblement, le petit pouvoir qu’elles en tirent est très addictif, elles ont vraiment du mal à l’abandonner).

Pourquoi les mâles adultes d’aujourd’hui semblent bien avoir du mal à « s’engager » dans une relation durable ? La réponse est très probablement qu’ils sentent qu’on s’est bien moqué d’eux en les tenant, depuis leur adolescence, par l’entrejambe, en leur faisant passer l’exhibitionnisme sexuel pour la sexualité elle-même ; ils ont cru, les fous, qu’elles se montraient parce qu’elles désiraient passer à l’acte, alors que la vérité est plutôt l’inverse : elles se montrent parce qu’elle n’ont aucune envie particulière de passer à l’acte avec l’immense majorité des hommes – il faut donc bien chercher à attirer un homme qui, en les séduisant, leur donnera cette envie… Ou bien, elles cherchent à attirer en laissant désirer ces mâles, en les tenant à distance respectable de leurs corps. Donc en les empêchant, coûte que coûte, à devenir des hommes, c’est-à-dire à agir en hommes, à être à la hauteur du désir qu’avait éveillé en eux, des années durant, le spectacle permanent et partout applaudi et de l’exhibition féminine, de la « libération féminine ». Mais, venez, les filles, les hommes vous attendent !

La sensibilité masculine, censurée car trop « violente »

Il y a une énorme déception pour ces braves hommes, qui n’hésitent pas depuis leur plus tendre enfance à prendre fait et cause pour le féminisme, quand ils constatent qu’ils n’ont quasiment rien en retour, sinon de nouvelles récriminations sur leur indécrottable machisme ; quand ils constatent ce qu’est finalement et concrètement le sexe, et ce qu’est concrètement, la plupart du temps, une femme. Ils retirent donc leur mise du jeu marital, sans jamais oser dire clairement ce qui les dérange ; la communication est quasiment impossible à ce niveau, dans la mesure où il n’existe presque plus de place à la sensibilité masculine pour s’exprimer : elle est devenue intolérable dans la vigueur, parfois un peu trop éphémère il est vrai, de son désir.

De quoi se rendent compte, également, les hommes ? C’est qu’en bout de course de la sexualité, la plupart des femmes auront un désir d’enfant. Mais dites-moi : qu’est-ce qui encourage, aujourd’hui, un homme à avoir un enfant ? A devenir père ? Mais c’est la galère assurée à tous les étages ! Surtout que, maintenant, les femmes n’ont même plus besoin d’un père pour faire des enfants. Jadis, le sang familial était une chose qui avait du sens. Un homme devait passer le témoin de son père à son fils, il devait s’assurer que la famille aurait une descendance, des valeurs solides. L’homme, en tant que père, avait un rôle prépondérant là-dedans (qu’il ne remplissait pas toujours, mais peu importe, ce qui est important c’est le symbole). Il faisait passer le nom du père à la génération suivante.

Aujourd’hui, toutes ces compensations (je dis « compensations » dans la mesure où un homme n’a pas le pouvoir de mettre au monde, et ne ressent probablement pas aussi puissamment qu’une femme le besoin ‘biologique’ de faire un enfant ; il a donc besoin de compensations symboliques pour que le fait de devenir père lui soit désirable, lui fasse honneur ; par ailleurs, l’homme est, par nature, beaucoup moins monogame que la femme, il faut donc lui donner des compensations pour qu’il accepte de se fixer) ont disparu, et il ne reste qu’une chose : on doit faire des enfants parce qu’on doit faire des enfants, parce qu’à un moment, une femme se sent prête à en avoir, et que l’homme se retrouve en situation de devoir répondre à cette demande.

La dimension symbolique d’une naissance a été décapitée ; tout cela est ravalé à un besoin, ou à un désir d’objet (le fameux « droit à l’enfant »). C’est une ritournelle qui s’auto-justifie. Alors qu’un homme ne fera des enfants, en général, que pour défendre et perpétuer ses valeurs (c’est-à-dire qu’il deviendra un père, il s’inscrira dans une forme de patriarcat). Aujourd’hui, l’homme se retrouve, en dernière analyse, agent inséminateur – mais c’est tout à fait possible que certains pères deviennent de « vrais » pères même s’ils n’ont été, dans un premier temps, qu’inséminateurs. Mais, en général, le type a plutôt le goût de la fuite, puisqu’il saisit immédiatement qu’il risque de n’être pas reconnu, ni socialement ni familialement, dans son intégrité, pour l’acte de procréation qui aura pourtant des conséquences non-négligeables dans sa vie. Tout comme un homme considère trop souvent une femme comme une poupée gonflable, on voit bien en quoi les femmes peuvent avoir tendance à considérer les hommes comme des inséminateurs plus ou moins doués par la nature pour rendre l’opération la moins désagréable possible.

Malgré tout, on trouve encore des gens qui s’étonnent du non-engagement des hommes, des pères actuels, dans la vie de famille. Je leur suggère d’ouvrir les yeux : ne vous étonnez pas que des gens qu’on vient tout bonnement de dépouiller symboliquement se retrouvent dans une situation fragile et ne savent plus trop ce qu’ils veulent.

Crédit photo : marcovdz / Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont cet article sur Facebook qui nous condamne à la soirée à perpétuité, ceci sur l’évolution lente mais sûre de l’homme vers le cyborg, ce texte sur la gêne causée par la nudité dans les tableaux de Manet, cette petite étude sur ce qu’il en est réellement de la « libération sexuelle », enfin cet article pointant plusieurs réflexes modernes à vouloir faire du mâle l’ennemi public numéro un.

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7 Responses to Féminité : s’exhiber pour mieux régner

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  4. Tram says:

    Bonjour,

    Ceci est tellement vrai que cela fait froid dans le dos…

    L’imposture féminine dans toute sa « splendeur » enfin démasquée !

    C’est effectivement à devenir PD.

    • Bonjour,

      Merci pour votre commentaire ! Je ne sais pas si vous avez vu le film « Quand Harry rencontre Sally », mais il est très bien fait en ce qui concerne les différences de vues entre les hommes et les femmes sur le sexe, l’amour, etc.

  5. Tram says:

    Bonjour,

    Je vous en prie !

    Il y a quelques années encore l’exhibition féminine était encore contenue par des valeurs qui existaient en France, peut-être aussi grâce à un reliquat de société patriarcale pas totalement moribonde en dépit de la mort de De Gaulle.

    Mais force est de constater aujourd’hui, notamment à l’aune de l’avènement des nouvelles technologies début 2000, que ce vernis a totalement, ou sur le point de l’être, disparu… Laissant place alors à une société des plus chaotiques où les rapports humains sont de plus en plus dévoyés, leur authenticité ayant quasiment disparu au profit de relations d’intérêt et/ou de consommation (chercher l’amour sur Internet). C’est une bien triste époque que nous vivons car nous assistons doucement, mais sûrement, à une fin de civilisation…

    J’ai bien noté le film et le reverrais à l’occasion avec plaisir et une toute autre lecture même si je ne me fais pas d’illusions ni ne me berce de chimères concernant le sexe opposé !

    • Je partage votre analyse ! Marchandisation de tout… Comme l’a formulé Houellebecq, « extension du domaine de la lutte ».

      Il y a un côté « trivial » dans cette comédie américaine, mais parfois les comédies légères en disent plus long que les grands discours.

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