Le divertissement est notre religion et Jobs est son prophète

Les réactions excessives à la mort de Steve Jobs prouvent la dimension religieuse du personnage et de notre époque dopée au marketing.


La mort de Steve Jobs et le concert d’éloges quasi-unanime qui la suivent nous proposent une situation assez intéressante. Qui était, le plus simplement du monde, le nommé Steve Jobs ? Un grand capitaine d’industrie. Pourtant, voilà qu’on le compare à Einstein ou à Picasso. Ou même à Socrate, en attendant Jésus ? Car il suffit de surfer sur les réseaux sociaux pour voir qu’on le cite, à présent, comme on cite un prophète, pour des phrases aussi plates et banales que « Vivez votre vie comme vous l’entendez » (waouh !), ou encore un décisif : « Pensez différemment ». Heidegger peut aller se rhabiller, Steve Jobs a prouvé que la pensée-slogan est plus rentable.

« Un patron qui faisait travailler des Chinois sous-payés »

Qu’est-ce que cela prouve, ce concert d’éloges ? Ce que l’on savait déjà : on ne vit plus que par la consommation du divertissement, et toute personne brillante sous ce point de vue-là est un génie du temps. A cet égard, le journaliste Daniel Schneidermann soulève quelques-unes des questions que l’on peut se poser : « Comment l’analyser, l’hommage tonitruant du système médiatique occidental,  et de l’internationale des geeks, à la mort d’un grand patron californien qui faisait travailler des Chinois sous-payés dans des usines polluantes, pour créer des gadgets inutiles, imposés au public à coups de pub, et de matraquage marketing ? »

« Think different » était l’une des maximes d’Apple sous Steve Jobs. Penser différemment, ce serait donc ce que font chaque jour, de plus en plus, nos congénères, dans les transports, appliqués à se recroqueviller sur leurs petites machines, à leur petit bip-bip, tripoter leur petit pénis de substitution, sans avoir ni honte ni conscience de la misère sensuelle que cela impliquait ? Cela ne suffisait pas que les gens soient stressés, pressés, parfois même abruti par leur travail ; encore fallait-il qu’il puissent perpétuer leur décervelage jusque dans les transports en jouant au jeu du « Solitaire ». Avant de rentrer chez eux et passer une soirée somnambulique devant l’un de leur dix écrans ?…

Si Steve Jobs a eu une intuition brillante, c’est surtout celle de comprendre que pour faire du pognon au plus vite dans un monde qui se résume à une mise en commun systématique de la débilité, il fallait au plus vite donner aux gens des gadgets pour qu’ils tiennent le coup. Bien vu.

Vous voulez vraiment « Think different » ? Jetez l’iPhone aux orties

« Think different », disait Jobs ? Y a-t-il objet qui pousse davantage à la « mise en commun », c’est-à-dire à l’appauvrissement, que les iDaubes ? Force est de constater que ces gadgets encouragent un moutonisme d’une ampleur inédite. La connexion de tous avec tous, l’obligation même d’être connecté qui s’impose de plus en plus, bref l’opposé absolu de la seule manière qui existe de se mettre à penser vraiment différemment : un goût marqué pour la solitude, la rumination (comme dirait Nietzsche), le recueillement, le silence total.

« Vivez tel que vous le voulez », disait Jobs ? Pourquoi pas ? Mais pour cela, si vous voulez ne pas vous faire bouffer par l’immense machine à marketing que constituent, en dernière analyse, les iGadgets de toutes natures, débarrassez-vous en au plus vite. Il est tellement comique de voir qu’un type comme Jobs soit si sincèrement adoré alors qu’il a simplement réussi, grâce à une certaine intelligence il est vrai, à extorquer des millions de dollars aux consommateurs du monde entier en leur faisant croire qu’un objet inutile était un objet indispensable.

Quand c’est la télé qui veut nous extorquer du « temps de cerveau disponible », on hurle à l’assassin ; quand c’est Jobs qui y réussit, encore mieux que la télé, on crie au génie. Vive l’esclavage libre !

Les grands commerciaux comme Jobs vivent du masochisme de chacun

Le premier talent de Jobs et de tous les grands manipulateurs d’ordre religieux c’est-à-dire, aujourd’hui, d’ordre commercial, consiste à voler sournoisement l’intelligence des gens (tout à fait consentants par ailleurs), de détourner leur force de vie et leur portefeuille, à faire semblant d’être intelligent à leur place, à faire semblant de leur vendre de la « personnalisation » à deux mille à l’heure pour qu’ils n’aient ainsi pas à assumer cette lourde, longue et ennuyeuse tache que celle de développer leur propre personnalité. A faire semblant de les libérer de leurs corps pesants grâce à ces petits animaux électroniques pensants. Grossière illusion qui fonctionne à pleine puissance.

Et c’est là où nous rejoignons le fait religieux : une religion de masse a toujours fonctionné sur du masochisme, c’est-à-dire le plaisir pris par la plupart des humains à vivre et penser à l’encontre de leurs intérêts intimes, à donner leur énergie pour une grande idée commune n’ayant aucune base concrète. Il n’y a pas de  « retour du religieux », comme on aime à le dire depuis quelques années ; le fait religieux ne faiblit jamais, mais change plutôt de forme (pour plus de précisions, voir Le XIXème siècle à travers les âges de Philippe Muray, peut-être déjà disponible sur iDaube).

A une époque qui voit comme horizon ultime du bonheur des types maigrichons, assis, concassés dans des trains, incapables de marcher deux cents mètres, mais heureusement munis d’un super-système 5G 3S portable scotché au corps, qui leur permettra de tout faire à la fois en temps réel sans jamais rien foutre de leur vie qu’ils passeront vissés sur leur postérieur, les écouteurs fourrés dans les oreilles, c’est sûr, iDaube est le seul Dieu et Steve Jobs est son prophète.

Crédit photo : aforgrave

D’autres coups de gueule sur Retour d’actu, dont cet article sur la servitude volontaire rendue « fun » par de multiples gadgets, cette comparaison entre la signification du voile intégral et de l’iPad, celui-ci sur le cyborg comme avenir de l’homme, ce papier sur les raisons de vivre sans téléphone portable  (l’athéisme moderne), cet article concernant les théories du psychanalyste allemand Wilhelm Reich sur la manipulation des masses, enfin ceci sur Facebook qui nous condamne à la soirée à perpétuité.

 

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2 réponses à Le divertissement est notre religion et Jobs est son prophète

  1. Micromegas dit :

    Un billet qui fait plaisir à lire, et un blog que je suis content de découvrir !
    En effet, voici de nombreux points pertinent sur la réalité de l’Iphone. Et sans que les gens s’en aperçoivent, Steve Jobs a réussi à baisser le niveau de vie des gens en proposant des gadgets haut de gamme et superflu, tout en faisant croire qu’il s’agissait d’outils indispensables et à la portée de tout le monde…
    Ou comment faire croire que le luxe est accessible à tous !

  2. Ernst Calafol dit :

    Je vous remercie pour ce commentaire encourageant !

    Je vous suis, et il est assez extraordinaire de voir des personnes qui ont l’air sensées ne pas se rendre compte de l’état de soumission dans lequel les plongent ce iMachins.

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