Affaire DSK : « L’Express » à la sauce Secret Story

L’Express a enquêté sur la vie privée de DSK. La barre que la presse hésitait à passer depuis le 15 mai 2011 est enfin franchie ! Transparence pour tout le monde ! Pas sûr que la liberté individuelle en sorte renforcée… 

Depuis le 15 mai 2011, tout le monde en rêvait. L’Express l’a fait. Enfin, on a l’agenda de DSK. Ce jour-là, par exemple, souvenez-vous, il avait affirmé aux peuples du monde consacrer toute son énergie à la crise économique. Eh bien sachez que le soir-même, ce vilain bonhomme couchait avec quatre call girls dans un hôtel de luxe. Voilà ce que nous apprend L’Express.

Infos capitales, en ce qu’elles dévoilent la mission qui s’impose aujourd’hui à tous, même aux journalistes : faire la morale. DSK nous a tous abusés. Il faisait semblant de s’intéresser à nos souffrances mais ne songeait qu’à son plaisir. Il le paiera cher et a d’ailleurs décidé de porter plainte.

Eh oui, l’affaire DSK a passionné, et elle montre une nouvelle fois que tout finit par la moraline. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter l’édito vidéo de Christophe Barbier qui cherche à justifier la Une consacrée à « l’effarante double-vie de DSK ».

Comme dans Secret Story, les petits secrets sont mis sur la place publique

Selon le directeur de la rédaction de L’Express, il serait totalement justifié de « tout dire » sur l’enquête du Carlton de Lille. Pourquoi ? Car « on veut comprendre comment a fonctionné, ou plutôt dysfonctionné DSK », « comprendre comment ses amis n’ont pas su le protéger », et l’ont « enfoncé dans son propre mal ». Mais qui est-on pour dire en quoi DSK aurait dysfonctionné ? Est-ce un dysfonctionnement que d’avoir besoin de faire fréquemment l’amour avec des prostituées ? Peut-être, mais qui pourrait en juger de manière définitive ? Est-on dans du journalisme ou à l’église ? Et Barbier va plus loin : DSK souffrirait d’un « mal ». Et comment s’en guérit-on, de ce mal ? En s’abonnant à L’Express ?… En récitant chaque matin trois éditos de Christophe Barbier ?…

On rêve. On délire. Secret Story. Voilà ce en quoi se transforme, en France, le champ de l’information. Le tribunal généralisé, la mise à plat des petits secrets de chacun. Qui baise avec qui. Combien paye-t-il sa nuit avec une prostituée ? Comment se fournit-il en nanas ? Tout cela reposant sur la question des questions qui intéresse neuf femmes sur dix : « Est-ce que mon homme me trompe ? » Passionnant. Le débat politique à l’état pur. Alors que la crise économique nous tient par la peau des fesses, menace notre avenir gravement, ce sont vraiment des investigations de toute première nécessité. Et qu’on n’aille pas nous faire croire que, parce que DSK avaient des besoins pressants, cela l’empêchait de bien faire le job au FMI.

Barbier continue sur sa lancée : puisque les Français ont « failli » élire DSK, le « problème DSK » nous concernerait tous. On remarquera, avec l’utilisation du mot « tous », que nous restons dans le domaine évangélique, psychanalytique. Barbier nous soigne. Nous aide à faire le point. Nous réunit. Oui, « tous concernés », on reconnaît bien là le pauvre refrain de cette époque minable qui déteste par dessus tout qu’un homme se distingue d’une manière ou d’une autre. Dieu sait si l’on n’a pas envie de défendre le si souvent lamentable DSK. Mais au moins, lui n’a pas peur d’être un homme, avec toute l’impureté que cela implique, lui n’a pas peur d’envoyer chier, par à-coups, son époque, n’a pas peur d’en jouer, de risquer sa réputation pour le plaisir d’un soir, et vit ses défauts à 100 %, là où les moraux de tous poils les cachent laborieusement en montrant du doigt le méchant vilain monsieur qui dérange la paix des ménages.

DSK a toujours été très loin d’être élu Président 

Et puis dire que les Français ont « failli » élire DSK est tout simplement une malhonnêteté. Le fait est que DSK a toujours été très loin d’être élu Président. Il n’était que favori des sondages un an avant l’élection. Rien n’était acquis. Tout prouve au contraire que les codes moraux ont justement fonctionné, puisqu’en une nuit les chances de DSK ont été ruinées, sur l’affaire du Sofitel, dans laquelle, d’ailleurs, aucun acte délictueux n’a été prouvé. Et de toutes évidences, si l’affaire du Sofitel avait été étouffée, une nouvelle affaire aurait fait disparaître les chances de DSK dans les deux mois. Donc, contrairement à ce que dit Christophe Barbier, les Français n’ont jamais été en situation sérieuse d’élire DSK.

Mais pour un journaliste à tendance évangéliste, il est bien plus rentable de dramatiser le problème. D’en faire le teasing, comme dans un générique de série télé. « Voilà cet homme, si critiquable moralement. Vous avez été à deux doigts de l’élire. Vous culpabilisez ? Eh bien lisez notre dossier pour tout savoir sur cet homme ignoble et vous purger ainsi de votre immoralisme. »

C’est d’ailleurs une drôle d’idée que celle de se poser la question de la compétence d’un homme politique à exercer une haute fonction sur des questions purement sexuelles. Il est intéressant de constater que lorsque le peuple élit ou n’est pas loin d’élire un incompétent, en matière politique, cela ne donne lieu qu’à de très vagues cas de conscience (exemples : Chirac, Royal, Sarkozy…). Personne ne va emmerder les Français avec leur bêtise lorsqu’ils ont voté pour ces personnalités qui ont mené la France à la situation que l’on sait, et ont donc entraîné, eux, de sévères souffrances pour tout un paquet de Français. Mais là, dans le cas de DSK, il est question d’une question ô combien plus grave que le sort d’un pays et de ses millions d’habitants : il est affaire de S-E-X-E ! Erreur morale ! Phallus actif en vue !

Et si la France était mieux gouvernée par des pervers ? 

Il est pourtant bien évident que pour un type destiné aux plus hautes responsabilités, ses habitudes au lit paraissent légèrement moins importantes que sa capacité à trouver des compromis, à posséder du leadership. Et risquons cette hypothèse : peut-être que la France aurait été mieux gouvernée par des pervers ? Bien sûr, dire ça, c’est provoquer un brin ; mais ce n’est pas plus débile que de dire l’inverse. Après tout, pourquoi pas ? Churchill était-il un enfant de chœur ? Non. Par contre, on a connu d’excellents dictateurs qui ne buvaient que de l’eau et voulaient interdire la cigarette.

Mais qu’importe ! Aujourd’hui, nous allons donc, pour citer à nouveau Barbier, faire bien attention pour mieux connaître nos hommes politiques, c’est-à-dire comme il le dit pour DSK, « surveiller ses défauts » (bon courage !), et également « être vigilants sur ses failles ». Vaste programme ! Ça en fera, des journalistes à embaucher… Voici la clé de la reprise dans le secteur de la presse… Fusion de L’Express et de Closer !…

La jurisprudence Clinton gagne du terrain en France

Ah, médiocres Français qui avons, comme le dit Barbier, laissé DSK « se livrer à ses turpitudes le plus clandestinement possible ». Alors que, comme il le dit également, « nous savions (quoi ?) sans oser le voir ! ». Un homme politique qui cache au bon peuple des détails sur sa sexualité ? Activons la jurisprudence Clinton ! Allumez les caméras, convoquez les juges, traquez les iPhones, archivez les SMS, allumez les enregistreurs, nous saurons tout, le si moral peuple de France veut tous les détails, toutes les positions. Voilà encore un signe indiquant la montée du matriarcat à l’américaine : en gros, un homme public ne doit pas tromper sa femme, un point c’est tout, et nos bons Français de mieux en mieux châtrés, de plus en plus infantilisés, sont de plus en plus d’accord. Bref, avec l’affaire du Carlton, DSK est bon pour une nouvelle séance d’excuses en direct à la télé devant l’association des mères de France…

Une règle se vérifie à nouveau : le sexe fait rêver tout le monde mais ne fait réfléchir personne. Il fait rêver, c’est-à-dire que le défi qu’il nous lance, le handicap qu’il nous inflige, nous fait dériver vers les terres de l’irrationalité et du puritanisme. Parce que, précisément, nous refusons d’être des handicapés du sexe, nous voulons un contrôle total là-dessus. Alors que nous sommes tous, qu’on le veuille ou non, déstabilisés par lui. Le désir n’a pas d’issue, pas de fin, ne propose aucune porte de sortie. Il faut faire avec. Et si l’on tente de le refouler, il s’exprimera alors avec encore plus de violence, souvent de laideur.

La « sexualité propre », cela n’existe pas

Certains feront semblant de ne pas être concernés par ce problème, tous ces marchands du « sexe libre » ou du « sexe épanoui », ou du « sexe bien commun », activités qui n’existent pourtant que dans leur imaginaire. Ils se diront libéraux et détendus sur ces questions (c’est l’un des mensonges de la « révolution sexuelle »), mais rejoindrons toujours, au final, le clan des moraux, en pointant du doigt toute personne osant vivre sa sexualité dans toute son ambiguïté. L’affaire DSK est, sur cette question, un cas d’école.

Le « oui à la sexualité » que l’on nous inflige est terriblement hypocrite, parce qu’il est en fait une permission donnée à une « sexualité propre » d’enfants alors même que la sexualité d’adulte passe forcément par le vice. Autoriser cette « sexualité propre » infantile, c’est toujours, au final, interdire la sexualité naturelle et adulte, c’est-à-dire désespérément imparfaite.

« Triste, bien triste affaire », conclut l’abbé Barbier dans son édito.

Triste, bien triste époque.

Crédit photo : Michelle Raffard / Picasa 
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