Petit précis de (sous-)littérature moderne

La meilleure recette pour écrire de la sous-littérature et empocher un gros chèque… Par ici  messieurs dames !

Les pages de journaux accueillent, ces temps-ci, les publicités d’Amazon vantant les mérites de son livre électronique, le Kindle. Elles sont instructives, car elles proposent au lecteur un extrait de roman censé activer son envie de lire. On peut ainsi vérifier quel est le texte que la plupart des potentiels clients attendent. N’est-ce pas un miroir idéal de l’époque ?

Nous nous proposons donc d’analyser rapidement, en trois parties, le texte qui a été utilisé dans l’une de ces publicités, publiée dans Libération du 15 décembre 2011.

 

Extrait 1 : « À la lueur des réverbères, il se prépara un thé. En évaluant ses chances de trouver le sommeil pour quelques heures. Nulles. Il reprenait sa permanence à 13 heures : autant bosser jusque-là sur ses dossiers. Sa nouvelle journée finirait à 22 heures. Il s’écroulerait alors, sans dîner, regardant vaguement une émission de variétés à la télévision. Puis il remettrait ça le lendemain, dimanche, jusqu’au soir. Enfin, après une solide nuit de sommeil, il réattaquerait son lundi selon des horaires plus ou moins normaux. »

Commentaire : Tout est fait dans ce texte pour qu’à peu près n’importe qui se reconnaisse au bout de cinq lignes. Ce genre de plaintes, c’est ce que doivent raconter tous les jours, à trois ou quatre adjectifs près, des milliers de patients à leur psychanalyste. On comprend que le type vit en ville, est mal éclairé, boit du thé, a une maîtrise « nulle » sur sa vie, ses journées se définissant avant tout par des contraintes d’horaires, il se distrait « vaguement » en regardant la télé et il n’aime pas les lundi où il faut reprendre le boulot… Bref, c’est un parfait prototype du pauvre type comme nos époques en fournissent, chaque jour, quelques dizaines de milliers supplémentaires.

Les phrases sont courtes, pauvres, à la mesure du néant spirituel qui caractérise l’organisation de son cerveau. Ça ne pense pas, ça ne résiste pas : ça s’écroule, ça s’effrite.

Nous noterons également l’utilisation totalement dépassée, mais largement répandue, du couple passé simple / imparfait. Ce relent dix-neuvièmiste montre à quel point les « écrivains » actuels sont totalement déconnectés des réalités du monde moderne, de sa violence crue. Le temps a changé presque absolument de rythme, et même de forme, depuis lors. Rimbaud, Céline ? C’est comme s’ils n’étaient jamais intervenus. La Shoah, Staline ? Connais pas. C’est sûr qu’il est bien plus agréable de se bercer dans le délicat idéalisme du « il était une fois » que d’oser affronter la réalité tueuse, technique, nihiliste, propre à l’atmosphère moderne. On ne va quand même pas dire à nos chers lecteurs empaquetés par métros entiers, qu’ils sont actuellement, là, tout de suite, au présent, des misérables. Il est beaucoup plus poli de leur parler à l’imparfait ; comme s’ils n’étaient pas directement concernés par ce qu’ils avaient sous les yeux.  Il faut les accrocher, mais ne pas les brusquer : il sont si fragiles, ces humbles bipèdes de nos chers petits pays tempérés !… Tentons donc de gommer au mieux la terrible, immédiatement vérifiable réalité de leur perte (ce qui devrait constituer, pourtant, la mission première de ce que l’on appelle « littérature »).

En même temps, si on leur disait la vérité crue, comme voudriez-vous qu’ils prennent plaisir à vous lire ?… Qu’ils achètent ?… Ils ne lisent après tout que pour perpétuer leur endormissement. Pour rendre un trajet de métro ou une semaine de vacances moins pénible. Pour se plaindre un peu moins souvent que prévu. « A la lueur des réverbères, il se prépara un thé »… Joli coussin de phrases inoffensives pour rendre à peu près agréable le camouflage de nos dizaines de petites lâchetés quotidiennes.

 

Extrait 2 : « En observant les feuilles qui infusaient au fond de la théière, il se dit qu’il devait réagir. Ne plus collectionner les permanences. S’imposer une hygiène de vie. Faire du sport. Manger à heures fixes… mais ce genre de réflexions faisaient aussi partie de son quotidien confus, répétitif, sans but. Debout dans la cuisine, il souleva la passoire remplie de thé et contempla la couleur brune qui s’intensifiait. Reflet exact de son
cerveau qui sombrait dans les idées noires. Oui, se dit-il en replongeant les feuilles, il avait voulu s’enfouir ici dans la folie des autres. Pour mieux oublier la sienne. »

Commentaire : On retrouve ici une technique particulière à la littérature-business actuelle : les détails visuels sont très fréquents, pour donner l’impression au lecteur qu’il voit un film. Aucun effort intellectuel à faire. C’est à un véritable jeûne de ses capacités réflexives qu’il est invité, lui qui cherche pourtant, en lisant, à se « cultiver ».

Ce deuxième extrait confirme par ailleurs que notre héros est un looser métaphysique. Il passe sa vie à se faire violer, en fait. C’est un trou qui va. Exemple, il récite le catéchisme de l’époque : il faut manger à heures fixes, s’imposer une hygiène de vie, faire du sport, manger cinq fruits et légumes par jour, etc. Il suffit de coller dix affiches dans le métro pour pénétrer directement son intimité, à ce quidam. Il finit, le lendemain matin, par annoner devant son thé toutes les infamantes conneries qu’il y a lues. Plus besoin de coups de bâtons, aujourd’hui, pour forcer chaque personne à « s’enfouir dans la folie des autres pour oublier la (leur) ».
Extrait 3 : « Deux ans auparavant, à 43 ans, Mathias Freire avait commis la
pire faute déontologique à l’hôpital spécialisé de Villejuif : il avait
couché avec une patiente. »

Commentaire : Pour faire de ce Mathias un médiocre définitif, il manquait un élément décisif. C’est le rôle de ce troisième extrait. Il manquait la touche finale ; le truc qui veut tout dire ; le truc dont l’absence rend votre récit aujourd’hui illisible. Évidemment, l’épreuve de la castration. Leçon fondamentale : en période d’ultra-maternification, le héros masculin n’est considéré que dans la mesure où il n’ a pas dépassé l’épreuve de la castration. C’est-à-dire dans la mesure où l’existence de sa bite lui pose un problème existentiel. L’homme moderne doit être soumis à son organe, c’est un principe, sinon cela signifie qu’il est incontrôlable pour la société. Il doit être blessé. En incapacité. Bloqué. Avoir mauvaise conscience.

On tient les mecs par les couilles et les femmes par les ovaires, ce n’est pas ragoûtant mais c’est ainsi depuis longtemps. Ah, ce pauvre Mathias a fait une erreur. La baise, bien entendu, la peau de banane !… Un homme qui baise une nana est forcément dans l’erreur. Et cela, dès la première page, un roman moderne qui vise à se vendre se doit de le rappeler. Tout homme est un DSK en puissance. Un salopard qui ne s’assume pas. Un type qui profite de son pouvoir pour enquiller les nanas. Enfin, donnez-nous quelque chose d’excitant, quoi. Un scandale qui provoque un beau débat.

Pour résumer, deux types de mâles sont tolérés dans les bouquins modernes : le raté ou l’assassin (voir le cas de la série Twilight). Rien entre. On est en plein puritanisme, évidemment, c’est-à-dire en pleine humanité, même si on parle à tous bout de champs de libération des mœurs et autres mirages.

Seul mérite de cette prose de misère : grâce à elle, la littérature est peut-être plus que jamais le seul havre d’intelligence. Encourageons donc la multiplication des ces romans de l’inexistant qui servent, à l’envers, le monde de l’esprit.

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