Les Nigérians révoltés par le bond du prix du carburant

Au Nigeria, le prix du carburant à la pompe a doublé début 2012, du fait d’une décision politique méprisant les besoins des populations. CityZen, sur place, nous raconte un pays est au bord de l’implosion.

En ce début d’année 2012, à l’heure des résolutions et des promesses, le géant africain aux pieds d’argile est tombé en émoi. Du fait d’une décision politique prise contre l’avis des nigérians, le prix du carburant à la pompe a soudainement augmenté de 116 % (1)

Le ressentiment de la population est fort et la déception amère après cette première semaine à payer le carburant au prix fort. The fuel subsidy withdrawal (la « suppression de la subvention sur le carburant ») est passé en force alors que la population et les Parlementaires s’étaient clairement exprimés contre. Et voici que le 1er janvier (les dates ont une importance, et celle-ci se révèle particulièrement cynique), la toute puissante Petroleum products pricing and regulatory agency (PPPRA) décide unilatéralement, et antidémocratiquement peut-on lire ici et là, du retrait de la subvention. Cette manière de faire, critiquable et effectivement critiquée, ressemble à la crise du CPE (Contrat première embauche), en France, de 2006.

L’argent de l’or noir dilapidé par la corruption

Tout au long des âpres discussions concernant cette réforme, en ces dernières semaines, le gouvernement se montrait pressé de récupérer des rentrées fiscales importantes et décisives dans les caisses de l’or noir exsangues à force de corruption. L’exécutif a donc fait le choix de couper l’arbre plutôt que d’en émonder les branches gangrénées et les mauvais fruits. Le manque à gagner annuel était en effet de l’ordre de plusieurs milliards de dollars pour le budget de l’État, l’empêchant de facto de réaliser les investissements et réformes nécessaires comme de rénover les raffineries rendues caduques par les années de déréliction et d’en construire de nouvelles. Le Nigeria est en effet obligé d’importer 60 à 80 % des produits nécessaires à sa consommation. Quel comble (les Nigérians parlent plus volontiers de honte) de devoir réimporter son pétrole parce qu’on a pas su le transformer soi-même !

Le Président nigérian n’a sans doute pas été seul à prendre la décision. Est-ce un hasard par exemple si 10 jours avant la mesure, le Président Jonathan recevait officiellement à Abuja, la présidente du FMI, Christine Lagarde ? L’institution  internationale ne cache pas en effet qu’elle aimerait que toutes sortes de subventions cessent en Afrique de l’Ouest afin de laisser place à la dérégulation et au libéralisme.

Dommage ! Car Goodluck Jonathan jouissait d’une certaine cote de popularité notamment grâce à son humble enfance rurale. Comme il aimait à rappeler qu’il avait grandi sans chaussures, les caricaturistes lui demandent à présent pourquoi il tient à couper les jambes de ceux qui l’ont soutenu et élu en 2010. Lui dont le slogan électoral était « I promise you fresh air for Nigeria », on lui rétorque « Pourquoi donc asphyxier le pays ? ».

Les tensions inter-ethniques se font de plus en plus fortes

Ce retrait de la subvention aux produits pétroliers a saisi l’ensemble de la population à la gorge comme le couperet d’un condamné. La survivance quotidienne du peuple nigérian semblait pourtant s’améliorer, dans un contexte économique toujours miné par une corruption généralisée et initiée à très haut niveau par les élites liées à la manne pétrolière. À ce contexte générant naturellement une délinquance violente, les actes terroristes anti-occident et anti-chrétiens de la nébuleuse Boko Haram attisent les tensions inter-ethniques et ajoutent encore au sentiment d’insécurité général.

Pour les 90 % de Nigérians générant moins de 2 $ par jour pour subsister, on se demande comment le pouvoir peut être aveugle au point de méconnaitre à ce point les conditions de vie de ses concitoyens. Avec la hausse du prix de l’essence, tout augmente, laissant le terrain propice à l’inflation. En effet, si le prix à la pompe a augmenté de 100 %, le prix des transports a tôt fait de passer la barre des 200 %, voire 300 %. Un voyage Lagos-Enugu qui coûtait dans les 5,000 Naira (25 Euros) est estimé maintenant dans les 15,000 (75 Euros) empêchant des milliers de personnes de regagner leur lieu d’habitation et de travail. Le prix du sachet d’eau a doublé lui aussi tandis que la bière, les fruits et légumes, le plat deswallow répercutent chacun à leur manière la hausse du prix du carburant créant un véritable étranglement pour la quasi-totalité des Nigérians.

Cette réaction en chaîne prévisible vient couronner un climat de violence et de dissension quasi-quotidien. Les massacres interreligieux (mitraillage d’églises, bombe dans une église d’Abuja le soir de Noël, etc.) et/ou interethniques en deviennent presque des faits divers. Les forces de police et l’armée non contentes d’être incapables de juguler cette violence recevront 25% des attributions dans le budget 2012. Une somme considérable qu’elles sauront faire grossir encore plus au jour le jour le long des milliers de check-points où l’on craint l’homme en uniforme autant qu’on l’abhorre.

Nigeria, l’insurrection qui vient ?

Il est aussi  probable que dans ce climat économique, de nombreux jeunes vivant de petits boulots (motos intra-urbaines, réparateurs, vendeurs à la sauvette, etc.) devront mettre la clef sous la porte. Or que reste-t-il à ces jeunes sinon que de verser dans le banditisme et l’escroquerie ? La délinquance et l’insécurité que le gouvernement s’échine à essayer d’enrayer, sans grand résultat, risquent d’exploser.

Les Nigérians sont déçus et en colère. C’est peu de le dire, connaissant le potentiel explosif du pays dû à une très importante population et à un caractère irascible et sécessionniste fort. Des manifestations spontanées, puis un mouvement de grève se sont organisés jusqu’à paralyser une bonne partie du pays dont Lagos et Abuja. Alors que les écoles et l’activité du pays étaient censées reprendre tout à fait, le pays hésite entre torpeur et manifestations.

A l’heure qu’il est, la situation est ouverte. Les grandes villes s’échauffent, la tension monte et on compte les premiers morts. Il faudra sans doute attendre de voir quel impact sur le gouvernement auront les conditions et la longévité des manifestations. Le Nigeria va-t-il s’embraser pour montrer son raz-le-bol ? Va-t-il encaisser dans l’espoir de jours meilleurs ? Les autorités politiques et économiques ont agi sans consulter la population, c’est maintenant à elle de ré-agir suivant son degré de ressentiment et d’exaspération.


(1)  The Vanguard, n°61528, Monday, 2nd of January 2012, p.1
Crédit photo : Radio Nederland Wereldomroep / Flickr

D’autres reportages de CitiZen sur le Nigeria : Pour beaucoup de Nigérians, la mort de Kadhafi a décapité l’Afrique ; le Nigeria, un far-west sans foi ni loi ; le Nigeria, un grand noir dans notre esprit.

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3 Responses to Les Nigérians révoltés par le bond du prix du carburant

  1. John Rambo says:

    C’est amusant, lorsque des chrétiens se font littéralement massacrer pendant une messe de noël, on parle de « tensions inter-ethniques ». Dans ce cas là, ne parlons plus de Shoah mais d’une tension inter-ethnique entre Allemands et Juifs.
    Quant à l’organisation Boko Haram, elle n’a rien d’une nébuleuse, déni de réalité quand tu nous tiens… Leur but est d’instaurer un état islamique sur l’ensemble du Nigéria. Leurs membres ne s’en cachent pas et leurs projet est limpide.
    Est-ce du politiquement correct virant au pathologique ou un parti-pris pro islam à peine voilé ( sans jeux de mot… ) ? J’ose croire en la première proposition.

  2. CityZen says:

    Bonjour, en tant qu’auteur de l’article, je me permets de répondre à vos observations sur le choix du bon lexique pour caractériser tel ou tel état de fait. Je maintiens le vocabulaire que j’ai employé car il correspond à mon vécu sur le terrain d’une réalité nigériane très complexe où en effet les mots ont leur importance :
    - Concernant la bombe le soir de Noël à Abuja j’ai bien parlé de « massacre interreligieux », sachant bien que les deux religions se valent sur le terrain du fanatisme et du fratricide au Nigeria (les exemples pullulent dans la presse, c’est pour cette raison que j’emploie le terme un peu polémique de « fait divers »). Lorsque je parle de « tensions interethniques », j’évoque une autre réalité qui est celle de la cohabitation difficile et toujours remise en cause des quelques 250 ethnies composant la nation nigériane. Il est vrai cependant que les tensions ethniques attisent les problèmes religieux (et vice-versa) à cause d’une démagogie politique assassine. Mais il faut le dire de cette façon et non mélanger les parties (religion et ethnicité) en présence.
    - Parlons de Boko-Haram à présent. J’ai hésité devant les termes et je constate que votre réponse n’en propose pas davantage. Une secte ? Un mouvement ? sans doute ! Boko-Haram est tout et n’importe quoi, ici et nulle part … Au Nigeria, on attribue tout à tort et à travers à Boko-Haram: une bombe, un massacre, une fusillade, un enlèvement, une rumeur, « ils », une barbe mal rasée, etc. En bref, cela ressemble à une cristallisation des craintes et de la violence sévissant dans le pays, à laquelle il ne manquait plus qu’un nom, une facilité pour simplifier et stigmatiser. De l’avis du président Jonathan lui-même, la situation actuelle est plus complexe que pendant la guerre du Biafra : Boko-Haram serait moins verrouillée par des imams avides de sang que par des hommes politiques nordistes en haut de l’Etat qui tiennent à semer la terreur, décrédibiliser le pouvoir en place, pour obtenir leur propre part. La menace terroriste et le fondamentalisme (notamment religieux) existent bel et bien au Nigeria comme dans toute démocratie par définition (Guy Debord), mais il faut prendre garde aux raccourcis et simlifications, ils peuvent être dangereux et nocifs. A l’unité structurelle et à la « limpidité » supposée de Boko-Haram, j’ai préféré le nom de « nébuleuse », plus complexe, brouillé et brumeux (etymologie).

  3. John Rambo says:

    Que l’on veuille nuancer, éviter les amalgames, je le conçois volontiers. Ce que je dénonce n’est pas tant ce que vous dites mais le traitement journalistique occidental en général et celui de cet article en particulier. Je n’en ai peut être pas l’air, mais en vous lisant, je faisais confiance à vos observations.

    Mais nous divergeons sur d’autres points.
    Premièrement, faire la nuance entre ethnie, religion et politique est une chose, se créer des catégories de pensées bien définies permet de penser clairement il est vrai. Mais séparer l’Islam et le politique, c’est une mauvaise plaisanterie. C’est faire le jeu du terrorisme, l’ennemi ne s’identifie pas en tant qu’ennemi, il se cache et pendant que l’on se débat avec nos catégories, le terrorisme lui, avance. Même si Boko Haram n’était qu’un slogan, les massacres, eux, sont bien réels et se basent sur la haine de l’occident et par conséquent du chrétien.
    Deuxièmement, il y a chez vous comme chez tant d’autres une volonté de ne pas « stigmatiser ». Eh bien, cela repose sur un préjugé et non des moindres, à savoir que le lecteur moyen est raciste. Donc on prend de la distance, on camoufle, on relativise. A l’opposé, lors du massacre d’Anders Breivik en Norvège, les médias n’ont pas hésité à pointer du doigt sa couleur de peau blanche, sa blondeur et son islamophobie. Interrogez votre entourage, vous verrez, les gens ont retenu sa haine des musulmans mais ils ignorent que ses victimes étaient norvégiennes et certainement pas musulmanes. C’est ce traitement médiatique à deux vitesses que je dénonce et auquel vous participez. Conclusion: pour nos médias occidentaux, il est plus grave d’inciter à la haine de l’Islam que de tuer de banals norvégiens.

    Enfin, vous dîtes que « les deux religions se valent sur le terrain du fanatisme et du fratricide au Nigeria ». Il me semble que ce sont les cadavres des chrétiens qui s’empilent, et que ce sont les églises qui sautent, beaucoup moins les mosquées. Sur ce point je me fie à votre jugement, dîtes moi franchement s’il s’agit d’un véritable conflit ou d’un massacre à sens unique ?

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