« Le Malade imaginaire » se porte comme un charme

Le Malade imaginaire, dernière comédie de Molière, se joue à la Comédie Française. La miraculeuse intelligence du texte est intacte.

 

La scène se passe à la Comédie Française, à Paris, où se joue Le Malade imaginaire, la dernière comédie écrite par Molière. Argan est ce malade imaginaire ; il se porte très bien, mais est persuadé qu’il est malade, devenant ainsi l’esclave de son médecin et de la médecine. Béralde, son frère, tente de le raisonner. Alors, résonnent dans la salle ces mots : « Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, (…) lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, (…) il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus. »

Molière avait vu clair dans le jeu des prothèses PIP

On ne peut alors s’empêcher de penser au scandale des prothèses mammaires PIP. Le roman actuel de la médecine. Ces produits « réparateurs » que l’on nous vend, qui ne sont que des moyens « d’aider la nature », comme le croient, le répètent tous les esclaves de tous les temps. Ce sont les mots mêmes d’Argan : « Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines choses. » Méfions-nous à l’extrême de tous ceux qui voudraient faire croire qu’on peut « aider la nature »… Nous avions déjà noté la présence de ce discours dans les propos d’une internaute qui vantait les bienfaits de l’acide hyaluronique. On atteindra le prochain scandale sanitaire ou la prochaine guerre mondiale pour cesser de croire, un temps, à toutes ces salades.

Le médiator devait nous faire maigrir, il nous a tué. Avoir de plus gros seins était censé nous rendre plus heureuses, et voilà que nous devons nous faire explanter ces prothèses dangereuses. Le corps est aujourd’hui traité, nourri, baisé, comme un sac de viande. On le remplit. On le gonfle, le dégonfle. On le pèse et on le compare avec le corps du voisin. Presque personne ne le ressent, presque personne n’en vomit. Tout le monde voit un progrès là où il y a un massacre en règle, ce n’est ni la première fois ni la dernière que cela arrive. Les progressistes actuels parlent comme Argan. Ils sont d’ailleurs fous, dépressifs, comme lui, facile à vérifier.

La seule médecine crédible ? La littérature, évidemment

C’est devenu un cliché de le dire : la langue de Molière est encore toute fraîche, chaude, gorgée de vie. Miracle ! Béralde est, dans le Malade imaginaire,  le personnage qui dit la vérité, le juste milieu. Discours garanti sans maladie. Ses phrases s’infiltrent discrètement dans votre oreille comme une mélodie apaisante. Équilibre raisonné. L’âme est instantanément lavée, assurée, mieux que par toutes les pauvres gélules de nos marchands-pharmaciens à la Steve Jobs ou à la Jean-Claude Mas (le patron de PIP). « Musique savante », dont parlait Rimbaud. Bien sûr, tout n’est que roman, et rien n’est plus rare chez l’homme que la sagesse, la lucidité, le progrès par l’expérience. La vraie et seule médecine de l’homme ? La littérature, évidemment. Même diagnostic, plus tard, chez Flaubert, Proust, Céline, Baudelaire, et d’autres.

Aujourd’hui, comme à toutes les époques, nous tournons dans nos petites obsessions en étant intimement persuadés d’inventer quelque chose, de trouver du nouveau, d’avancer vers un but, jouir ne serait-ce qu’un tout petit peu plus de la vie qu’il y a cinquante, cent-cinquante, cinq-cents ans. Cet espoir est, et restera toujours, mort-né. Il faut le rappeler, car notre société ultra-technicisée se croit mieux armée que jamais pour produire plus de satisfaction comme on produit plus de patates ou plus de tournevis.

Il faut aussi rappeler que Molière est mort lors d’une représentation du Malade imaginaire, alors qu’il interprétait le rôle d’Argan. Aux toutes dernières minutes de la pièce, en disant par trois fois « Juro ! », le malade imaginaire, devenant lui-même médecin dans un finale de farce, s’engage à respecter les engagements des docteurs. La légende raconte qu’au troisième « Juro ! », Molière est saisi de spasmes. Il tente alors de cacher ses douleurs derrière un rictus qui fait rire le public. Il meurt du poumon quelques minutes plus tard, alors même que l’une des scènes célèbres du Malade imaginaire nous montre un faux médecin attribuant tous types de maux à un problème de poumon.

Même sa propre mort, Molière l’a parodiée

Il n’est pas certain que la profondeur vertigineuse des dernières minutes de l’existence de Molière, malade et mourant sur scène en interprétant un malade imaginaire, soit souvent réalisée. En grand Français, que fait Molière ? Il envoie une dernière fois au diable ses pareils. Il insulte une dernière fois l’humanité dans ses rêveries puériles, dans son romantisme infantile  (avec, bien sûr, l’élégance extrême qui le caractérise, la politesse divine de celui qui sait qu’il a gagné pour les siècles des siècles).

Près de nous quitter, Molière possède une dernière fois, une fois pour toutes, les publics de tous les temps. L’humanité dans son ensemble. Parodiant ce qui terrifie au-delà de tout chaque homme : sa propre disparition. Quel culot. Quel historique culot. Et quelle chance à ne pas rater ! Puisque pour un génie comme Molière, mourir à ce moment-là, c’est l’occasion inespérée, le triomphe assuré. La chance absolue. Il a su la saisir, l’a peut-être même provoquée, désirée. Je me meurs ? Ce qui ne m’empêchera pas de vous faire rire de vous, sans comprendre que vous riez de ma mort. Mon dernier spasme m’appartiendra. Ma mort vous échappera. Passera inaperçue. Couverte par vos clameurs. Mais sera mon couronnement. Je vous conforterai une fois pour toutes dans votre hypocrisie, votre égocentrisme, votre cruauté, à jamais.

Sortie de l’artiste ? Par là-haut, à la verticale, directement au Paradis, vers la lumière. Le comédien-divin crucifié par son public, mais voyez-le, sifflotant, se faufiler par la porte de derrière en étouffant un éclat de rire. Même pas mort, alors qu’eux, là, sont morts de rire.

Insulter une dernière fois le genre humain, et puis mourir

Imaginons ce qu’il a dû se passer dans la tête de Molière, à ce moment-là. Sentiment de triomphe absolu des hommes et de leur « grande faucheuse » ? Certainement. Joie intense, absolue ? Peut-être. Même ses derniers instants, il aura eu assez de foi pour en faire un matériau de comédie. Ne jamais tremper un doigt dans l’irréalisme social, qui commence et finit par la fantasmatique sur « la mort », qui n’est rien, mais qui inquiète tant.

Molière avait déjà réussi à faire rire les puissants de leurs propres défauts. A deux doigts de mourir, méprisant ce qui pourrait le sauver, balayant d’un revers de main tous les « romans » qui les tiennent tous en haleine, maudissant leur science « réparatrice », écrivant ce rôle si réjouissant de Toinette, la servante d’Argan, à l’origine du dénouement, Molière fait le choix de mourir d’être Molière et rien d’autre que Molière.

L’insulte à l’égard du genre humain est immense, et elle nous atteint aujourd’hui, aussi puissamment que si elle venait d’être proférée.

 

D’autres critiques sur Retour d’actu.

Photo : site officiel de la Comédie française

 

Digg This
Reddit This
Stumble Now!
Buzz This
Vote on DZone
Share on Facebook
Bookmark this on Delicious
Kick It on DotNetKicks.com
Shout it
Share on LinkedIn
Bookmark this on Technorati
Post on Twitter
Google Buzz (aka. Google Reader)
This entry was posted in Nos critiques and tagged , , , , , . Bookmark the permalink.

One Response to « Le Malade imaginaire » se porte comme un charme

  1. Pingback: LGBT, FEMEN ou les Possédés de la modernité |

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

* Copy This Password *

* Type Or Paste Password Here *

44 084 Spam Comments Blocked so far by Spam Free Wordpress

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>