Sollers s’offre une nouvelle éclaircie

Lecture de L’Éclaircie, l’un des meilleurs romans de Philippe Sollers.

 

 

Philippe Sollers écrit comme un peintre, compose comme un musicien. Une fois saisi par un motif qui l’inspire, il en déploie un roman harmonisé. Dans L’Éclaircie,  tout part d’une photo, que le narrateur a tôt fait de transformer en peinture. Il rappelle, en plusieurs touches, la relation qui l’a lié à sa sœur récemment décédée, Anne. Son esprit transparaît dans le portait de Berthe Morisot, de Manet. Motif inspirant ? Nouvelle Genèse, nouvelle jeunesse, nouveau roman.

Il vagabonde dans son parc, Sollers. Des centaines d’artistes sont là, cultivés avec amour, lu puis relu, à disposition. Cette fois-ci, la tonalité impose le recours à Manet, Picasso, en particulier. Haydn. Qu’est-ce qu’un homme abouti ? Celui qui peut, à partir de son expérience personnelle, donner du souffle à l’élan artistique, au génie. Ce souffle fait son œuvre. Devenir ce souffle, en jetant à l’écart ce qui ferait de nous un malencontreux bipède de plus. C’est ce goût aristocratique, au sens suprême du terme, qui rebute tant de gens. Trop beau. Trop d’amour propre, trop de respect pour lui, c’est-à-dire pour la vie. Il fait tout pour s’en tirer depuis qu’il est né, Sollers. On ne le lui pardonnera qu’une fois qu’il sera mort, il le sait. Refrain connu de l’hainamoration qu’éprouve l’humain lambda, donc fondamentalement masochiste, à l’égard de l’artiste surplombant.

L’enfance, une éclaircie à prolonger

Philippe Sollers est un geste caractéristique. Un geste de dégagement, mais aussi de protection. Qui part du cerveau, rejoint le bras, atteint le poignet, s’épanouit enfin dans la forme des lettres. Sollers a rarement été autant lui-même que dans ces pages particulièrement savoureuses. Le « oui » dans le « non », qu’il décèle dans l’art de Manet, c’est aussi le noir-blanc des lettres sur la page. Une lettre est noire, mais l’écrit est une éclaircie. On ne vit, c’est-à-dire on ne ressuscite, qu’au creux du néant. Calligraphie, bien entendu. A un certain degré de concentration, de rassemblement, le geste fait pensée. Elle s’écoule naturellement, comme une sève. Retour aux sources.

Certains reprochent à Sollers le dilettantisme de sa plume. Mais celui-ci est nécessaire si l’on veut que l’acte lui-même soit libre. Quoi de plus libéré que la désinvolture ? Quoi de plus triomphant que le laisser-aller qui nous place en état d’apesanteur ? Pour Sollers, la littérature est affaire de décrispation. En ce sens, elle est une constante insulte au social et ses églises, qui manipulent leurs victimes en possédant leurs nerfs.

D’où un rappel constant de Sollers vers l’enfance, toujours anarchiste, c’est-à-dire toujours incestueuse. Son terrain de jeu est cette clairière, baignée d’une éclaircie. Sollers aime y retourner ? Non : il ne l’a jamais quittée.

 

D’autres critiques sur Retour d’actu, dont celle-ci sur un autre roman de Philippe Sollers, Trésor d’amour, édité en 2011.

 

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