Ce que confirme le succès de Cinquante nuances de Grey

Déjà 100 000 exemplaires écoulés pour Cinquante nuances de Grey en France depuis une semaine.  Un succès qui a le mérite d’éclairer les penchants intimes de nombreuses lectrices.

Une phrase de la critique du Nouvel Observateur semble parfaitement résumer le best-seller Fifty shades of Grey : « Être réduite en esclavage par un petit mec sadique et capricieux qu’on est condamnée à aimer : Fifty Shades of Grey est avant tout un roman sur la maternité. » D’où l’on peut tirer plusieurs enseignements :

- Pour ces lectrices à tendance maternisante, la pulsion sexuelle est le prélude, le substitut ou le prolongement de la fonction maternelle. Freud estimait que la mère exhibait son nouveau-né avec la même fierté et le même sentiment de complétude qu’un homme exhibant son organe. Une femme, donc, ne s’intéresse au sexe que dans la mesure où il y a de la procréation dans l’air. Soit un bébé à venir, soit un homme dont l’attitude à notre égard nous rappelle furieusement celle d’un bébé. On le savait déjà, mais, comme dit Le Canard enchaîné, merci de confirmer.

- La pulsion maternelle est de l’ordre du masochisme. Rien d’extraordinaire ici non plus : une mère encaisse, se dévoue corps et âme pour ce qui constitue, quelques années, son centre du monde, pour finalement ne recevoir quasiment rien en retour. Il faut bien qu’elle finisse par y trouver un quelconque plaisir, et ce plaisir sera logiquement de l’ordre du masochisme. La vie ? Une affaire dans laquelle la mère n’a que des coups à prendre, comme Anastasia, avec pour seule satisfaction non-négligeable d’avoir donné la vie et d’avoir été, quelques années durant, l’unique objet d’amour fou d’un petit être un peu dégoûtant mais autant soumis à nous que nous le sommes à lui. Une expérience fusionnelle, riche en émotions fortes, mais qui malheureusement n’a qu’un temps.

- Une mère, malgré les bébés et les joujoux SM, ça s’ennuie. Quelques petits sursauts de plaisir violent dans un monde désespérément gris : voilà ce que vivent des millions de mères à travers la planète. « En reposant Cinquante nuances de Grey, on reste songeur, affirme Émilien Bernard dans Le Canard enchaîné du 24 octobre. Par quelle aberration un livre aussi dénué de consistance et d’intérêt est-il devenu un succès planétaire ? Alors que le roman est tout simplement un grand Rien ? » Peut-être parce que ces millions de mères, avec ou sans enfant, se reconnaissent diablement dans la relation de cet ennui même. Ennui que l’on peut faire semblant de tuer en croyant au Sexe ou à l’Enfant. Avant de s’apercevoir que cela ne nous aide pas vraiment, sur le long terme, à nous hisser hors des cinquante nuances de la grisaille quotidienne…

- La femme a besoin d’interdit pour jouir. Freud avait, là aussi, défriché le terrain, nous rappelant que la femme lambda pouvait connaître toutes les peines du monde à jouir à gorge déployée avec son officiel. Tout doit se passer, en général, en dehors des clous de la morale habituelle et bienveillante pour qu’il y ait véritablement émoi. Et surtout en dehors du contrôle familial. La femme envisageant difficilement d’être autre chose qu’une mère (le gros des troupes), plutôt masochiste donc, aura besoin pour éclore d’un scénario incluant un homme tout puissant doté du pouvoir de la punir. Les chics types, les bons samaritains et autre supers copains font rarement de bons amants dans ces cas-là (mais il font d’admirables pères de famille, là est bien le problème…). Par contre, le loubard du coin, le macho impulsif ou le repris de justesse sont autant d’étalons sur lesquels miser – eu pure perte, bien sûr, puisque la sexualité n’a jamais guéri quiconque de quoi que ce soit, pas plus que la procréation.

- Dans la littérature à succès mondial, deux rôles sont possibles : enfant ou maman. Vous vous sentez enfant ? Harry Potter vous tend les bras. Un peu plus ado mais un brin intimidé par le théâtre sexuel ? Twilight devrait faire l’affaire. Plutôt décomplexé ? Une séance de Fifty shades s’impose. Il est par ailleurs assez logique qu’en plein matriarcat, nous ne parlions plus que des problématiques touchant de près ou de loin à l’Enfant. Que se passe-t-il donc d’autre, autour de nous, que des histoires de naissances, mariages, maladies, décès ? Même les homos s’y mettent. Même les transsexuels seront, dans dix ans, ennuyeux et banals comme la mort.

- Il est dur aujourd’hui d’être une responsable féministe. Comment doivent-elles réagir face au succès délirant de Fifty shades of Grey ? Alors que, depuis des années, elles s’indignent du moindre petit début de domination masculine et passent leur temps à vanter l’indépendance des femmes ? Misère ! Il s’avère que l’indépendance des femmes les amèneraient, pour des millions d’entre elles, à se faire (au moins en rêve) fouetter le derrière. Les voilà qui osent le féminisme, à la condition expresse d’être menottées… Ce sont les émules haïs de DSK qui doivent se frotter les mains… Les femmes ne seraient pas consentantes ? Vous plaisantez ? Regardez-les, par millions, dévorer ce bouquin SM… Oui, oui, elles disent « Non » au premier abord, mais bon, vous savez, on peut toujours s’arranger, la preuve…

- Rassurez-vous : les femmes gardent la main sur le scénario sexuel. Ce n’est pas parce que l’on semble avoir sexuellement le dessous que l’on n’a pas, plus globalement, le dessus. L’esclave se fait facilement le maître de son maître (l’hystérique, selon Lacan, cherche un maître sur qui régner. Chère Anastasia…). Les femmes ne comprennent-elles pas rapidement que les hommes aiment les violenter plus ou moins ? Si elles le comprennent, même inconsciemment, elle peuvent jouer sur cette faiblesse masculine pour parvenir à leurs fins. Pourquoi ne pas leur donner ce qu’ils désirent sexuellement pour mieux les embobiner le moment venu ? Pourquoi ne pas devenir mère en faisant semblant, dans un premier temps, d’être inférieure au futur inséminateur, bref d’être une pute ?

Fifty shades of Grey, ou l’apparente soumission féminine, c’est un peu comme la cape rouge devant le toro : le gros fonce dans le tas, mais avant d’avoir touché quoi que ce soit le voilà avec trois banderilles plantées dans le dos et trois gosses dans un couffin. Il ne lui reste alors qu’un rôle à jouer : celui du père moderne, une mère comme les autres, sorte de mâle blessé et blasé, assistant de sa moitié et préposé aux courses et aux devoirs du petit… Dommage chéri, tu étais si crédible en dieu sadique, mais il faut bien finir par passer aux choses sérieuses. La réalité rugueuse à étreindre…

Il faut donc, pour conclure, rassurer ceux qui s’inquiètent de ce qu’ils perçoivent comme une dérive de la sexualité des masses : dans Fifty shades, il est question de tout sauf de sexualité. Il n’est question que de fantasmes. Meilleur moyen d’escamoter la vérité réelle, vérifiable et concrète de la sexualité : la plus grande arnaque de tous les temps. Comme toutes les arnaques, elle a le mérite de rapporter beaucoup d’argent.

Crédit photo : Arif Akhtar (AAPhoto) / Flickr

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5 Responses to Ce que confirme le succès de Cinquante nuances de Grey

  1. S says:

    Merci pour ce retour de retour d’actu ! Un bol d’air de lucidité – comme si souvent ! C’est vif, c’est rapide, c’est riche…

  2. Lybertaire says:

    Quel bel article ! Je n’ai jamais vu ce phénomène éditorial abordé de cette manière mais c’est un régal !

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  4. Pingback: Quand le sexy s’infiltre partout, le sexuel n’est plus nulle part |

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