« Le Misanthrope » loupé de Jean-François Sivadier

Une Célimène hors-sujet, une mise en scène statique, un texte enterré sous des effets de manche… Le Misanthrope de Molière, mis en scène par Jean-François Sivadier au théâtre de l’Odéon à Paris, est une franche déception.

Peut-on réussir une mise en scène du Misanthrope de Molière avec une Célimène hors-sujet ? En tout cas, Jean-François Sivadier n’y est pas parvenu.

Ce n’est pas tant que Norah Krief, qui l’interprète, joue mal ; mais cette interprétation-là sied mal à Célimène (à mon goût). Peut-être la beauté du texte nous incite-t-elle à idéaliser Célimène ? A la rendre plus charmeuse qu’elle n’est ? Peut-être tombons-nous sous le charme de cette coquette ? Je veux bien envisager une Célimène moins charmeuse, moins fine, mais tout est une question de mesure ! Là, on est dans l’excès inverse. Elle n’est pas coquette pour un sou, non, elle est balourde. Parfois même vulgaire dans ses rodomontades ou sa manière de faire retomber ses phrases, ou de détendre ses membres comme un vieux chat fatigué par ses petites stratégies. Du coup, on n’entend pas Célimène dans cette pièce. On la voit passer, on essaie de la capter, sans succès. Elle reste à terre, jouant sur trois, quatre notes.

Célimène, dans mon esprit, est pourtant une maestro de la vie sociale ; elle domine, elle vole, elle convole, elle touche juste, c’est une escrimeuse d’exception, une guêpe. La mobilité même ! Elle excite. Ici, elle ressemble à une vieille fille facile, sans aucune fantaisie, vers laquelle converge une confrérie d’imbéciles frustrés (les marquis). Ou comment ramener Le Misanthrope de la cour aux faubourgs.

Philinte crie, la caravane passe, Molière trépasse

Résultat : je n’ai pas entendu Célimène. Mais je n’ai pas, non plus, entendu Philinte. Alors qu’il incarne ce personnage du juste milieu, comme il y en a dans presque toutes les pièces de Molière. Celui par qui se fait entendre la voix de la raison. Ces phrases cristallines qui s’infiltrent dans votre âme et la ramènent à l’équilibre, au milieu du tourbillon des passions. L’éclaircie divine au milieu du carnage. L’ilot de tranquillité. Le problème, c’est qu’au moment où Philinte dit la vérité (Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie / des moyens d’ exercer notre philosophie : / c’ est le plus bel emploi que trouve la vertu ; / et si de probité tout était revêtu ; / si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles, / la plupart des vertus nous seraient inutiles), l’acteur qui l’interprète se croit obligé de hausser le ton. Mais crier du Molière, c’est comme marteler du Mozart.

Comme pour Célimène, du coup, on n’entend pas Philinte. C’est un personnage parmi d’autres. Et ça nous fait un Misanthrope sans Célimène ni Philinte. Ça commence à faire beaucoup.

Pour ce qui est de la mise en scène, elle est, à l’image de l’interprétation de Célimène, lourde et statique. En lisant Le Misanthrope, on se retrouve précipité dans un ballet de personnages et de répliques. Comment envisager un Misanthrope qui ne soit pas un tourbillon ? Dans cette version, pourtant, nous nous retrouvons face à des personnages assez peu mobiles, voire impotents, souvent disposés sur le devant de la scène, face aux spectateurs. Et je n’ai senti que très peu, voire aucune solidarité dans cette équipe d’acteurs. Cela manque de liant. Chacun semble faire son show dans son coin, pensant par devers soi : « Regardez comme on peut rendre Molière moderne. » Je me fous de rendre Molière moderne. Molière n’a pas d’âge, et vouloir s’échiner à le rendre moderne c’est ne pas l’avoir compris. Faites-le nous entendre et taisez-vous.

Des bonnes idées, mais locales

Dans ce Misanthrope, j’ai vu beaucoup de chichis, d’effets, de couleurs, de petites bonnes idées, mais peu de simplicité, peu de largeur de vue. Point de logique d’ensemble. Sivadier semble avoir joué à fond la carte de la farce. Pourquoi pas ? Est-ce pour retirer l’étiquette « drame » que les amateurs de théâtre collent souvent à cette pièce ? Si c’est le cas, je ne vois pas l’intérêt. On se fout de savoir si les gens voient habituellement Le Misanthrope comme ci ou comme ça. Tant pis pour eux. Qu’on nous donne Le Misanthrope tout court ! Qu’on nous donne la grâce, la souplesse de Célimène, la sagesse ironique de Philinte, le texte, quoi.

Je n’ai vu, dans ce Misanthrope, que de bonnes idées locales. La prise à partie d’un spectateur de la salle, par exemple, ou le début avec le morceau de The Clash. L’interprétation d’Alceste par Nicolas Bouchaud, que j’ai trouvé bonne quoiqu’un peu trop cabotine. Mais elle a le mérite de rappeler à quel point Alceste est ridicule, et lui aussi hypocrite à sa façon (et même qu’il est le roi des hypocrites).

Quant à Oronte, il est drôle à peu près vingt-cinq secondes. Quelle pesanteur dans la scène du sonnet ! Cet épisode illustre d’ailleurs en quoi ce Misanthrope, à mon sens, fait fausse route : le texte lui-même nous indique qu’Oronte se fait désirer avant de réciter son sonnet (avant de se lancer dans sa récitation, il croit bon de faire preuve de fausse modestie, etc.). Il est inutile de trop en rajouter en faisant en plus attendre le spectateur plusieurs minutes. Encore une fois, Sivadier et son équipe semblent vouloir ajouter quelque chose au texte de Molière. Erreur ! Il n’y a rien à ajouter à Molière. En rajouter, c’est le compliquer, c’est s’éloigner de la précision limpide du texte, casser le rythme de cette langue si intelligente.

Un Misanthrope « déjanté » qui plaît à Homo festivus

En tout cas, si Sivadier et son équipe ont voulu faire là un exercice de style sur Le Misanthrope, il ont réussi à 100%, c’est indéniable. Mais, n’étant pas un initié, je ne vais pas au théâtre pour assister à des exercices grandeur nature.

Pour conclure, je dirai que je n’ai pas trouvé de logique d’ensemble dans cette présentation du Misanthrope. Tout cela est bien dispersé, explosif. Et si je le dis, c’est parce que les critiques sont à 95% ultra-positives, ce qui est évidemment louche. Je suppose que l’aspect « festif », « déjanté » choisi par Sivadier séduit les spectateurs contemporains qui, au fond, n’aiment pas la tenue du classicisme. Cette concession à l’esprit du temps permet donc à Sivadier de recevoir, en toute logique, les éloges sociaux qu’il mérite.

 

PS : Dans l’émission « Le Masque et la plume » du 30 juin, sur France inter, des commentaires des intervenants m’ont semblé correspondre à l’impression que m’avait fait ce Misanthrope : « Le mystère du Misanthrope a échappé à Sivadier, du coup il fait le clown pour détourner l’attention avec des gags très très pitoyables. Célimène est presque quinquagénaire alors que le personnage a vingt ans, et Krief n’est pas le modèle de la grande coquette. Le pire du pire sont les petits marquis. C’est horriblement facile de faire ça, ce n’est pas Molière qu’on écoute. Les gamins dans le public auront ri à des choses d’une bassesse incroyable. Les gens rient sur des gags très bêtes. La scène des portraits passe inaperçue, la scène des marquis n’est pas bonne. C’est Le Misanthrope improvisé par des adolescents. »

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One Response to « Le Misanthrope » loupé de Jean-François Sivadier

  1. Lili des Bellons says:

    J’ai pour ma part beaucoup aimé cette version nouvelle et inattendue du Misanthrope. Je suis d’accord que l’interprétation de Célimène peut être désarmante car à la lecture on entend souvent une Célimène coquette, séductrice et charmeuse. Néanmoins pourquoi ne pas imaginer cette Célimène beaucoup plus vulgaire pour mettre en valeur le ridicule d’Alceste idéalisant Célimène. N’est-ce pas le propos de la pièce? Certes le trait est forcé mais cela a du sens. Et c’est ce que j’ai apprécié dans cette pièce. Les choix sont surprenant mais ont du sens et permettent de redécouvrir le Misanthrope.

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