Woody Allen : un Blue Jasmine un peu boîteux, mais charmant

Le dernier film de Woody Allen, Blue Jasmine, malgré la prestation excellente de Cate Blanchett, est un peu trop brouillon. C’est aussi, pour son malheur, un remake d’Un Tramway nommé désir.

N’allez pas voir Blue Jasmine, le dernier Woody Allen, si vous venez de voir Un Tramway nommé désir d’Elia Kazan. Car, sur presque tous les plans, Blue Jasmine est un remake de ce film. L’histoire d’une femme riche, aux goûts de luxe, qui se voit forcée d’habiter chez sa sœur dans un quartier populaire. Et de confronter sa vision parfumée et superficielle de l’existence à la rugueuse brutalité de son beau-frère. L’hommage que fait Woody Allen à ce film est certainement assumé, mais malheureusement son film ne tient pas la comparaison.

La performance de Cate Blanchett a beau être impeccable, riche, très convaincante, on reste sur notre faim à l’issue de la projection. Trop d’aspects de ce film sont brouillons, presque schématiques, les personnages secondaires sont inconsistants. Le film est centré sur la magnifique Jasmine, que l’on ne se lasse pas de contempler, mais les autres sont trop réduits, à mon sens, au rang de passants assez caricaturaux, malgré quelques efforts du scénario pour les rendre intéressants et émouvants. Trop de ficelles, là-dedans, et pas assez de chair. Et le trio d’acteurs de la version d’Elia Kazan est indépassable, d’où le risque d’avoir calqué son scénario sur le chef-d’œuvre de 1951.

Un film-écrin en l’honneur du talent de Cate Blanchett

Mais oublions Elia Kazan. Blue Jasmine est largement sauvé par la performance de Cate Blanchett dans le rôle principal de Jasmine. Il semble que Woody Allen ait voulu faire de ce film un écrin destiné à valoriser le talent de son actrice, comme on valorise un diamant brut en l’environnant de matériaux communs, fades. Le charme de ce film (mais aussi sa faiblesse), vient de l’admiration, on pourrait presque dire de l’amour, que ressent Allen à l’égard de son actrice principale. On a l’impression qu’il l’aime tellement qu’il s’est refusé à donner vie à quoi que ce soit qui puisse lui voler la vedette, ou même un brin de panache. C’est elle qui brille, et elle est belle. Le malheur, c’est que sa beauté intérieure, c’est-à-dire sa fragilité, le personnage de Jasmine se refuse à la donner à qui que ce soit, elle se refuse à la reconnaître en elle-même parce que la fréquentation d’un monde superficiel l’a rendue horriblement vaniteuse.

Cate Blanchett campe un personnage versant progressivement dans la folie, donc avec lequel il est délicat de s’identifier. On n’est jamais vraiment solidaire de cette Jasmine qui vit depuis toujours dans le mensonge. Bien que magnifique, elle n’est, humainement parlant, guère attirante. Elle possède ce que l’on pourrait appeler le charme des névrosées : elle n’est qu’appel à l’aide, mais se refuse systématiquement à toute personne qui voudrait vraiment l’aider, désespérément cramponnée au sentiment de sa suffisance personnelle, ce sentiment qui inhibe comme une drogue dure et nous ferme les portes de l’existence.

La révélation finale, si elle apporte un élément surprenant et intelligent, n’est pas assez bien préparée par le cinéaste, à mon sens. On ne sent pas assez à quel point Jasmine était obnubilée par l’opinion des autres à son égard pour saisir tout le tragique de sa décision. C’est peut-être dû à la silhouette de Cate Blanchett, à sa personnalité, qui nous donne l’impression qu’elle est une femme relativement indépendante, alors que son personnage, dans le film, est tout sauf cela. Par ailleurs, son mari, joué par Alec Baldwin, n’est vraiment pas attirant. Le film aurait gagné, je crois, à érotiser un minimum les relations entre Jasmine et son mari. Mais Woody Allen a certainement voulu rester réaliste, et dans la réalité ce genre de couple doit effectivement vivre dans une aridité sentimentale effarante. Ou bien, comme suggéré plus haut, il souhaitait qu’aucune ombre ne porte sur son personnage principal. C’est beau, mais ça rend le film un peu caduc. Mais du coup, Blue Jasmine est charmant comme le sont les films névrosés ; cinématographiquement, ils ne sont pas à tomber par terre, mais ils expriment une fragilité qui peut nous toucher profondément.

Il ressort de Blue Jasmine une impression de dureté, qui correspond à la vision des relations humaines dans un univers régi par les lois du capitalisme financier. Le si beau visage de Jasmine, filmé à peu près sous tous les angles et dans tous ses états, donne l’impression d’un palais de cristal, inatteignable – mais l’être inatteignable est précisément celui qui s’enfonce dans la folie. Jasmine est comme un produit publicitaire, comme un placement financier, niée dans son humanité, dans sa fragilité, comme chacun de nous sous le règne des pubs et de Facebook (mais c’est la même chose, puisque sur Facebook chacun fait sa propre publicité). Aucune place pour un début de confiance entre les êtres, que de mensonges, pressions, chantages, maquillage…

Portrait d’une femme en perdition

Blue Jasmine est donc un beau film, dans la mesure où il réussit parfaitement à cerner son personnage principal, mais ce n’est pas un grand film. J’avoue que ce que j’avais lu sur ce film avant de le voir m’avait fait espérer davantage : je n’aurais rien dû lire. Mais l’on peut quand même attendre mieux de Woody Allen, qui, pris dans son rythme effréné d’un film par an, a clairement tendance à ne faire qu’ébaucher des pans entier de ses œuvres. Il se permet des facilités que ne pourrait se permettre un réalisateur lambda. C’est souvent gênant, même si ça fait partie de son style. C’est aussi une composante de l’aspect sourdement dépressif de ses œuvres. Le cinéma d’Allen est malade, et il est le premier à dire qu’il ne respecte pas énormément son travail.

Reste quand même les subtilités assez incroyables que Blanchett réussi à nous faire passer. Dans chacune de ses scènes, elle surgit comme une apparition, glaçante, réelle, tangible. Une proie, proie d’elle-même. Sa folie la tient, elle est piégée, elle hurle, personne ne l’entend, elle même ne s’écoute pas. Si vous voulez voir à quoi ressemble une femme en perdition, allez voir Blue Jasmine, allez voir Jasmine faire poireauter un peu lamentablement un prétendant au bout du fil, allez voir Jasmine financer moralement ses relations sexuelles avec son mari, allez la voir pleurer dans son coin et faire la belle dans une soirée en ville, allez la voir raconter le drame de sa vie à deux gamins qui ne lui ont rien demandé, allez la voir se sentir belle et désirable alors qu’elle est pathétique. Elle est seule, et nous, spectateurs, assistons à sa solitude de plus en plus radicale, et la laissons seule dans son délire lorsque les lumières se rallument. C’est d’une cruauté sans nom.

 

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