« Peter Pan » de Robert Wilson, ou quand le mâle se refuse à être adulte

Peter Pan, mis en scène par Robert Wilson, se joue au Théâtre de la Ville, à Paris. Un moment de grâce, riche en enseignements sur quelques angoisses bien masculines.

Un moment de grâce. Quelle élégance, quelle créativité ! Voilà les qualificatifs qui nous viennent en sortant du Peter Pan de Robert Wilson, qui se donne actuellement au Théâtre de la Ville à Paris. Deux heures trente de rêve éveillé. C’est toute la tragédie du mâle qui forme, me semble-t-il, la trame de Peter Pan, le conte de James Matthew Barrie, publié en 1911. La mise en scène de Robert Wilson fait magnifiquement transparaître les lignes de force de cette œuvre.

Ainsi, Peter Pan et le capitaine Crochet sont un seul et même homme. D’un côté, le  prépubère, qui refuse obstinément d’entrer dans l’âge adulte et d’encaisser le choc sexuel, c’est-à-dire l’épreuve de la castration. En face, le capitaine, vieillard dont la virilité a été symboliquement coupée par Peter Pan, pour être remplacée par un crochet (c’est-à-dire quelque chose qui sert à retenir, à l’inverse d’un phallus qui sert à s’envoler dans le don ; un homme s’arme quand il ne sait plus donner). Le conte Peter Pan, c’est un peu le pendant masculin de Blanche-Neige, où on a un affrontement du même type entre la femme pure qui n’a pas encore été déçue par l’amour et la reine marâtre qui, elle, n’a pas digéré être devenue une femme, et se voit convaincue que Blanche-Neige va avoir droit à l’amour qu’elle n’a pas eu.

La lutte gagnée d’avance entre Peter Pan et son ombre, Crochet

Dans Peter Pan, le héros et le capitaine Crochet forment une seule et même personne qui refuse de faire le seul choix qui s’impose, tôt ou tard, à nous : se séparer de l’image idéale des parents, c’est-à-dire, comme on dit, voler de ses propres ailes.

Peter Pan, lui, préfère voler vers le pays qui n’existe pas (Neverland) que s’engager humainement avec Wendy, mais c’est uniquement par ressentiment : abandonné par sa mère, il est devenu incapable de faire confiance à qui que ce soit, et se retrouve condamné à ne plus croire qu’en lui, c’est-à-dire à se raconter des histoires. La seule consolation de son existence, c’est de jouer le rôle de Peter Pan dans son petit monde imaginaire et borné, peuplé d’enfants perdus qui sont autant de faire-valoir, où la victoire lui est assurée puisqu’il lutte contre sa propre ombre qui est, donc, ce capitaine Crochet (d’où le début du conte : Peter Pan a perdu son ombre, c’est-à-dire que sa vie n’a plus de sens lorsqu’il ne se gargarise pas de sa vigueur inentamable aux yeux et à la barbe du capitaine Crochet, son ombre).

Ce conte nous dessine un profil psychologique finalement assez fréquent chez l’homme : le mélancolique (on parle souvent du « syndrome Peter Pan »). Celui qui est incapable de faire confiance à une femme qui est forcément sa mère qui ne l’a pas assez aimé. Du coup, on va passer sans cesse de moments « Peter Pan », où on vend du rêve, à des moments « capitaine Crochet », où l’on va retenir, hésiter, faire mal au lieu d’aimer. Les deux attitudes se résolvant dans le narcissisme complaisant du mélancolique qui, bien sûr, se sent à ce point exceptionnel que l’amour d’aucun être humain ne saurait lui donner envie de vivre pour autre chose que recharger la pile de son roman personnel.

Le désir de jeunesse triomphante n’existe que dans l’imagination des vieillards

L’acteur qui interprète Peter Pan, Sabin Tambrea, si élégant, nous communique parfaitement l’image d’un Peter Pan piégé par sa propre ritournelle. Ainsi, dès qu’il peut enfiler le costume du sauveur, de celui qui ridiculise le capitaine Crochet, il est tout simplement en extase. Je l’entends encore crier sur scène : « Je suis Peter Pan ! Plus jeune qu’un oisillon ! » Clin d’œil à Michael Jackson, auquel la tenue en cuir de Peter Pan renvoie, l’acteur interprétant même une sorte de moonwalk à un moment donné. Peter Pan est fier comme tout de voler, mais n’entre pas dans le combat sexuel, se retrouvant condamné à faire le beau. Peter Pan, c’est le démon de midi qui revient chez un homme à cinquante ans. Ce plaisir facile, mais désuet et ridicule, d’hurler au monde entier qu’on est Peter Pan et qu’on va sauver le monde. Derrière ce cri se cache le pauvre capitaine crochet, le vieillard. Car le désir de jeunesse triomphante n’existe que dans l’imagination des vieillards.

Le capitaine Crochet est cette face ténébreuse de Peter Pan.  Le jeune héros est convaincu que s’il devient adulte, s’il entre dans la sexualité, il deviendra un vieux dégueulasse castré qui va bientôt crever : le capitaine Crochet. L’erreur de ce dernier est de ne voir dans Peter Pan que le jeune qui, par sa vigueur supposée, sa capacité à s’envoler, est une menace permanente pour sa crédibilité d’homme, et même son intégrité physique. Il a littéralement peur que Peter Pan ne le bouffe, crainte signifiée par le fait que Peter Pan, le jeune, est complice du crocodile dévorateur qui personnifie la mort. Le père se voit dévoré par le fils.

Pour Crochet, Peter Pan a accès à la jouissance absolue, il est cette jouissance en tant qu’il est jeunesse ; Peter Pan, pour Crochet, c’est une sorte de représentation qui lui permet de ne pas voir la mort en face. Ces deux personnages, ainsi, font semblant de se détester, mais se comprennent, s’embrassent, se donnent à chacun ce dont l’autre a besoin, puisque le conte Peter Pan est le rêve complaisant d’un homme mélancolique et incapable de devenir un homme. Condamné, donc, à fantasmer, caricaturer la jeunesse comme la vieillesse. Passer du jeune garçon au vieux garçon, sans jamais réussir à se hisser au statut d’homme.

Le capitaine Crochet à Peter Pan : « Tu es mon seul ami. »

Tout cela est bien sûr dit clairement dans le texte, et cela nous vaut peut-être la plus belle scène du spectacle. Peter Pan est immobile, sur le devant de la scène, comme saisi en plein vol, tel que le capitaine Crochet le fantasme, en fait : image de l’être qui surplombe les autres, volant de victoire en victoire. Le capitaine Crochet vient s’abandonner entre ses bras, comme saoul, en chantant : « Tu es mon seul ami. » Le capitaine finit par cracher dans son crochet, avant que Peter Pan ne boive sa bave dans le crochet. C’est ainsi le contrat qu’ils passent ensemble, ou plutôt le contrat que passe avec lui-même l’homme qui est en train de rêver le spectacle que nous avons sous les yeux : le vieux éructe sa rage, le jeune boit son mensonge, cette eau de jouvence.

En quittant la scène, après cette scène d’amour, le capitaine a un petit mouvement d’humeur, difficile à décrire, et qui semble signifier qu’il en a assez de toujours jouer la même comédie. Tout comme Peter Pan qui, après avoir hurlé au monde entier qu’il était le petit sauveur qui allait écraser l’immonde Crochet, se sent un peu ridicule. C’est que Peter Pan raconte la fin de l’histoire entre Peter et Crochet, qui va mourir ; les deux protagonistes montrent logiquement des signes de fatigue. Peter Pan réalise ainsi qu’il crie dans le vide, il ne crie que pour se convaincre lui-même.

Loin de démythifier le conte, Wilson a ce mérite de le lézarder, par petits coups de marteaux, avec beaucoup de délicatesse, de manière à ce que toute la richesse du conte nous apparaisse à travers l’angoisse profonde de ses personnages principaux. Peter Pan crie pour remplir le silence de sa magnificence héroïque. Crochet est en colère et maltraite ses sbires parce qu’il craint la mort. Au fond, c’est la même chose.

Se complaire dans le paraître pour ne pas avoir à se jeter dans l’être

Finalement, le conte de Peter Pan raconte les deux enfers qui menacent l’homme : pendant la première partie de sa vie, on vole, on convole, en méprisant la vieillesse : et pendant la deuxième moitié, on enrage contre les jeunes amants qui nous narguent de leur vigueur, dans l’attente angoissée de notre mort.

Le défi d’une vie d’homme, c’est de réussir à dépasser le jeune blanc-bec ardent qu’il a en lui, tout en évitant de devenir le vieux con frustré qui lorgne déjà sur lui. Il faut réussir à rire de Peter Pan, sans le renier, tout en rejetant également la noirceur complaisante de la manière de voir du capitaine. Le passage est escarpé, le succès est hypothétique, d’où l’angoisse qui ressort, à mon avis, de Peter Pan.

Enfin, Peter Pan pointe la tendance, qui est la faiblesse de la jeunesse, à se cantonner confortablement au monde du paraître pour éviter de se jeter dans l’être, c’est-à-dire dans l’autre. Dans ce que l’on ne sera jamais sûr de maîtriser. Rester dans le paraître revient à n’exister que grâce à une image-repoussoir. D’où le fait que celui qui est obsédé par lui-même est toujours, par ailleurs, obsédé par les autres, qu’il perçoit comme ou minables ou exceptionnels, selon les cas. Peter Pan est dans ce cas. Il est absolument seul, seul comme un nouveau-né qui n’a pas l’attention d’une mère, lorsque le capitaine Crochet, son ombre, n’est pas là. Le capitaine Crochet, reflet de Peter Pan, fait de même, en miroir. C’est là tout le faux dialogue qui agite un être avant qu’il n’aie fait le choix qui décidera de sa vie.

Les acteurs savent tout faire : se mouvoir, chanter, parler, faire rire

Cette mise en scène de Peter Pan n’est que poésie, et il serait fastidieux d’expliquer en quoi tel ou tel détail de la mise en scène est poétique. Tous les choix résonnent les uns avec les autres, et tout est fait avec goût et avec classe. Les acteurs ont tous adopté une gestuelle qui n’appartient qu’à cette œuvre, et ils savent tout faire : se mouvoir, chanter, parler, faire rire. Une fois le spectacle terminé, on est un peu triste, comme après un rêve particulièrement réussi et enchanteur. C’est une véritable troupe que nous avons sous les yeux. Le mérite est partagé équitablement entre chaque artiste, et le public a raison d’applaudir chacun d’entre eux personnellement. Car si un seul d’entre eux commettait un impair ou cherchait à tirer la couverture à lui, cette fausse note menacerait l’équilibre de ce travail si précis.

La musique, composée par les deux sœurs CocoRosie, qui interprètent toutes deux un rôle dans la pièce, convient parfaitement : cette musique qui emprunte beaucoup à l’univers sonore enfantin joue un rôle de contrepoint par rapport au sérieux du propos de Peter Pan - puisque rien n’est plus sérieux, d’une certaine manière, qu’un enfant, et rien n’est donc plus sérieux qu’un conte pour enfant. Ce sérieux est d’ailleurs tangible lorsque l’on raconte une histoire à un enfant avant qu’il ne s’endorme. Il y a peu de moments, dans une vie, aussi cruciaux que celui-là. C’est l’imaginaire de l’enfant qui prend forme, petit à petit, sous nos mots. La moindre intonation est interprétée, le moindre changement de mot provoque un questionnement chez lui. Baudelaire disait que le génie était l’enfance retrouvée à volonté ; peut-être songeait-il à ce sens incroyable de la nuance que l’on trouve chez tous les enfants, cette capacité à s’étonner, et aussi à s’inquiéter, à la moindre variation.

Voilà d’ailleurs où réside la vraie jeunesse, dans la sensibilité, dans la fraîcheur, dans la vision que, quels que soient notre âge et notre expérience, nous nous estimons encore assez démuni, pour avoir quelque chose à apprendre. La vieillesse est ce qui a l’impression qu’il n’y a plus rien à apprendre. La jeunesse n’est certainement pas dans la superficialité angoissée de Peter Pan, dans l’étalement de sa pseudo-force qui n’impressionne même pas, au fond, son frère jumeau le capitaine Crochet, qui a beaucoup plus peur de la mort que de ce blanc-bec.

La liberté a pour cadre un no man’s land, jamais un Neverland

A travers ce conte, nous réalisons également qu’être déçu en amour, signifie en réalité : avoir peur de sauter le pas de l’amour. Se détacher, pour le meilleur et pour le pire, de nos parents. Autant de ce qu’ils ont aimés que ce qu’ils ont souffert. Se décider à construire sa propre maison sans aucune garantie de réussir, c’est-à-dire la construire avec un moral de fantassin qui quitte sa tranchée pour pénétrer dans le no man’s land – la liberté a toujours pour cadre un no man’s land, plutôt qu’un Neverland qui, par définition, n’a aucune réalité – le Neverland n’est qu’un lot de consolation, dérisoire, pour ceux qui n’ont pas osé charger leur fusil et aller réellement risquer leur vie, et dans n’importe quelle histoire d’amour entre adultes on risque sa vie.

Peter Pan est aussi une histoire sur l’absence d’amour, l’enfer. L’amour absolu, si on le cherche, n’existe que dans la relation à la divinité, et ne trouve pas sa source dans l’amour spécifiquement humain qui se heurtera, tôt ou tard, aux limites spécifiquement humaines. C’est pourquoi, me semble-t-il, Peter Pan est rempli d’histoires de parents, de mamans, de papas. Et l’on sait bien que pour un enfant, papa et maman sont des divinités. L’âge adulte est la prise en compte que papa et maman n’étaient pas des divinités. Cela paraît tout bête, mais la plupart des humains, se croyant adultes, restent embourbés là-dedans. Non, être adulte, c’est n’être fasciné ni par la jeunesse, ni par la mort, c’est se battre pour sa liberté, chaque jour, sans relâche. Ce n’est pas se raconter des petites histoires avec des bons et des méchants, c’est faire son histoire avec des gens qui souhaitent se battre pour les mêmes raisons que nous. Encore faut-il être capable de dire pourquoi l’on se bat, d’où l’on vient, où on va.

Vivre dans le non-choix, c’est choisir la mort

Le coup de génie de Barrie, c’est d’avoir révélé à quel point, d’ailleurs, ne rien choisir équivaut à choisir la mort. C’est la volonté secrète de mourir. Peter Pan conclue en effet l’œuvre en disant que la mort pourrait être la plus formidable des aventures. Ainsi, ce fringant Peter Pan est un grand morbide. Le désir d’amour subjuguant, le désir de puissance, ne sont que désirs de mort déguisés. Robert Wilson rend de manière assez cruelle cette vision terrible : les personnages chantent, en chœur, ce refrain final (« La mort pourrait être la plus belle des aventures »), en se tenant la main comme des enfants. N’est-ce pas là le cœur de la folie ? Chanter sur un air de comptine la plus noire et défaitiste des pensées. C’est absurde et scandaleux, je m’en foutiste à souhait, c’est génial.

Mais, ainsi, la boucle est bouclée : Peter Pan a mangé le capitaine Crochet. Il a intégré sa noirceur. Il n’avait pas de maman, voilà qu’il a tué aussi son – forcément mauvais – père. Peter Pan a été tellement dégoûté par ses parents qu’il ne tolère même plus l’idée d’en avoir. Ainsi, il se refuse au monde humain, ce qui revient à ne plus se laisser d’autre choix que de mourir. Il en arrive donc, dernière folie, porté par son rêve d’aventures et de jeunesse, à s’obliger à envisager la mort comme une formidable aventure alors qu’elle n’est rien. Quelle ironie glaçante.

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