Quand le « sexy » s’infiltre partout, le sexuel n’est plus nulle part

Aujourd’hui, tout peut se voir qualifié de « sexy » : une voiture, un rapport ministériel, un CV, une offre de prêt. On voit ainsi comment l’humanité actuelle tente de se débarrasser du sexuel, sale et traumatisant, pour essayer d’imposer partout la plate et commerciale sexytude.

 

« La mise en scène des ébats de Christian et Anastasia respecte les règles de l’hygiène et du savoir-vivre. Le stupre est ici dépourvu de souffrance, de sécrétions, de poils. »

Critique du film Cinquante Nuances de Grey, Le Monde, 11 février 2015

 

- Tu n’as pas plus sexy comme plan ? – Ce n’est pas très sexy. – C’était très sexy…

Que de sexy… Mais le sexy a-t-il un rapport avec le sexuel ? Oui. Il en est devenu l’ennemi juré.

Dans un monde à peu près cohérent, le sexy serait une sorte de prélude au sexuel. Partout où il y aurait du sexy, il y aurait une ouverture vers du sexuel concret. Notre époque a choisi une autre voie. Le sexy est aujourd’hui partout, et ouvre de moins en moins à de la pratique réelle. Il s’en est comme déconnecté. C’est pourquoi, dans notre atmosphère aseptisée, une offre d’emploi, un protocole d’accord ou le processus d’usinage d’une clé de douze peuvent être qualifiés de « sexy ».

« La volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal »

Comment pourrions-nous définir le sexy ? C’est l’attitude d’une personne prétendant s’être accommodée du sexuel. Une personne sexy prétend être tout à fait à l’aise avec le sexe, disponible. Le sexy est donc, à l’origine, un artifice visant à provoquer le désir sexuel chez l’autre, la technique de séduction par excellence. Attrapes-moi si tu peux ! Le sexy était de l’ordre du jeu. Aujourd’hui, c’est devenu, quasiment, un Ordre. Qui n’est pas sexy risque de ne pas être considéré comme potentiellement sexuel.

Et ce sexuel, comment pourrions-nous tenter de le cerner ? Nous proposerons ici que le sexuel peut être vu comme ce qui a besoin de saleté et de mauvaiseté pour exister. Jouir du sexuel, c’est jouir, en grande partie, de l’impureté, de l’immoralité.

Sur le plan du lien entre immoralité et plaisir sexuel, Baudelaire est assez franc : « La volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. – Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté » (cité par Fabrice Hadjadj dans La Profondeur des sexes). Baudelaire n’avait donc pas une vision très sexy du sexuel.

Le sexy, heureusement, verse de l’eau dans ce vin. Il nous familiarise avec tout cela, c’est-à-dire qu’il l’affadit, en gommant toutes les imperfections, donc les délices, de la sexualité naturelle – ainsi que l’a signalé l’article du Monde en exergue de ce texte, concernant le film Cinquante Nuances de Grey. Le sexy a tendance à se limiter à l’exhibitionnisme idéalisant pour en finir avec le drame que ne manque pas de causer le bon vieux sexuel.

Le sexy, c’est du sexe zéro, comme il y a du coca zéro.

Le sexysme est un hygiénisme

Par « impureté du rapport sexuel », il faut aussi entendre tout bêtement la saleté à proprement parler : échanges de fluides, glissades en tout genre, situation de nez-à-nez avec des zones dédiées à des actes d’expulsion ne constituant pas le nec plus ultra du raffinement humain. Il est bien évident que ce mélange des genres ne passe pas, psychiquement parlant, comme une lettre à la poste. Pourquoi le sentiment que l’on souhaiterait le plus pur, l’amour, saurait difficilement faire l’économie de sessions d’examen poussé des zones les moins fréquentables de l’anatomie de notre partenaire ?

La pratique sexuelle, en cela, est toujours un dépassement radical de tout sexysme. Le sexy, avec ses effets d’éclairage et son génie de la retouche photographique, se signale comme écran protecteur contre toute vision de notre saleté de base et de notre sexualité réelle, pour partie si décevante, si imparfaite, si moche. Autrement dit, l’ennemi numéro un du sexysme, c’est le corps humain qui sent, vit, dort, jouit, respire, mange, évolue, vieillit.

Ce retour nécessaire vers notre part de misère, pour jouir, n’est-ce pas ce que l’hygiénisme actuel cherche à gommer ? – le sexy est tout propre sur lui, vous l’aurez remarqué. Pourquoi se nettoyer ? Pour ne laisser aucune trace de notre tache ontologique, à quoi le sexuel ne peut que nous ramener – encore une fois, j’insiste : tache physique et morale. Se nettoyer pour essayer de ressembler à une petite divinité sexy qui a l’air de contenir, sans effort, le sexuel. Qui le maîtrise absolument. Alors que toute poésie, tout drame, se signalent par un débordement du désir. Par la vérification concrète de ce mot du poète Hugo von Hofmannsthal cité par Hadjadj dans une conférence : « La rencontre promet davantage que l’étreinte ne peut tenir. »

Le sexy voudrait nous faire avaler que l’on peut baiser plus blanc que blanc. Il lui faut donc enlever toute trace de gras pour surtout n’avoir aucune chance d’en jouir à nouveau – jouir depuis notre misère, c’est ce dont nous sommes devenus incapables, et c’est pourquoi d’ailleurs, profondément, nous sommes de plus en plus inaptes à la jouissance. L’hygiénisme, tout comme cette tendance spécifiquement moderne à l’anorexie, est probablement un signe de frigidité et de désespoir ; et de puritanisme ! Ne voit-on pas qu’en nous débarrassant de toute Faute, c’est-à-dire de toute honte, nous nous condamnons à la morosité ? Il faut parvenir à aimer notre impureté, ou du moins à aimer et à nous aimer dans cette impureté, tant bien que mal, ce dont est incapable notre société « ultra-tolérante » qui fait du sex-washing comme elle fait du green-washing ou du social-washing.

Le sexy, pour en finir avec la Faute

La généralisation du sexy, c’est peut-être une tentative d’occultation de l’épisode du péché originel. La volonté de rétablir, technique aidant, le paradis terrestre (on sait que cette quête ne mène qu’à une chose et une seule : l’amoncellement de cadavres, puisqu’on finit toujours par tuer ce dont on n’est pas arrivé à jouir comme on en rêvait – c’est ainsi que je comprends le fameux aphorisme d’Oscar Wilde : « On tue ce que l’on aime. »).

Refuser la sexualité et ses ambiguïtés, c’est aussi refuser notre origine de corps issu d’un autre corps, à la suite d’un hasardeux rapport sexuel parental. Or, le sexy a cet avantage de faire oublier toutes les traces les plus visibles de notre origine charnelle pas spécialement reluisante.

Le sexy peut être vu comme une tentative de forclore cette réalité source d’angoisse pour n’avoir pas à se poser la question du Dieu créateur – puisque, si nous avons tous, en nous, cet espoir de vivre notre amour à plein corps et à plein cœur, comment le concilier avec une origine corporelle « ignoble » ? Comment le concilier avec notre réalité charnelle, sans avoir un recours permanent au déni de réalité ? La question de Dieu peut se poser à ce moment, au moment où l’on prend au sérieux la question de l’amour (évidemment, aujourd’hui, notre culture se montre incapable de l’un et de l’autre, en toute logique) sous peine de devoir y renoncer pour avoir été trop déçu par la matérialité ; mais encore faut-il avoir les yeux ouverts devant ce qu’il y a de regrettable dans notre histoire intime. Et ne pas se raconter d’histoires… Ne pas devenir, par dépit, un petit soldat du sexy. Ce petit soldat qui n’aura plus aucune idée du tragique de la pesanteur et de la grâce, de l’insoutenable légèreté de l’être…

Le sexy se vend beaucoup mieux que le sexuel

Dans le sexuel, il y a un « Je » qui traverse un drame. Dans l’univers du sexy, il n’y a que du concurrentiel, du comparable, du « nous ». Chacun est à la tête de sa petite entreprise narcissique – le narcissisme pouvant tout à fait se marier avec le communautaire, puisqu’il vit du regard des autres.

Comme l’illustre le film Le Loup de Wall Street, dans le monde moderne, tout est jugé selon le critère d’efficience. De ce point de vue, le mot « fric » est quasiment synonyme du mot « sexy ». Le sexy est un excellent vendeur. Il faut « faire rêver » avec un placement financier, de la même manière qu’il faut « faire rêver » en montrant un décolleté ou un bout de string. L’objectif est simple : séduire au maximum les autres pour avoir les meilleures chances de les arnaquer, ou, pour employer une expression plus sexy, de les niquer. Leur promettre énormément et ne leur donner que le strict minimum (rien la plupart du temps).

Il ne serait pas exagéré, je pense, de dire que la « libération sexuelle » est, en majeure partie, la généralisation à tous les domaines de l’existence sociale du principe de prostitution, ou du moins du principe d’hyper-séduction, d’allumage. L’attentat à la pudeur devient, plus que la norme, le passage quasi-obligé, sous peine d’être classé invendable – il suffit d’être un homme en bonne santé, à la libido normale, et de se promener dans les rues, pour s’en apercevoir. La postmodernité ressemble de plus en plus à un immense concours perpétuel d’attentat à la pudeur : qui ira le plus loin, le plus vite, dans l’impudeur, pour de l’argent et une réputation dite « sulfureuse » ? C’est pourquoi, ne nous y trompons pas, il ne s’agit quasiment pas de « sexualité » à proprement parler : il s’agit de faire monter les prix en capitalisant le désir. Le sexe, là-dedans, est accessoire. Il est relégué à la vie des personnes intimes : et il n’y a rien que le Marché hait davantage que les personnes intimes.

Ainsi, là où le sexuel était l’élément déstabilisateur par excellence dans les anciennes sociétés, le sexy veille au maintien de l’ordre commercial – c’est pourquoi il met un point d’honneur à vouloir se faire passer pour « subversif » ou « dérangeant » ; il fait comme s’il avait encore à voir avec le sexuel qui, lui, en effet, nous dérange et nous dérangera toujours tant qu’il existera. Alors qu’il n’est qu’une forme d’anesthésie contre celui-ci. Le paradoxe, c’est que le sexy, aujourd’hui, vous invite à tout : consommer, regarder, vous masturber, tout… mais il ne vous donne jamais les moyens, ou si rarement, de faire l’amour quand vous en avez envie. Ce pour quoi il aurait sa seule réelle et indéniable justification. Il fait monter les prix, comme nous l’avons dit, et pour cela il sait très bien qu’il faut que le consommateur ne puisse pas toucher, tester ! Le consommateur doit rester con, sot et mateur.

Bien sûr, qui met en question le sexy, comme je suis en train de le faire, est vu comme quelqu’un ayant un problème avec le sexe. Mais avoir un problème avec le sexe, c’est apporter la preuve qu’on a une vie sexuelle, qui n’est jamais facile. De même qu’avoir un problème avec la vie signifie que l’on est bien en train de vivre, pas de rêvasser. Ne pas avoir de problème avec le sexe signifie tout simplement qu’on n’ose même pas le considérer à fond… de peur que cela nous pose des problèmes. Et c’est à ce moment-là que le monde infantilisant et transparent du sexy nous tend les bras. Celui qui vous rappelle au sexe ne pouvant être, nécessairement, qu’un méchant sexiste. « Sexiste ! » : n’y a-t-il pas, d’ailleurs, derrière cette qualification, la volonté de stigmatiser un être qui a ramené du sexuel dissonant dans la kermesse sexyste et bien souvent féministe ? C’est-à-dire quelqu’un qui a rappelé cette vérité dont personne ne se remet tout à fait : l’humanité est divisée en deux sexes, en quoi elle est mortelle. A cela, toutes les manipulations génétiques ne changeront rien (voir Dany-Robert Dufour, L’Individu qui vient).

Tout refus de la condition humaine passe nécessairement par un refus qu’il existe deux sexes – d’où la promotion récente du transgenre, un concept dont personne ne s’étonnera qu’il soit souvent qualifié de « sexy ».

Le sexy, réduction du sexe à deux dimensions

Il n’aura échappé à personne que le sexy est, à bien des égards, une tentative de destruction systématique de la vision judéo-chrétienne de la sexualité – c’est-à-dire, en occident pour le moins, de la sexualité tout court. Le texte judéo-chrétien ne refoulait pas le sexuel : il incitait plutôt à adopter une certaine défiance à l’égard de la débauche. Mais, par-là même, il le faisait exister – une chose ne se met à exister qu’à partir du moment où l’on a identifié que, selon son utilisation, elle peut faire du bien ou du mal. Il fixait l’interdit pour, tacitement, vous permettre de le franchir (c’était l’un des rôles du patriarcat, qui était permissif à sa façon). Ce n’était sûrement pas facile à vivre, mais du moins on pouvait toucher ! Ça faisait des romans, des histoires personnelles, des drames, des adultères… Dans le sexy, à l’inverse, on montre énormément, mais pas touche ! Il n’y a là qu’images, ombres, virtualité, projection de fantasmes. Ainsi, loin d’avoir solutionné l’équation sexuelle une bonne fois pour toute, la modernité a opté pour la plus froide hypocrisie.

Il y a, disons, deux cents ans, quand un adolescent reconnaissait, la voix tremblante, qu’il avait succombé au plaisir solitaire, il se faisait sermonner. Mais nous pouvons imaginer que cette punition, en quelque sorte, fondait sa jouissance. C’était interdit, donc c’était bon. On avait une vie sexuelle dans la mesure où l’on était reconnu fautif. Le couple plaisir/culpabilité créait le drame sexuel. Quant au libertin, il était celui qui profitait « le plus » de la Loi. L’interdit permettait de jouir significativement ; le libertin envoyait se faire voir l’ensemble de la société en péchant, le sourire aux lèvres. Il y avait bien plus là qu’une émission de semence ou une série de convulsions minutées. C’était une affaire de vie ou de mort. Et pas seulement de sexto ou de selfie-after-sex.

La religion catholique n’a jamais été très sexy, nous sommes d’accord. Mais c’est parce qu’elle est éminemment sexuelle, à sa manière. Elle est marquée au fer rouge de ce mystère. Le christianisme a mis main dans la main le sacré et le profane ; le misérable et le sublime ; l’impureté et la pureté ; le Saint-Esprit et la fécondation. Là où une forme d’instinct humain tend à mépriser le corps (comme le fait admirablement notre culture), au profit d’un idéal de pureté.

Saint-Esprit inséminateur, Incarnation, Immaculée conception, Verbe fait Chair… Voilà qui terrorise les petits puceaux, les petites pucelles que nous sommes devenus, faisant l’amour du bout des doigts et réfléchissant du bout de la pensée. Les églises sont désertes, nous dit-on souvent. Les modernes sont en effet des déserteurs. Ils ont déserté les églises comme ils ont déserté le sexuel. La question n’est même pas, ici, de défendre les églises ou l’idée de Dieu, nous n’en sommes plus là. La question est de faire apparaître que les modernes ont déserté leur propre existence. Il s’agit de faire remarquer, sans relâche, que l’on ne se pose plus aucune question, pas même la question dont découlent toutes les autres, celle de Dieu.

Jusqu’à quand l’interdit de la pédophilie tiendra-t-il encore ?

Il n’est guère difficile de voir, aujourd’hui, à quel point l’humanité (occidentale, en tout cas, mais la façon occidentale conquiert le monde) vit mal la permissivité sexuelle. Car celle-ci a rendu la sexualité rien moins qu’insignifiante (mais la ‘postmodernité’ n’a-t-elle pas, tout simplement, rendu toute manifestation de vie insignifiante ?). La génération précédente avait décrété qu’il était interdit d’interdire, la suivante se voit condamnée, pour avoir l’impression de jouir encore, à braver sans cesse de nouveaux interdits ! C’est-à-dire que la postmodernité se voit condamnée à épuiser la sphère du sexuel, comme elle épuise également les océans, les cultures, les gisements de pétrole, etc. La postmodernité donne l’impression de ne plus savoir rien faire d’autre que gâcher. Ainsi – pour en revenir à notre sujet – nous avons été témoins de la « promotion sociale » récente de certaines pratiques sexuelles « limites » comme le sado-masochisme (Cinquante nuances de Grey).

Maintenant que tout est permis, le marché est obligé de racler les fonds de tiroir à la recherche de sexuel un tant soit peu fautif, peu avouable – il n’existe malheureusement que sous cette forme… Mais, aussitôt a-t-il recourt à ces formes sexuelles qui sont encore de l’ordre du stupre, il les nettoie… Il les sexyfie… Il les tue en tant que sexe, en tant que Faute, en tant qu’Indignité…

Braver communautairement de nouveaux interdits, comme nous le faisons pour poursuivre la jouissance sexuelle, n’est qu’une fuite en avant, puisque ces interdits, à peine socialisés, sont immédiatement ramenés dans le giron du sexy. Ils sont bradés. A peine avoués en public, les voilà désexualisés. A partir du moment où les récits sado-masochistes ne s’échangent plus sous les tables, mais sont mis sur la table, le sado-masochisme sort du sexe pour rejoindre le sexy : il devient ennuyeux sur-le-champs, car socialisant, tristement propre et moral. Il en sera de même pour toutes les pratiques sexuelles, aujourd’hui interdites ou mal vues, qui se développeront à l’avenir. Transexualisme, inceste réalisé, sexe technologique, on peut parier que tout cela deviendra, très rapidement, banal, insatisfaisant, trop humain – de la même manière qu’en temps de guerre, un meurtre devient une anecdote. Espérer dans le « Nouveau », dans le fait de « briser les frontières », c’est l’erreur la plus commune commise par ceux qui n’ont pas pris acte de certaines limites infranchissables de la condition humaine – on appelait ces personnes, il y a encore quelques années, des « adolescents » ; aujourd’hui, cela concerne tout le monde ou presque.

Nous pouvons donc, aujourd’hui, nous permettre de dire que la démocratisation d’une chose, comme par exemple la jouissance sexuelle, est réalisable, à la condition expresse que cette chose soit vidée de toute signification.

L’un des rares interdits sexuels qui tiennent encore est bien sûr celui de la pédophilie. Et l’on peut tout à fait envisager que la récente rage anti-pédophile des foules soit liée au fait qu’elles en veulent probablement à ces criminels d’avoir joui de quelque chose qui est, encore, clairement interdit – en quoi la foule accorde une valeur étonnante à la vision des choses du pervers, ce qui ne manque pas de sel, puisque le violeur en question a été probablement très déçu par ses expériences, ce pourquoi il les a réitérées jusqu’à se faire arrêter.

Mais quand on voit à quel point les caractères physiques juvéniles sont aujourd’hui plébiscités par la pub (épilation, peau lisse, minceur, etc.), on peut se demander jusqu’à quand cet interdit tiendra. Car dans ce cas précis, l’hypocrisie est à son point culminant, puisqu’on punit d’un côté ce que l’on encourage tacitement de l’autre. Si l’on habitue les hommes et les femmes, dès le plus jeune âge, à vénérer les caractères physiques juvéniles, si l’on se met à maquiller et habiller les adolescentes comme si elles étaient des femmes sexuellement mûres, et si l’on applaudit des femmes qui, à cinquante ans, s’habillent comme si elles en avaient vingt, comment ose-t-on s’indigner à grands cris qu’il vienne à l’esprit de certains et de certaines d’éprouver du désir pour ces caractères juvéniles ? Et qu’ils s’intéressent de près à ceux qui, à savoir les enfants, semblent détenir invinciblement ces caractères juvéniles ? Ils y ont été rien moins qu’éduqués. Une excellente manière de lutter contre toutes les formes de pédophilie serait celle de désacraliser les caractères de la juvénilité à l’échelle sociale, soit l’inverse de la voie que l’on s’est choisie.

Le spirituel est devenu tabou, le sexy s’affiche partout

Le sexy, c’est aussi la réduction du sexuel au déclaratif efficace. « Je fais cela et je jouis beaucoup. Et toi, tu en es où ? » Le sexy ne se réfère jamais à aucun Texte, mais il nous dit les choses texto. Il est contraint, pour avoir l’air d’exister, de s’afficher et de prétendre tout dire, tout montrer, sans priver quiconque, dans un souci d’égalitarisme irréprochable. Il « partage ses bons plans ». Le sexy, c’est le gadget rassembleur à quoi on a dû réduire le sexuel pour en faire un objet créant du lien social, un outil de maîtrise sociale, là où le sexuel n’était que mise à l’épreuve constante du tissu social, la où le sexuel fautif dialoguait avec l’interdit et fondait… la vie sociale !

Vous me direz : comment le sexy peut-il être rassembleur, s’il n’ouvre plus à du sexuel concret ? Les gens devraient s’en méfier, se sentir abusés… La réponse est, je crois, assez simple : ce n’est pas l’échec sexuel qui est rassembleur, c’est bien souvent le déni de cet échec. L’échec, en lui-même, n’est pas très vendeur ; le « vrai » sexe ne peut pas être vendeur. La prostitution « classique » est en voie d’interdiction, probablement parce qu’elle n’est pas assez sexy, et trop vraie, trop sale, trop immorale, concrète, décevante, en un mot : trop sexuelle. Les humains se rassemblent la plupart du temps autour d’un spectacle (sportif, artistique…) qui a l’air de rendre possible cette jouissance parfaite qu’on a l’impression d’avoir ratée, que l’on n’arrête pas, jour après jour, d’avoir l’impression de rater. On se dit qu’on la ressentira peut-être en groupe, face à une icône. La prise en compte de l’échec sexuel, elle, est plutôt un chemin singulier qui débouche sur la spiritualité, sur un choix à faire entre le bien et le mal, en son for intérieur. Chacun s’arrange comme il peut, comme il veut.

Et, comme par hasard, c’est aujourd’hui le spirituel qui est devenu tabou, relégué à la sphère intime, alors que le « sexe » doit s’afficher partout. Il faut, aujourd’hui, prétendre devant le monde entier qu’on s’en tire bien avec le sexe, qu’on tire son orgasme du jeu, comme, auparavant, dans certains milieux, il fallait se montrer dans les premiers rangs à la messe et sympathiser avec Monseigneur. Le sexy, c’est l’une des facettes les plus visibles de ce petit résidu d’espoir que nous avons, nous modernes, de développer une vie religieuse.

Le sexy met toute son énergie à maintenir les spectateurs en haleine

C’est à partir du moment où ils butent sur certaines réalités, comme le sexuel, que les adultes normalement équilibrés doivent un jour faire leurs choix, orienter leur vie, renoncer à certaines choses (une autre définition de la sphère sexyste serait celle de dire qu’elle fait tout pour que nous ne renoncions à rien, sinon à la vie spirituelle ; sinon à prendre notre existence au sérieux). L’activité sexuelle, aussi subtile et satisfaisante soit-elle, n’est qu’une sorte de caricature de notre désir profond. Mais ce raté (entre autres ratés : maladie, vieillesse, non-communication…) nous ouvre à l’angoisse, la douleur, la pensée, puis au choix de vie, qui va être la tentative de construire notre désir sur le long terme en l’appuyant sur une éthique (ce qui pourrait être l’une des définitions du patriarcat, celui-là même que nous prenons tant de plaisir à piétiner aujourd’hui, en l’honneur du sexysme). En cessant d’en appeler hystériquement à une très improbable solution miracle, appel dont, bien entendu, le marché tire le maximum de profit en nous harcelant de sexyvités.

Le sexy met toute son énergie à maintenir les spectateurs en haleine. Il vous promet, en fanfare, la fin du désir à très courte échéance. Mais l’application de cette solution finale du désir est toujours remise à demain. Le sexy ne pense pas, mais pratique le clin d’œil, le coup de coude, il vous met la main là où ça vous fait du bien pour vous soutirer le maximum de pognon et vous voler le plus de temps de vie, il vous fait du pied, ce vantard – et comme tous les vantards, le sexy se dégonfle au moment suprême. Le sexy, c’est la danse du ventre perpétuelle et rassurante qui vous murmure : « Un jour, ce sera ton tour. » Ton tour de quoi ? De jouir ? Non, de mourir.

Car la mort est le seul changement d’état pour lequel la postmodernité sexy tiendra sa promesse.

Le pouvoir de la Mère : débarrasser le monde du sexuel

Le psychanalyste Charles Melman, dans L’Homme sans gravité, affirme que la figure de la mère a comme qualité de pouvoir débarrasser le monde du sexuel. La figure du père, étant celle qui, au contraire, amène du sexuel, donc du traumatique, dans l’existence (Charles Melman en profite, au passage, pour dire que le rejet de la figure du père est symptomatique d’un rejet du sexuel, alors que le discours social nous serine toujours l’inverse, à savoir que la figure du Père serait l’ennemi numéro un de « l’épanouissement sexuel »). Notre vie se déroulerait, aujourd’hui, pour Melman, en plein néo-matriarcat. Douceur, compréhension, confort, plaisir, promesses, dissolution de la singularité… N’est-ce pas le programme, recouvrir le sexuel dissonant et adulte par du sexy harmonique et sans conséquence ? Remplacer le patriarcat discriminant et sexuel par un matriarcat dissolvant et sexy ?

Le sexuel avait la vertu de ne jamais vous laisser en paix. Le sexy, lui, vous fait lanterner, sans aller jusqu’à vous bouleverser ou vous mettre les nerfs à vif. Le sexy, c’est une sorte de paix armée, c’est le symptôme d’une haine prodigieuse, peut-être définitive, de l’homme à l’état naturel, c’est une fable. Là où le sexuel, quand il a lieu, est une explosion de générosité qui semble faire voler en éclats, pour un instant, le cours du temps, le sexy est difficilement accessible, froid, coulant, de l’ordre de la rengaine obsédante et impersonnelle. Le sexy est atroce en ce qu’il prétend être exactement ce qu’il paraît être. Le sexy, étrangement, a en horreur toute idée de relief, il gomme tout ce qui est trou, orifice, tunnel, aspérité.

Le sexuel, ça colle à la peau. Le sexy s’en éloigne, car il s’appuie sur le fantasme d’une peau lisse. Là où la seule peau excitante, à se damner, c’est celle où subsiste un inexplicable et persistant défaut, ce petit bouton intriguant, ce grain de beauté qui semble vous chuchoter quelque chose, ce poil isolé qui n’attend que vos attentions, cette poitrine à géométrie variable, cette tache de naissance dont vous voulez faire la connaissance, bref ce corps vivant entre vos mains, vibrant d’une voix, cette voix de femme bientôt tremblante, ce corps étrange et inépuisable…

Le sexy, quel ennui… Le signe des temps, le signe détente… Enfin, la débandade métaphysique sourdement appelée, enfin, après des millénaires de drame sexuel… Débandades désirées !…

Le sexy veut nous ôter la chance de rater notre vie sexuelle

Le sexy est un travailleur de la mort vivante, là où la sexualité est un signe de perpétuelle renaissance. Le rejet du sexuel est peut-être l’expression d’une peur panique devant la possibilité d’une communion des âmes.

Pourquoi une peur ? Tout simplement parce que cette communion, dans ce qu’elle a d’extraordinairement intime, vous place devant une alternative telle qu’elle vous contraint quasiment à une autre existence que le cinéma social, qui a l’avantage d’être si confortable, si prometteur, si bon pour l’image et pour l’égo. Se limiter au sexy, ce n’est probablement que le résultat d’une grande timidité face à l’enjeu réel de l’existence sexuée, qui est de nous ouvrir au mystère et à nous poser la question de Dieu. Ce qui peut très bien se faire en regardant le ciel, un arbre, ou sa propre main posée sur une table. En général, un écran d’ordinateur, une couverture de magazine ou un téléphone portable est toujours là pour réactiver le moteur à fantasmes. Le marché a compris qu’il fallait être présent partout, tout boucler, boucher les trous, gommer les taches, parce qu’avec ces satanés humains il est toujours moins une avant qu’ils ne se réveillent et se mettent, miracle, à prendre leur existence au sérieux.

Le sexuel dynamisait une existence et la dynamitant. Le sexy, lui, allume la mèche. Vous frissonnez par anticipation de l’explosion qui va suivre. Le problème, c’est que cette mèche n’activera jamais aucun explosif. La mèche n’en finit plus : le sexy n’est qu’une longue agonie.

Vous n’aurez même pas la chance qu’ont eue, depuis tant d’années, des millions d’humains : rater votre vie sexuelle, pour, ensuite, vous organiser pour, au moins, sauver les meubles. A partir d’aujourd’hui, vous serez contraints, non pas de réussir, mais d’avoir l’air de réussir : n’est-ce pas infiniment plus injuste ? Et tellement plus pauvre.

Crédit photo : ‘ m x b c h r / Flickr
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