Le débat public aujourd’hui : accusez-vous les uns les autres !

Dans la foulée du vote en faveur du « Brexit », au Royaume-Uni, plusieurs actes xénophobes ont été commis. Ni une ni deux, certains partisans du « stay » ont donc accusé les partisans du « leave » d’être racistes ou d’avoir encouragé ce racisme. Ce genre de rapprochements hâtifs, qui ne sont pas totalement absurdes, ne devraient jamais, pour autant, finir par prendre presque toute la place dans ce que l’on appelle le « débat public ». C’est pourtant en train de devenir le cas.

Dans les jours qui ont suivi le vote en faveur du « Brexit », au Royaume-Uni, plusieurs actes xénophobes ont été dénombrés. Certains partisans du « stay » se sont donc empressés d’accuser les partisans du « leave » d’avoir encouragé, voire soutenu, ces dérives racistes en votant pour le « Brexit ». Ce genre d’amalgames, ou de « rapprochements hâtifs », semble être aujourd’hui devenu la norme dans tous les camps.

Autre exemple : dès les heures qui ont suivi le carnage commis par un terroriste islamiste dans une boîte gay d’Orlando (États-Unis), il y a quelques semaines, certains commentateurs tenaient déjà leurs coupables : ce sont tous ceux qui diffusent « l’homophobie ambiante », notamment le mouvement de la « Manif pour tous ». Et même, plus généralement, tous ceux qui tiennent, sur l’homosexualité, des propos discutables, voire choquants (mais qui ne tombent pas sous le coup de la loi).

Et nous avons eu en France, quelques jours après, une nouvelle application de cette méthode du « rapprochement hâtif ». Certains commentateurs (et de hauts représentants de l’État) n’ont pas hésité à délégitimer une manifestation contre le projet de loi El Khomri parce que quelques casseurs avaient brisé des vitres de l’hôpital Necker, spécialisé dans la prise en charge des enfants malades. A les écouter, tout cégétiste, et même tout manifestant contre ce texte devenait complice plus ou moins volontaire d’un groupe d’allumés.

Comme cette tendance à dénoncer des millions de gens à coups de « petites phrases » ou de  « tweets assassins » semble devenir la règle, il serait bon de rappeler à quel point, si elle n’est pas dénuée de tous fondements, elle est irraisonnable et contre-productive.

Oui, les crimes commencent par des mots

Commençons par remarquer que pratiquer ce genre d’amalgames n’est pas totalement injustifié. Oui, les crimes commencent par des mots. On s’habitue à dire « les Juifs sont des gens bizarres », puis on les traite de « sales youpins », et on finit par ne rien avoir à redire lorsque passent des lois antisémites.

Oui, on peut aussi dire que les assassins sont des produits de notre société. Ce sont bien souvent des gens ayant subi humiliations et souffrances, des gens qui vivent seuls, dans l’indifférence générale, en marge de la société. En commettant un crime, ils nous remettent sous le nez une part de la violence sociale qu’ils ont subie. Ainsi, la société tout entière porte en partie la responsabilité de leurs méfaits : car si nous étions tous des saints, il y aurait moins d’assassins.

On peut également dire qu’il existe une sorte de fascination collective pour le malheur, et que celle-ci semble parfois être, en partie, à l’origine de catastrophes. Par exemple, le 11 septembre 2001, tout le monde a été frappé par le fait que ces terribles évènements étaient une sorte de concrétisation de certains films catastrophes à grand succès.

Il n’est donc pas totalement absurde de signaler, à chaque crime, que tout le monde est un peu coupable. Nous sommes tous reliés les uns aux autres, et responsables de ce qui se passe dans notre société. Et toute parole de colère que nous prononçons, toute haine plus ou moins inconsciente qui nous empêche de prendre du recul pour jauger une situation, toutes formes de perversité, de voyeurisme, contribuent effectivement à faire vivre un état d’esprit délétère pouvant se solder par un « pétage de plomb » ici ou là.

Gueuler « CRS, SS ! », en France, en 2016, c’est débile. Dire, pour prendre un autre exemple, que c’est à cause des revendications de certains homosexuels que l’institution de la famille s’effondre, c’est aussi dire des bêtises. Car la vérité, c’est plutôt l’inverse : c’est parce que le « mariage hétérosexuel » ne signifiait plus grand chose que certains homosexuels l’ont demandé et l’ont obtenu. Si, ces trente dernières années, le nombre de divorces avait été beaucoup plus faible, et si chaque « couple hétérosexuel » avait fait trois enfants et les avait élevés au mieux, il n’aurait probablement jamais été question de marier des homosexuels. La question est venue sur la table parce que l’on s’est mis à oublier (les hétérosexuels en premier lieu) que le mariage était une institution, voire un sacrement, avant d’être un petit rituel sympathique permettant d’assaisonner une histoire d’amour. C’est l’individualisme qui a tué le mariage et la famille, pas les homosexuels.

Aucun doute, donc : le monde se porterait sûrement mieux si chacun, avant de parler, tournait sept fois sa langue dans sa bouche.

Mais, précisément, quelqu’un qui tournerait sept fois sa langue dans sa bouche n’irait jamais accuser une personne, ou un groupe de personnes identifiables, d’avoir été en quelque sorte les inspirateurs d’un crime précis dont ils sont pourtant, concrètement, totalement déconnectés.

Cette méthode du « rapprochement hâtif » finit par faire d’à peu près n’importe qui le complice de n’importe quel crime

Et pour cause, ce type de « rapprochements hâtifs » pose plusieurs problèmes.

D’une part, cette méthode peut finir par faire d’à peu près n’importe qui le complice de n’importe quoi. On peut être complice d’un crime précis dans lequel on est personnellement impliqué. Mais c’est un abus de langage que de nous dire personnellement complice d’un crime précis totalement déconnecté de notre vie quotidienne.

Voici quelques exemples : les personnes qui jouent à des jeux vidéo de course automobile sont coupables, car ils contribuent à faire perdurer le goût pour l’insécurité routière qui aboutit à des accidents de la route ; tous ceux qui supportent une équipe de foot contribuent à instaurer un climat permettant les bastons entre hooligans ; tout musulman récitant ses cinq prières par jour entretient un climat qui rend possible la radicalisation de certains allumés dans sa religion. Ou encore, comme suggéré par Patrice de Plunkett sur son blog, « comme « les religions » désapprouvent l’adultère, pourquoi ne pas les accuser d’être complices des violences conjugales et des crimes passionnels ? ». La liste peut continuer indéfiniment jusqu’aux confins de l’absurde : en expirant du CO2, nous participons tous à aggraver le réchauffement climatique ; en faisant des enfants, nous participons à aller vers une situation de surpopulation mondiale ; en faisant des enfants, nous augmentons le risque de donner naissance à un meurtrier ; etc.

N’importe quelle personne devient ainsi impliquée, même de loin, dans des milliers de crimes dont elle ne soupçonne même pas l’existence et qu’elle n’a jamais personnellement souhaités. Et là on touche à l’absurde. Car si chacun d’entre nous est personnellement co-responsable de tout crime, alors la seule solution pour s’en tirer est de supprimer l’humanité pour faire cesser tout mal puisqu’elle est absolument coupable en général et en particulier (cette vision de l’existence est d’ailleurs une sorte d’hérésie chrétienne). Ou bien de faire en sorte que tout le monde se taise, ou bien accepte tout, s’adapte à tout sans broncher. Plus de personnalité, donc plus de liberté individuelle. Si cette thèse du rapprochement hâtif est totalement justifiée, alors nous n’avons plus le choix qu’entre la mort vivante ou la mort tout court.

Remarquons également que nous pouvons faire dire ce que l’on veut à ce type de « rapprochements hâtifs ». Par exemple, les jeux vidéos violents sont peut-être un moyen de canaliser virtuellement la violence et d’ainsi faire diminuer la criminalité concrète. De la même manière, peut-être que l’expression publique de points de vue discutables, énervants, voire blessants, sur certains sujets polémiques, permet de soulager certaines personnes qui, se sentant entendues et prises en compte dans le débat public, ne commettront aucun acte répréhensible. Peut-être que le succès des bouquins de Zemmour contribue à faire diminuer le vote FN ? Qu’en sait-on ? Peut-être que la situation serait encore pire, sans ces palliatifs. Il y a un flou évident au cœur de cette question. Dans le doute, ne nous aventurons donc pas à pointer des personnes du doigt à la légère.

Par ailleurs, dans tous ces cas, où pose-t-on la ligne jaune ? A partir de combien d’heures passées devant un jeu vidéo violent un joueur participe-t-il à la persistance d’une ambiance dangereuse pour la société ? Qu’est-ce qu’un jeu vidéo violent ? A partir de quel moment est-on sûr qu’un propos est décidément xénophobe ou homophobe ? La réponse à ces questions sera le plus souvent subjective : certaines personnes sont dérangées par la violence dans les jeux vidéo ; d’autres moins, d’autres pas. Certains homosexuels acceptent sans problème d’entendre des théories sur l’homosexualité qu’ils ne partagent pas ; d’autres ne le supportent pas et y perçoivent parfois de l’homophobie. Certaines personnes supportent la corrida, d’autres trouvent cela trop violent et voudraient l’interdire. Il n’y a rien de rationnel ou de moral dans tous ces cas : il n’y a que des sensibilités qui s’expriment. Il est bien évidemment, par définition, impossible de fonder la moindre discussion en opposant des sensibilités.

Impossible qu’un humain s’exprime sans prendre le risque de choquer quelqu’un

Nous pouvons aussi remarquer que ce mode de rapprochement hâtif passe nécessairement par le déni d’une réalité très simple : il est impossible qu’un humain agisse ou s’exprime clairement sur un sujet sans toucher, titiller ou choquer quelqu’un ou un groupe de personnes. Dès qu’un humain s’exprime, il donne nécessairement l’impression à une partie de la population qu’il participe à diffuser un état d’esprit « nauséabond » (selon l’expression consacrée). Même si je dis « Dieu est amour », ce qui peut être perçu comme une nouvelle plutôt réjouissante pour tout le monde, je contribuerais ainsi, selon certaines personnes, à faire vivre les enseignements chrétiens, donc l’église catholique, donc l’homophobie (ou la pédophilie de certains prêtres, etc.). On le voit, ce type de « rapprochement hâtif » pourrait tout aussi bien être qualifié de « réflexion zéro ». C’est de l’émotionnel pur, une sorte de cri du cœur. Quelque chose que l’on peut très bien ressentir, mais qu’il vaudrait mieux garder pour soi, ou ne pas prendre trop en considération.

Si l’on souhaite qu’une démocratie fonctionne, il nous faut accepter, dans une certaine mesure, que l’humanité ne puisse pas faire autrement que d’être « un peu » criminelle. Et ce n’est pas bien compliqué à accepter : il suffit de scruter en soi pour constater que la violence, la jalousie, l’égoïsme, la peur de l’autre, la peur de la différence, sont des constantes de notre nature. Certaines de ces caractéristiques nous sont même indispensables, car elles nous permettent aussi de nous défendre, de nous méfier. Une crainte mesurée de l’autre, de l’étranger, de l’inconnu, est saine. Si vous cherchez une nounou pour garder votre bébé, il est bien évident que vous allez, dans un premier temps, développer une saine méfiance à l’égard des candidates. Ce n’est pas de la xénophobie, cela signifie tout simplement que vous avez le sens des responsabilités.

Il est évident qu’en naissant, nous naissons dans un monde criminel et que nous participons tous au crime, au mal. Il faut faire avec : c’est le rôle d’un adulte. A la différence d’une certaine forme d’adolescence qui, traumatisée par la découverte du mal, se réfugie dans l’idée fantasmatique qu’un monde absolument Bon doit advenir immédiatement pour que la vie soit possible. Il s’agit donc d’attaquer tout ce qui est mauvais ou potentiellement mauvais : autrement dit, d’attaquer tout ce qui vit, tout ce qui s’inquiète, tout ce qui se pose des questions, tout ce qui instille un doute. Mais cette tournure d’esprit ferme le champ de la discussion. Étonnant paradoxe : derrière le refus absolu du mal, il y a la haine de la vie, il y a la haine de l’homme tel qu’il est. Aimer la vie, c’est aussi supporter (souffrir) le mal.

Et aimer la liberté d’expression, c’est supporter le fait que des gens ne soient pas d’accord avec nous, et ne pas leur dire que ce faisant ils sont quasiment des meurtriers.

C’est à la justice de dire à quel moment un propos devient dangereux

Pour autant, il y a bien un moment où la liberté d’expression doit avoir ses limites : mais c’est à la justice d’en juger. Si l’on estime qu’un propos est extrêmement grave, dangereux au point qu’il pourrait avoir encouragé directement un crime racial, eh bien il faut porter plainte pour incitation à la haine raciale. Ou bien se taire. Sinon, on tue la possibilité d’avoir un échange serein – car comment avoir un échange serein avec un type que vous accusez d’être lié, par exemple, à un attentat, alors qu’il n’a strictement rien dit qui va clairement dans ce sens ?

Ne pas comprendre qu’il est capital que ces limites à la liberté d’expression soient respectées et considérées, c’est-à-dire se laisser aller à traiter n’importe qui de quasi-criminel, revient à désirer la disparition de la liberté d’expression, parce qu’elle nous fait mal. Parce que nous sommes incapables de la supporter, parce qu’elle nous demande d’assumer l’omniprésence du mal, de notre finitude, de notre incapacité à parvenir, individuellement, à la Vérité. Du coup, nous accusons. C’est tellement plus rassurant, et moins fatigant. Et nous n’avons pas, ainsi, à nous remettre en cause.

Une société qui accepte que ce genre de comportements de dénonciation permanente devienne le contenu majeur de ses « débats démocratiques » est une société qui n’est plus capable de se baser sur le dialogue pour trouver des solutions et des compromis.

Vous vous questionnez sur l’immigration ? Vous êtes foncièrement raciste. Vous manifestez contre la loi El Khomri ? Vous voulez tuer du flic.

Philippe Muray a, très tôt, admirablement décrit la naissance de ce phénomène, en dénonçant cette « police de l’arrière-pensée ». La police de la pensée vous jugeait plutôt sur ce que vous disiez et ce que vous incarniez politiquement ; la police de l’arrière-pensée, elle, vous juge sur ce que vous n’avez pas clairement dit mais qu’elle vous soupçonne d’avoir voulu dire ; elle vous juge sur des crimes que vous n’avez pas commis, mais qu’elle vous soupçonne de vouloir inconsciemment commettre ou voir commettre. Elle est convaincue que vous êtes criminel sans le savoir et sans même le vouloir. Vous êtes contre le mariage gay ? Vous êtes sourdement homophobe. Vous vous questionnez sur l’immigration ? Vous êtes foncièrement raciste. Vous manifestez contre la loi El Khomri ? Vous voulez tuer du flic.

Résumons : il est aujourd’hui interdit de penser. Haine de la nuance, haine de la vie.

Ceux qui croient encore au pouvoir de l’intelligence et du dialogue sont ceux qui acceptent, sans irritation, d’entendre des choses qui ne leur plaisent pas et acceptent, si leur raison l’exige, de se remettre en cause en faveur de la Vérité qui nous dépasse tous. Parce qu’ils ont cette forme d’intelligence suprême qui est celle de savoir douter sainement d’eux-mêmes – ce qui prend, bien souvent, la forme de l’autodérision. Mais une chose est sûre, ces amis de la démocratie ne passeront pas leur temps à sous-entendre, dans des tweets bien léchés, que leurs ennemis sont à l’origine de tous les maux – tweets qui, dans 95% des cas, ne sont pas une tentative de mettre la Vérité en avant, mais de mettre en avant leur propre personne comme étant située du « bon côté », du côté de « ceux qui savent », du côté de « ceux qui ont compris », du côté de « ceux qui voient loin ». Alors qu’au fond, quel que soit le camp auquel ils appartiennent, ils n’en savent rien de ce à quoi ressemblera le monde dans vingt ans.

Le problème, dans la vie, c’est que c’est bien souvent notre ennemi juré, celui qui nous insupporte le plus, qui a la chose la plus importante à nous transmettre. Qui incarne la parcelle de vérité qui nous manque. C’est lui qui détient la clé de notre évolution personnelle (ou collective). C’est pourquoi tant de gens restent bloqués sur les mêmes convictions pendant des années. Ils ne veulent pas céder un pouce de terrain à leur adversaire. Orgueil.

La seule chose qu’il nous restera à faire, si nous continuons à passer notre temps à nous accuser les uns les autres, c’est de nous faire la guerre.

Crédit photo : Flickr / Vémundr Oakenbear

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