Auparavant, on appelait « face cachée de la guerre » les souffrances qu’elle causait. A présent, c’est l’inverse : on ne parle plus que de ses misères, en oubliant soigneusement qu’elle ouvre aussi l’homme à sa liberté la plus totale.
Le Monde magazine du 19 février 2011 propose un photo-reportage du journaliste américain Sebastian Junger, qui a passé un an en Afghanistan en compagnie de soldats US. Il en a tiré un livre, intitulé Guerre, et un film. La vision qu’il donne de la guerre et de ses acteurs est totalement à contre-courant des idées que l’on s’en fait aujourd’hui, où on la dépeint volontiers comme un énorme gâchis, une absurdité sans nom. Pour Junger et, si on le croit, les soldats qu’il a suivis, la guerre, bien qu’étrangère à la morale, peut être une expérience très riche, très intense. Quel mot Sebastian Junger choisit-il pour définir les liens qui unissent les soldats ?
« Plus que l’amitié ou la fraternité, c’est l’amour qui lie les hommes du peloton. Ce mot s’impose. Chacun est prêt à risquer sa vie pour n’importe quel autre. Quelle meilleure définition de l’amour ? »
L’amour ne serait possible qu’à proximité de la mort
La guerre serait donc une histoire d’amour ? En tout cas, l’on n’y est ni camarade, ni collègue, comme on peut l’être dans la société civile. On y est bien plus que cela, car l’idée de la mort est constamment présente. Loin d’être quelque chose d’objectif, la mort devient avant tout l’idée que s’en font les soldats ; ils la relient à leur vie, leur expérience. La guerre offre ainsi la possibilité de tirer constamment un bilan sur soi, de s’assurer de ce que l’on veut vraiment, de ce que l’on aime par-dessus tout, ce pour quoi l’on a envie de se battre. La sensation physique de notre finitude, la vue de camarades tombés bouleverse notre ressenti, et peut nous extirper de notre condition de simple salarié mortel, ou de simple soldat mortel.
Le témoignage de Sebastian Junger le montre certainement : l’amour n’est envisageable et vivable que grâce à la proximité de la mort ; on mesure son amour quand on mesure son envie de vie, et nulle part davantage qu’à la guerre l’envie de vie n’est aussi puissamment mise en valeur.
Ce qui est étrange et qui demande décryptage, ce sont les multiples tentatives, dans les médias et dans l’article du Monde mag en particulier, de tenter de dissimuler ce versant « vitaliste » de l’activité guerrière.
L’état de paix n’est-il pas aussi absurde que l’état de guerre ?
Par exemple, et cela ressort dans l’article, on va rappeler que la guerre est absurde, qu’elle consiste surtout en la manipulation de garçons perdus, innocents, bornés, parfois en échec scolaire, par des élites qui décident de tout. C’est ainsi qu’Annick Cojean conclue son papier introductif : « Difficile de ne pas sortir du livre et du film [de Sebastian Junger] avec une impression d’absurdité devant les souffrances engendrées par la guerre. »
Cette phrase fait bien sûr preuve de bon sens. La guerre, en effet, est totalement absurde, et engendre des souffrances parfois monstrueuses. Mais pourquoi dit-on si rarement que la paix est aussi, profondément, complètement absurde ? Et qu’elle engendre, à sa manière, des souffrances parfois monstrueuses ?
Il suffit pourtant de regarder autour de nous, d’ouvrir un journal pour s’en convaincre. Pourquoi dit-on si rarement, comme l’avait senti l’ignoble Louis-Ferdinand Céline dans son Voyage au bout de la nuit, que les périodes de paix sont des périodes de guerre larvée ? Où les champs de tir, la folie des fêtes foraines, constituent parfois une nourriture momentanée à l’appétit général de destruction ? Sans parler, aujourd’hui, du succès des films de guerre, ou du fait que le jeu vidéo de guerre Call of Duty 4 se soit vendu à travers le monde à plus de 18 millions d’exemplaires. En période de paix, le goût de la destruction est toujours aussi vivace, mais il se concrétise d’une manière beaucoup plus inconsciente, voilée de morale, alors qu’à la guerre, la lucidité la plus crue est de rigueur, et la morale n’a plus cours.
« Vingt minutes de combat contiennent plus de vie qu’une existence ordinaire »
Sebastian Junger est le premier conscient du tabou qui entoure la guerre. « Vingt minutes de combat contiennent plus de vie que l’intégralité d’une existence ordinaire. Car le combat est aussi le lieu où l’on sait si l’on a envie de continuer à vivre. […] Le monde civil leur paraissait morne, dénué de vrais enjeux. […] C’est presque un blasphème de l’avouer. » Mais non, C’EST un blasphème.
Il n’est absolument pas dans l’intérêt d’une communauté ayant fait de la sécurité et du refus de la violence physique son postulat de base (à tort ou à raison), autrement dit faisant progressivement le deuil de l’idée que l’existence physique, que l’expérience physique, auraient un intérêt majeur, de rappeler que la guerre serait un excellent moyen de vérifier son quotient réel de vitalité ; souhaite-t-on réellement que les gens vivent intensément, comme dans les anciens temps ? Car associer guerre, courage, amour, vitalité, c’est vieux comme le monde.
Les Grecs anciens, par exemple, avaient déjà établi le lien entre guerre, courage et amour. On se battait par fierté, pour défendre son identité ; seuls les plus gradés étaient admis en première ligne, alors que les esclaves et métèques n’étaient pas autorisés à s’y battre, contrairement aux guerres actuelles où les plus gradés sont souvent issus des milieux « favorisés » et dirigent à l’arrière, alors que les misérables ou colonisés font parfois office de chair à canon.
L’homosexualité, chez les Grecs, était liée au fait de rivaliser de courage face au danger ; on mourrait et on risquait sa vie par amour pour son amant et pour l’identité grecque ; ce qu’il arrivait de bien ou de mal était imputable aux dieux. L’homme se déchargeait ainsi de la lourde responsabilité de « gérer son destin », tâche à laquelle l’époque moderne se voue aujourd’hui, avec l’insuccès que l’on sait (d’où le retour prochain, probable, aux superstitions les plus incongrues face aux cataclysmes qui s’annoncent et qu’on ne saura pas éviter – migrations gigantesques, maladies, environnement…).
Virilité et bravoure, valeurs incomprises
Qu’est devenue la bravoure, aujourd’hui ? Selon l’article du Monde mag, la bravoure est vue par les civils comme une sorte de « dépassement de fonction » ; un devoir supérieur, rien de plus. Sebastian Junger explique pourtant que pour les soldats, ce qu’un civil appelle la « bravoure » constitue l’essence même de l’activité militaire, son état naturel. Nous voyons ici le fossé qui sépare les gens de la ville et ceux qui se battent pour les idéaux qui sont pourtant sensés les mouvoir, les émouvoir…
De ce point de vue, l’on pourrait dire que les soldats qui s’engagent en Afghanistan volontairement sont parmi les rebelles les plus actifs et les plus radicaux de l’occidentalisme consumériste, qui veut transformer toute activité en « travail » ou en « loisir », toute relation humaine en « camaraderie », tout courage en « sur-devoir ». Pourquoi ? Parce que l’idéologie consumériste sait très bien que si l’amour est présent, sous sa forme la plus puissante, sur le champ de bataille, il est donc partout sauf chez elle ; voici peut-être pourquoi la société a intérêt à atténuer et immoraliser au maximum tout ce qu’il peut se passer à la guerre.
La guerre ouvre à une « immense liberté »
Sans oublier qu’insister de manière trop lourde sur les conditions de vie difficiles qui prévalent en temps de guerre, c’est omettre que l’homme a des possibilités de transcender les contextes littéralement exceptionnelles ; c’est même là sa principale caractéristique. Lors de la première guerre mondiale, qui « offrait » aux combattants des conditions de vie atroces, il s’est trouvé des individus à la mentalité assez virile et spirituelle pour la relever comme un défi. Le théologien Pierre Teilhard de Chardin, par exemple, dans un texte intitulé la « Nostalgie du front » le formulait ainsi : « L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté. » Dans le même esprit, Jean-Paul Sartre estimait que l’on n’avait jamais été aussi libre que sous l’Occupation allemande. Sous-entendu : c’est lorsque le prix de la liberté est le plus cher qu’on peut vraiment vérifier si l’on est un homme libre – on n’est donc libre dans la mesure où l’on prend des risques (à l’aune de cette idée, nous pouvons facilement évaluer la réelle teneur de la « liberté » que l’on prête aux habitants des régions calmes et civilisées comme la nôtre).
Et comment ne pas citer l’écrivain allemand Ernst Jünger dans Le Boqueteau 125 : « Quand je considère dans quel entourage je pourrais me trouver aujourd’hui sans cette guerre, coincé dans une profession au milieu d’arrivistes, dans un corps d’officiers du temps de paix, dans une association, dans un café enfumé au milieu des littérateurs – je pense qu’au bout de six mois j’aurais jeté tout ce bazar aux orties pour partir au Congo ou au Brésil ou dans un endroit quelconque où ces gens-là laissent encore la nature en paix. Ici, la guerre qui d’habitude nous enlève tant, nous apporte quelque chose ; elle nous apprend la communauté virile et remet à leur vraie place des valeurs à moitié oubliées. »
« Être brave, le sentiment le plus beau qui puisse être »
Dans La Guerre comme expérience intérieure, toujours d’Ernst Jünger, livre qui paraît, vu de notre époque, totalement fou à force d’être lucide, l’auteur estime qu’être « brave, autrement dit faire face à tous les coups du destin, c’est le sentiment le plus beau, le plus fier qui puisse être ». Dommage de ne plus entendre ce type de phrases qu’avec un sourire sceptique. Est-on donc absolument sûr que la guerre ne puisse plus être vécue comme une « expérience intérieure » ? Apparemment oui, puisqu’encore une fois, on rappellera à tous bouts de champ qu’elle ne consiste qu’en l’envoi de jeunes exploités dans des buts délirants et inaccessibles.
Justement, écoutons Ernst Jünger sur ce point : « Tous les buts sont passagers, le mouvement seul est éternel, qui ne cesse de susciter des spectacles splendides et impitoyables. S’abîmer dans leur inutilité sublime comme on le fait dans une œuvre d’art ou dans le ciel étoilé, voilà qui n’est accordé qu’à peu d’entre nous. Mais qui dans cette guerre n’éprouva que la négation, que la souffrance propre, et non l’affirmation, le mouvement supérieur, l’aura vécue en esclave. Il l’aura vécue du dehors, et non de l’intérieur. »
Haïr la guerre, c’est craindre la mort
Autrement dit, quand on attaque la guerre sur son « absurdité », c’est comme si l’on ne disait rien, puisque n’est-ce pas la vie qui est absurde en soi ? Notre époque a donc, au fond, un problème dans son rapport avec l’absurde. Pour utiliser le mot de Jünger, elle est « esclave » de l’absurdité de la vie, c’est-à-dire qu’elle est esclave de la peur de la mort ; elle est donc totalement étrangère à l’amour. Il faudrait savoir agir par delà l’absurde, malgré l’absurde, et c’est justement ce que la guerre permet à la puissance mille, si l’on sait l’utiliser. Notre époque, par contre, aimerait vivre ni en dessus ni en deçà de l’absurde, mais aimerait le supprimer purement et simplement ; mais est-ce seulement possible, à la guerre ou ailleurs ?
On considère aujourd’hui qu’un militaire est un salarié comme les autres. La guerre une activité, un métier comme un autre où la sécurité des soldats devrait être mieux assurée, et où l’on ne devrait pas mourir ; c’est-à-dire qu’on essaie actuellement de retirer ses spécificités à l’activité guerrière, au soldat, tout comme on retire la spécificité, au fond, de l’ensemble des métiers et des personnalités qui s’égalisent dans un sorte de com’ générale, un concert de louanges et d’indignations vertueuses, de lieux communs admirablement violonnés dont la guerre est l’une des premières pourvoyeuses.
Les soldats, certainement pas des « gens courageux » pour les médias
On se souvient de l’embuscade de la vallée d’Uzbin, en août 2008, qui avait causé la mort de dix soldats Français. Il avait été immédiatement question des erreurs de l’armée, et certaines familles ont porté plainte contre elle. Ces problèmes devraient pourtant rester une question strictement militaire, dans la mesure où il n’est dans l’intérêt d’aucun commandant de gaspiller la vie de ses soldats. Pourtant, on voit ici que même l’armée est en voie de pénalisation, même l’armée, lieu de la guerre, est en passe d’être vampirisée par le fantasme de réduire enfin l’absurdité de la vie – ce qui n’est possible qu’en la supprimant, bien entendu.
Après la mort terrible de ces dix jeunes soldats, pourquoi n’a-t-on pas, d’abord, insisté sur leur courage et leur volontarisme ? Pourquoi en avoir fait, immédiatement, d’abord, des pauvres jeunes perdus qui avaient choisi l’armée comme exutoire ? Pourquoi ne pas avoir rappelé qu’une poignée d’entre eux a réussi à se défendre valeureusement, vigoureusement, alors qu’ils étaient pris dans une embuscade où la plupart des citadins se seraient évanouis dans la minute ? Pourquoi ne pas mettre en valeur le comportement de certains d’entre eux, dont celui qui s’est sacrifié pour protéger son chef (Alexis Taani) ? Quels Français oseraient prétendre qu’ils ont agit plus brillamment, plus courageusement qu’eux ces dernières années ? Et à côté de ça, il suffit de voir n’importe quelle liste de distribution de la Légion d’honneur, ou la liste des invités et interviewés du talk-show du moment pour constater que la plupart d’entre nous passent leur temps à s’intéresser à des opportunistes, des imposteurs, ceux dont parle Ernst Jünger, des arrivistes, des littérateurs (est-il besoin de donner des noms ?). La guerre, elle, ne permet pas l’imposture de ce type ; la société du spectacle la déteste donc.
Stendhal écrivait dans ses Mémoires sur Napoléon : « Dans ce siècle d’universelle hypocrisie, les vertus militaires sont les seules qui ne puissent être remplacées avec avantage par l’hypocrisie. » Toutes ressemblances avec des circonstances actuelles est bien sûr fortuite.
A la guerre, chacun protège la vie des autres, c’est « non-négociable »
Au champ de bataille comme au travail, nous sommes donc tous ravalés au statut de victimes innocentes. Est-ce un progrès on bien un immense manque de respect, un scepticisme premier à l’encontre de notre capacité à positiver, à dépasser les évènements, à rester « debout dans les rages et les ennuis » (Rimbaud) par notre force de caractère, à digérer et donner un sens à des situations dans lesquelles l’absurdité est poussée à son comble ?
C’est pourtant ce qu’a observé de près Sebastian Junger en Afghanistan : la capacité des soldats à trouver dans l’activité guerrière autre chose qu’une simple bataille pour un idéal, ou une hypothétique « victoire ». Ils y trouvent plutôt une possibilité nouvelle de s’entraider, de vivre ensemble et mourir ensemble, de vérifier que l’on est en vie et d’éprouver des émotions puissantes. « L’armée peut vous rouler, votre girlfriend vous plaquer et l’ennemi vous tuer, mais l’engagement qui veut que chacun protège la vie des autres n’est pas négociable. Même les religions ne parviennent pas à inspirer un tel amour. C’est ce qui pousse à se surpasser, bien plus que l’instinct de conservation ou un quelconque idéalisme », observe Sebastian Junger. Autrement dit, les soldats semblent ne s’intéresser nullement à ce à quoi le sens commun estime qu’ils devraient s’intéresser.
La guerre, matière première de la poésie
Cette posture est totalement artistique, poétique, et c’est en quoi elle énerve notre époque obsédée par l’utilitarisme anti-poétique, le résultat vérifiable, l’exploitation de la vie humaine au profit du gros animal social « pour le bien de tous » et rien d’autre. Peut-être que la guerre, loin d’être le meilleur moyen pour un État de posséder la vie des gens, reste et restera paradoxalement le refuge ultime de la liberté individuelle, à mesure que les conditions d’existence en pays « apaisé » seront fliquées.
Ce qu’un État peut faire pour éviter qu’un corps s’extirpe de son escarcelle, c’est faire croire aux gens qu’ils resteront prisonnier de leur statut social ; qu’ils seront salariés soumis et rien d’autres, qu’ils seront soldats soumis et rien d’autres, qu’ils seront innocents impuissants et rien d’autre. Seule la virilité, valeur tristement tombée en désuétude, moquée, caricaturée, peut contrecarrer l’irrésolution générale. Mais la masculinité crédible constitue l’un des grands ennemis de l’époque, qui aime particulièrement tout ce qui lui est inverse, c’est-à-dire la flexibilité, la capacité d’adaptation, le compromis, le refus de l’exagération créatrice, le refus de la confiance démesurée en soi.
A ne plus du tout nous occuper des affaires de guerre humaine, nous nous dirigeons rapidement et sûrement vers une robotisation des faits guerriers (comme le rappelle un article du Monde daté du 12/11/2011). C’est-à-dire que nous allons, de plus en plus, perdre de vue la dimension humaine d’un conflit, en confiant la plupart des taches à des robots qui gagneront peu à peu en intelligence artificielle, et pourront prendre des décisions extrêmement rapides, en court-circuitant la chaîne du commandement humain. Mais bon, ne réfléchissons pas à tout ça, c’est bien trop compliqué, dérangeant, décourageant, non, laissez-nous faire la fête et oublier, continuons à nous bercer de moraline et de faiblesse, continuons à pleurnicher sur le sort de tout un chacun, faisons tout pour, d’ici quelques dizaines d’années, payer le tout au prix fort. L’humanité d’hier était folle avec ses guerres humaines, oui, mais la nôtre a de solides arguments à faire valoir.
Crédit photo : The U.S. Army / Flickr
D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont un article sur la haine du Dieu de la guerre, Napoléon, et cet autre sur l’absence de sens tragique à notre époque.












