La pipe est entrée dans les mœurs, largement assumée et pratiquée sans tabou. Mais le geste, vu comme un symbole de libération et d’épanouissement sexuel, a son lot de non-dits. Fellation peut encore signifier domination…
Parfois, la langue fourche. Voire dérape carrément. Le 11 mars dernier, Bernard-Henry Lévy déclarait ainsi trivialement sur la chaîne Al-Jazeera qu’il ne serait plus possible pour les gouvernements européens de « faire des fellations » aux dictateurs arabes.
L’expression -très léchée- de BHL rappelle cette fameuse publicité anti-clope qui montrait de jeunes personnes agenouillées devant un homme, une cigarette suggestivement dressée entre leurs lèvres. Message (à peine) voilé : fumer, c’est être l’esclave du tabac. Et morale plus générale des deux histoires : sucer, c’est être soumis.
Gloup… On en avalerait presque (sa salive) de travers, tant la sexualité se veut à notre époque débridée, et des pratiques comme la fellation parfaitement assumées. Selon une enquête CSF réalisée en 2006, 80% des femmes en France auraient franchi le pas… Il faut dire que, depuis la troublante Sylvia Kristel dans Emmanuelle et le Gorge profonde de Damiano (la décence nous interdit d’offrir des extraits vidéos), les tabous semblent être tombés, et la libération des mœurs en bonne marche. La fellation serait l’une des manières de « jouir sans entrave », comme le préconisaient les étudiants de Mai 1968. Auteur du blog « Les 400 culs » sur Libération, Agnès Giard analyse d’ailleurs le geste comme un « acte rebelle ». Sucer n’est définitivement plus s’avilir.
Sucer est devenu un « art »
L’acte est plus que toléré. Il est encouragé. Éric Elmosnino, réincarnation de Serge Gainsbourg dans Vie héroïque de Joann Sfar, fait ainsi dire à son personnage que « malgré sa fonction non-génitale, la bouche est le premier organe sexuel ». Nombre de magazines féminins ont suivi à la lettre la remarque de l’auteur de « L’eau à la bouche », recommandant régulièrement à leurs lectrices de « faire des gâteries » à leur homme pour être bien certaines de les garder. Un bien utile préliminaire donc… qu’il convient d’apprendre à pratiquer avec talent, comme le conseille Elle. Femina fait de même. On note au passage que sucer est devenu un « art ».
Sauf que, précisément, cette tendance sociale finit probablement par s’imposer à qui s’y refuserait peut-être au premier abord. La « non-d’une-pipe » (l’expression est des Nuls…) risquerait gros à ne pas accepter le geste qui, paraît-il, est tant prisé des hommes. Condamnée à perdre son mec qui ira chercher ailleurs lèvres et langue plus hardies, voire pire, passer pour celle qui ne profite pas de tous les régals sexuels que la société a gentiment dé-tabou-tisés. Et là, oups… Le côté domination rejaillit, ce que confirme l’Histoire avec un grand « H ».
« Je finis toujours par céder »
La pipe (qui n’est au fond pas une pratique bien neuve), se pratiquait déjà dans l’antiquité (si ce n’est avant) : la fellation est représentée sur des vases grecs, trouve forme dans des sculptures vieilles de plusieurs siècles. Les grandes religions ont d’ailleurs toutes cru bon d’avoir, dès les origines, un point de vue sur la question. C’est dire si la question passionnait déjà nos ancêtres… mais à travers ces lointaines époques, l’acte était souvent vu comme un symbole dégradant et de dominant-dominé. Dans la Rome antique, ne suçait que celui ou celle d’un rang social inférieur.
Difficile d’établir clairement un lien entre fellation et soumission à notre époque. Dans les cours d’éducation sexuelle, que l’on dispense notamment au collège, on insiste bien sûr sur le respect du aux femmes. Mais combien de celles qui préféreraient éviter se souviennent que leur corps, incluant la bouche, leur appartient encore le moment venu ?
Ainsi, sur un forum, cette réaction (retranscrite dans un français correct) : « Mon copain aime beaucoup ça, comme la majorité des hommes, je pense. Seulement, quand je refuse, car je n’en ai pas envie pour diverses raisons, il insiste, et je finis toujours par céder pour lui faire plaisir, mais moi, ça me plaît rarement. » Et d’ajouter qu’elle finit par « souffrir de la mâchoire ». On imagine aisément que ce genre de témoignages se répète dans les bureaux des centres d’information sur la sexualité, voire chez les psys. Pour certaines, la fellation acceptée mais subie laisse des traces aussi invisibles qu’elles sont profondes, et peut certainement couper court à tout désir sexuel par la suite. On est loin d’une quelconque libération des mœurs.
« C’est MOI qui décide… »
Mais comme la réalité est toujours subtile, la soumission ne va sans doute pas que dans un sens. Si l’objectif est la puissance, la personne du dessous peut très bien, en réalité, avoir le dessus dans certains contextes. Dans son article « La fellation, acte rebelle » (lien ci-dessus), Agnès Giard décrit ainsi une femme mangeuse d’hommes. Hommes dont elle s’empare littéralement, et qu’elle tient précisément par l’endroit où ça fait mal.
Celui qui, passivement, se laisse aller, est en réalité tenu en laisse de la plus sûre des façons. « Je suis maîtresse de son plaisir », note ainsi subtilement une internaute sur un forum de discussion. Une autre avance : « C’est MOI qui décide le moment, MOI qui décide des mouvements, MOI qui décide de la position, et mon partenaire se laisse faire. » Le chanceux est entre de bonnes mains… qui savent visiblement aussi comment le tenir et le retenir.
Difficile, là encore, de distinguer le vrai du faux, le sincère du simulé, le plaisir volontaire de la norme sociale qui s’impose insidieusement. Après tout, la pub’ regorge de jeunes femmes qui se présentent en tentatrices, bouche entrouverte et langue apparente. Jusqu’à quel point cela influe-t-il sur les comportements individuels ? Difficile aussi d’établir une conclusion non-ambiguë pour un geste qui, lui, l’est forcément. Quelle similitude entre une petite minette de 17 ans qui « l’a fait pour plaire à son mec » et une aguicheuse et responsable jeune femme qui voit dans cette pratique un chantage au plaisir ou une manière de collectionner les amants ?
Une affaire de maturité
La fellation, comme la sexualité dans son ensemble, demande suffisamment de maturité pour ne pas être vécue comme une expérience humiliante ou dégradante, et pour éviter que la posture dominant-dominé ne prenne une mauvaise tournure. Pas à la portée de la première (bouche) venue donc, car le geste n’est pas anodin…
Et l’on peut rappeler au passage que l’acte serait susceptible de provoquer de sérieuses séquelles : selon Libération, qui s’appuie sur une étude des Centres fédéraux américains de contrôle et de prévention des maladies, la fellation pourrait favoriser le développement de certains cancers. L’information, qu’elle soit ou non confirmée dans les années à venir, sonne en tout cas comme une grinçante petite musique, rappelant que le plaisir a parfois de sévères contreparties.
Au-delà de cet aspect médical, il ne serait sans doute pas inutile de rappeler aux plus jeunes, souvent très crédules sur cette thématique, qu’aimer au sens physique du terme ne signifie pas seulement faire ce que l’autre aime. S’offrir ne doit pas être synonyme de tout offrir. La confusion relève d’une terrible infantilisation de la sexualité. Qu’elle soit perçue comme un symbole de libération ou de domination, la fellation n’est en tout cas pas une obligation.
Crédit photo : Gil Calmon / Flickr
A lire aussi sur ce site : la libération sexuelle n’a pas eu lieu, et la gâterie qui ne passe pas.
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