Mediapart à l’heure du story-journalisme

Mediapart est en train d’inventer un nouveau type de journalisme, qui s’apparente au storytelling. Une méthode efficace mais qui ne va pas sans éveiller quelques critiques.

A plus d’un titre, Mediapart innove. C’est l’un des rares pure player payant de l’information sur le Web qui soit crédible, aux dernières nouvelles sain financièrement, et qui, grâce aux réseaux et au savoir-faire de ses journalistes et de son patron emblématique, Edwy Plenel, sorte régulièrement des affaires (en particulier l’affaire Bettencourt, plus récemment l’affaire des quotas dans le foot).

Gérer le temps médiatique pour alimenter le buzz

La méthode est rodée. Il s’agit de disposer dès le départ d’un dossier bien rempli, et de sortir les infos au compte goutte, sur le mode : « Mediapart se réserve le droit, dans les heures et les jours qui viennent, de verser de nouveaux éléments au dossier. » Le journaliste se situe ainsi dans une position de maître du temps, de scénariste. Et chaque jour, on requestionne les personnalités publiques concernées par l’affaire en question sur le mode : « Alors, avec ces nouveaux documents révélés ce matin, qu’en est-il de votre position ? » Un homme intelligent se voit donc contraint de changer de point de vue tous les deux jours, selon les infos divulguées.

On comprend aisément l’objectif : plus on occupe le temps et l’espace médiatique, plus on entretient le suspense, plus on va parler de l’affaire, et plus on va fasciner. Si nous voulions être un brin provocateur avec Edwy Plenel, pas vraiment défenseur de la politique menée par Nicolas Sarkozy, nous pourrions dire que ces méthodes d’occupation du temps médiatique rappellent celles d’un Président de la République.

L’affaire des quotas n’est pas l’affaire Bettencourt

Un média peut bien sûr se permettre d’utiliser ces méthodes, pour créer du buzz, gagner des abonnés, ou pour faire acte de civisme (puisque cela conduit parfois, de manière justifiée, à des « débats publics », ou pour parler plus franchement des « coupages de tête »). A condition, bien entendu, que l’affaire en question soit réellement une « affaire ». Le fait que les failles du système Mediapart apparaissent davantage au moment où « l’affaire des quotas » soit sortie n’est pas un hasard. Car beaucoup de critiques ont été faites à l’encontre de Mediapart sur ce coup-là, y compris de la part des journalistes.

Il est évident que l’affaire des quotas n’est pas l’affaire Bettencourt. Non seulement les membres de la FFF ou de la DTN, soupçonnés de propos « racistes », ne sont pas des élus du peuple, mais rien n’avait été apparemment mis en place en termes de quotas, et les problèmes de préjugés sur les Noirs et les Arabes sont un fait social, au moins autant qu’un dérapage particulier (dans l’opinion honteuse qui dit que Laurent Blanc est « raciste », on trouve encore un exemple de la méthode, propre à tout corps social, qui consiste à désigner un mouton noir pour déculpabiliser l’ensemble de la société, qui souvent n’en pense pas moins).

La limite séparant le journalisme d’investigation sain et la prise en otage douteuse est étroite, cela n’est pas nouveau. Mais il semble que le problème se posera de plus en plus souvent à mesure que les nouvelles technologies permettront d’affiner et généraliser la surveillance. Il semble que le journalisme se rapprochera ainsi du « storytelling spectaculaire », tout comme l’a fait la politique. On ne sortira plus un scandale, on racontera l’histoire d’un scandale, on fera de sa sortie même une histoire. Reste à espérer que les journalistes resteront assez sages pour que les scandales soient vraiment scandaleux…

Crédit photo : Webstern Socialiste / Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont celui-ci sur l’affaire des quotas dans le foot, ces considérations sur la manière avec laquelle les nouvelles technologies nous rendent facilement manipulables, ou ceci sur le storytelling en politique.

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