Mais où sont passés les « artistes » d’antan ?

Mozart, Beethoven, Hugo… Pourquoi a-t-on du mal à imaginer de tels génies vivant à notre époque ? Prenant le métro ou hélant un taxi ? Peut-être parce que notre culture fait tout pour empêcher leur épanouissement.

Pourquoi imagine-t-on très difficilement, aujourd’hui, Ludwig Van Beethoven, assis à une table de café composant sa cinquième symphonie, Blackberry à portée de main ? De la même manière, est-ce que l’un de nos contemporains serait capable de réaliser une œuvre qui nécessiterait un dixième de la volonté nécessaire à celle de Michel-Ange lorsqu’il peignit le plafond de la chapelle Sixtine ? Pourquoi ne peut-on pas imaginer poétiquement – et surtout amplement, immensément – un trajet en métro, un coup de téléphone portable, une amourette, une sortie en boîte ?

Le « nihilisme européen » a fait son œuvre

Il semble qu’un ressort se soit cassé, qu’une croyance profonde ait disparu, une foi dans le bien-fondé de ce que l’on pourrait appeler un « grand élan humain » (expression qui nous paraît ridicule, vue de 2011). On n’y croit plus, ou du moins, on n’y croit plus à ce point.

Le nihilisme chemine dans son œuvre de dévastation systématique, ce « nihilisme européen » que Nietzsche diagnostiquait dès la fin du XIXème siècle. Lorsque le philosophe allemand appelait au « surhumain », il imaginait une nouvelle espèce d’hommes à la « plus vaste responsabilité », capables de mettre en place une « grande politique » qui viserait à construire une culture forte. Ce qui l’a inquiété, c’est de voir se multiplier autour de lui tous les signes de la dégradation de la culture. Il s’en ouvrait, entre autres, dans Schopenhauer éducateur (1874) :« Quand le philosophe pense à la hâte générale, à la croissance de la vitesse de chute, à la disparition de tout recueillement, il lui semble presque discerner les symptômes d’une extirpation, d’un déracinement complets de la culture […] les classes cultivées et les États sont emportés par un courant d’argent gigantesque et méprisable. Jamais le monde n’a été plus mondain, plus pauvre d’amour et de bonté… »

La « culture » concurrence l’art

Un monde où l’on parle plus, aujourd’hui, de « culture » que d’art. Philippe Muray a beaucoup évoqué le monde de la culture comme étant l’ennemi foncier de ce que l’on a appelé « l’art ». Il s’en est expliqué dans un texte détournant une célèbre phrase du poète allemand Friedrich Hölderlin (« A quoi bon des poètes en temps de détresse », tirée du poème « Pain et Vin ») : « Et pourquoi des artistes en temps de culture ? » (Exorcismes spirituels 1, 1995). Pour lui, la sphère culturelle est une sorte d’ersatz de « l’art des artistes », un ersatz qui en vient, maintenant, à concurrencer l’original, à lutter contre l’original.

« Quand l’art est à la fête ça s’appelle la Culture. […] Dans la kermesse planétaire du narcissisme de masse, Van Gogh ou Matisse, métamorphosés en éloges sympathiques de l’espèce par elle-même ! Tous dans le grand bain multicolore du consentir liquéfiant. […] l’énergie critique des siècles est ramenée à de meilleurs sentiments, retapée en conte de fées […]. La Culture n’est qu’une des voix par lesquelles parle l’espèce ; et l’espèce ne veut qu’une chose : perdurer au détriment des individus. Ce que les artistes de jadis savaient. Ce que les prétendus ‘artistes contemporains’ ignorent. Preuve qu’il ne s’agit pas d’artistes. »

« Si Casanova avait eu Internet et la télé, il n’aurait jamais écrit ses mémoires »

On peut donc se poser la question : la culture festive et primesautière, dans l’occident moderne qui tend à se mondialiser, veut-elle des créateurs d’exception comme on en a connus ? Ou veut-elle des fourmis travailleuses qui passent leur vie dans la distraction, la « survie augmentée » (pour citer Guy Debord), sans pouvoir puiser dans la solitude, l’ennui, le silence, la foi, la matière indispensable à tout élan vers la grande création, le grand appel, la grande preuve de vie ?

L’écrivain Gabriel Matzneff, récemment, faisait une remarque allant dans ce sens : « Casanova s’est retrouvé tout seul, malade et oublié, bien moins séduisant et célèbre qu’il ne l’avait été. Il était vraiment en piteux état. Il s’ennuyait, il était considéré comme un domestique. Pour passer le temps et ne pas mourir de désespoir, il s’est mis à écrire ses mémoires. S’il avait eu Internet ou la télé tous les soirs, il ne les aurait jamais écrites. »

Autrement dit, le mode de vie actuel s’emploierait surtout à élever un type d’homme totalement opposé à celui du grand créateur ? Cette thèse ne semble malheureusement que trop vérifiable.

Les mots « art » et « artiste » sont à envoyer aux oubliettes

Si l’art s’invite partout, il ne subsiste nulle part ! Si l’art était, auparavant, une question de personnes, de singularités, de rébellions et de révolutions individuelles, il disparaît d’emblée dans la mesure où il deviendrait une question générale, ou plutôt dans la mesure où l’art se réduirait à n’être que l’une des composantes de l’idéologie dominante.

Une société de masse a logiquement créé un art du massif, de l’indéterminé, qui a pour mission de « s’adresser à tous » et colporter de « bonnes valeurs ». Mais un tel projet est sans commune mesure, peut-être même en contradiction avec celui de l’art des sociétés anciennes. Pourtant, « l’art » moderne n’a absolument pas l’impression d’être totalitaire, au contraire, il se croit très ouvert et tolérant – comme chaque époque estime de bonne foi être la meilleure et la plus justifiée des époques.

L’art n’a pas lieu sans mal, ce qui répugne à Festivus festivus

« Si vous ne mettez pas votre peau sur la table, vous n’avez rien, il faut payer », conseillait Louis-Ferdinand Céline. Ainsi, pour obtenir une œuvre ayant un intérêt quelconque, il faudrait mettre sa vie en jeu, son destin, sa survie psychologique ou physique. Mais est-ce seulement devenu possible ? Tout n’est-il pas fait, dans le monde qui se dessine sous nos yeux, pour nous empêcher de « mettre notre peau sur la table » ? De nous engager personnellement ? Comment « mettre sa peau sur la table » à une époque où le fait de fesser son gamin provoque un débat public ?

C’était le sens de la boutade du personnage d’Orson Welles (voir vidéo ci-dessous) dans Le Troisième homme (1949), de Carol Reed. « En Italie, pendant trente ans sous les Borgia, ils ont connu la guerre, la terreur, le meurtre, mais ils ont produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils ont eu l’amour fraternel, cinq-cents ans de démocratie et de paix, et qu’est-ce que cela a produit ? L’horloge à coucou. »

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L’individualisme raté de tous remplace l’individualisme triomphant de quelques-uns

Pour faire une œuvre d’art « à l’ancienne », c’est-à-dire sortir de soi ses dernières ressources, « mettre sur la table » son intimité la plus chère, bref affirmer son orgueil et sa différence de la manière la plus violente, parfois même la plus intolérante qui soit, il faut y être acculé. Or, comment être acculé à quoi que ce soit quand la société bienfaisante vous caresse dans le sens du poil, excite, dompte et gâte votre narcissisme, vous donne mille raisons par jour de ne pas vous livrer, de ne pas vous mettre à nu, de dire que votre corps vous appartient, que vous faites des choix importants, que vous êtes libre, que tout est fait pour défendre votre intimité, alors que tout cela est très douteux ? Comment, dans de telles conditions, vous questionner à fond, vous mettre concrètement en danger, voir clair dans ce qui est ?

C’est un peu pour toutes ces raisons qu’avant même de parler d’art et d’artistes, on devrait se pencher sur la définition de ces mots que nous employons à tout va, tout en sachant bien qu’il n’ont plus du tout le même sens qu’à d’autres époques que nous évoquons pourtant comme des « époques-références ». Il suffit de voir que l’on nomme aujourd’hui « spectacle artistique » une démonstration scatologique ou pornographique pour constater qu’un fossé a été franchi. On légitime, on moralise, on officialise le retour au goût le plus régressif. Toutes les misères humaines que l’on croit découvrir aujourd’hui étaient pourtant comprises dans la plupart des chefs-d’œuvres des anciens temps, beaucoup plus pudiques, mais attirés par le haut, par l’homme-dieu, beau, fier et régnant – et pas par son envers qu’on ne finit plus de célébrer aujourd’hui, le raté, le dégénéré, le déséquilibré, qui ne sait plus jouir qu’en compagnie de ses défécations.

L’art moderne, constat d’échec ou constat de chèques

Montrer ainsi, ouvertement et constamment les misères et les bassesses de l’homme, ce n’est rien de plus qu’un constat d’échec, la preuve d’une désagrégation culturelle en phase terminale, le symptôme indiscutable d’une psychologie de vaincu, la mise en relief d’une impasse dont nous sommes comme inlassablement condamnés à faire état. Les derniers petits réflexes artistico-régressifs du dernier des hommes. Les convulsions finales et ineptes de son narcissisme gratuit.

De ce point de vue, l’art d’hier exposé en musée n’est qu’un témoignage sous perfusion d’époques et de croyances révolues (alors que l’on cherche à nous faire croire qu’elles ont permis d’aboutir jusqu’à nous…). Ce qui ne veut pas dire que cet art est mort ou n’a plus rien à nous dire ; mais que les conditions de vie actuelles ne tiennent absolument pas compte de ces œuvres d’art partout visitées, discutées, photographiées, biographiées, à mesure que l’on occulte plus ou moins volontairement leur signification profonde et ce qu’elles impliquent. Qu’en est-il des artistes modernes ? Il doit bien y a en avoir. Certaines personnes, apparemment mieux informées que d’autres, le disent parfois : « Il y en a. J’en ai vus. » Comme si ces artistes étaient artistes à mesure que leur localisation géographique et leur profil psychologique étaient totalement improbables.

Freud le rappelait dans son Malaise dans la culture : « Une époque peut ne pas se refuser à honorer de grands hommes, bien que leur célébrité soit due à des qualités et des œuvres totalement étrangères aux objectifs et aux idéals de la masse. » Les « idéals de la masse », c’est-à-dire de l’homme moyen, ne sont-ils pas arrivés à un tel niveau de domination que les « grands hommes » soient devenus vraiment trop gênants ?

Crédit photo : MonkeyMike / Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont ce retour sur l’affaire Louis-Ferdinand Céline, ces commentaires sur une désolante « poésie du quotidien », une petite analyse sur la manière quasi-hystérique qu’ont les gens à photographier les œuvres dans les musées, et ces deux séries de coups de cœur après un voyage à Florence, 1ère partie et 2ème partie.

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