Whatever Works, ou la réhabilitation de la figure du père

Dans son film Whatever Works (2009), Woody Allen, à travers le portrait d’un homme âgé et cynique, nous montre tout ce que peut faire un bon père pour le bonheur des gens qui l’entourent. 

 

Whatever Works ! C’est la devise de Boris, le héros quinquagénaire du film du même nom de Woody Allen. Whatever works, c’est-à-dire : c’est bon, du moment que ça marche. Si quelque chose fonctionne, va pour ce quelque chose, et l’on verra bien ce que l’avenir nous réserve.

Mais pour parvenir à cette révélation qui vous allège l’existence, Woody Allen nous indique ce dont nous avons besoin : d’un père digne de ce nom.

Un bon père ? Oui, tout comme Boris, ce physicien misanthrope qui a loupé de peu le prix Nobel, et n’hésite pas, quel que soit l’interlocuteur qu’il a en face de lui, à lui sortir ses quatre vérités. C’est un athée total, ce père. Il ne croit en rien, si ce n’est que le monde est atroce. La plupart des êtres humains lui évoquent des « vers de terre », il les estime « limités intellectuellement » et ne se prive pas de le leur dire. La mort et la maladie représentent pour lui des scandales inacceptables. Boris déteste même faire l’amour ; en cela, il est dans une position quasiment païenne, à une époque qui confirme jour après jour qu’elle se tient à genoux devant les organes génitaux mâle et femelle.

Boris permet aux autres de devenir heureux

Ce qui est drôle, et remarquablement montré dans ce film de Woody Allen, c’est que ce type, qui est assez insupportable dans la vie de tous les jours (hypocondriaque, angoissé, râleur), a une influence mystérieusement positive sur les personnes qui l’entourent, quel que soit leur âge. Il les fait fleurir. L’adolescente qu’il héberge quelque temps (et qui se marie même avec lui sur un coup de folie !), finit par s’éloigner de lui, sans pour autant qu’il en prenne ombrage, et devient heureuse avec un jeune homme de son âge. La mère de cette jeune fille mène une guerre totale contre Boris, persuadée que sa fille s’est mariée sous la contrainte. Mais elle finit par tomber amoureuse de deux amis de Boris, s’installe avec eux dans un ménage à trois et devient une photographe reconnue dans le milieu bobo new-yorkais.

Autrement dit, que vous aimiez ou pas ce Boris, sa présence dans votre vie vous permettra de trouver votre bonheur. On peut remplacer là le mot « Boris » par « père ».

Qu’est-ce qu’un vrai et bon père ? C’est une sorte de mur infranchissable, quelqu’un qui voit plus haut pour vous, encaisse les malheurs de l’humanité pour vous dispenser d’avoir à le faire. Une force bienveillante tout autant que distante. Qui vous aime, mais ne déborde pas d’affection pour vous. C’est un contrepoint ironique, glacial, à tous les petits sursauts d’âme des gens normaux, c’est-à-dire des enfants. Il ne perd jamais de vue la violence de ce monde, sa cruauté, son absurdité. Et c’est bien grâce à son tempérament sombre que les personnes qui l’environnent, plus fragiles, trouvent leur voie. Se repèrent par rapport à lui. Lui, c’est-à-dire une terre ferme, une base solide sur laquelle on peut se permettre de laisser parler son cœur sans risquer de se noyer dans ses contradictions, ou de perdre confiance. Un type affranchissant, qui nous permet de réaliser à quel point nous avons construit nos vies sur des bases viciées.

Le cynisme de Boris permet aux personnages de tout envoyer balader. Papa est horrible, insupportable, c’est le grand méchant. Il joue au grand méchant. Mais par là même, il prend sur lui la négativité, il la porte, se la garde pour lui parce que ses reins sont plus solides. Les enfants n’y voient que du feu, mais leur chemin vers la réussite en sera considérablement facilité. Papa-Boris est un soc fertile. Grâce à lui, on se laisse aller, on se laisse faire, ou plutôt on se laisse père.

S’il est là, près de vous, la magie du père opère. C’est mystérieux comme l’amour.

La protection planante du père sécurise le monde

Boris sécurise donc le petit monde qui l’entoure. L’empêche de basculer dans la folie pure et simple. Sa politesse dans le commerce humain est de n’attendre rien des autres, de se situer à la hauteur de ses convictions. Une relation avec lui devient donc profondément rassurante, effective (d’ailleurs, peut-il y avoir une relation humaine réussie si l’un des deux attend quelque chose ?). Là où la mère est importante par sa proximité, sa douceur, le père est précieux dans la distance, la hauteur.

Très rares sont les cinéastes qui, comme Allen, peuvent passer en l’espace de deux répliques d’une atmosphère franchement drôle à un aperçu totalement lucide et désespéré de l’état du monde. Boris râle, il nous fait rire, et aussitôt après, d’une voix grave, le regard perdu, il évoque ce monde « incroyablement violent ». Il est le seul personnage du film à être capable de dire ce genre de choses, à décréter l’état du monde sans que personne ne puisse le contredire, à vivre en accord avec ce que nous pouvons recueillir, quotidiennement, du spectacle de la vie. Il fixe les grandes règles, et tout le monde sent qu’il a raison, même si tout le monde se dit qu’il « exagère ». On ne l’entend que d’une oreille, mais de la bonne. On ne commente pas. Pour citer Nietzsche : lui seul a le courage d’assumer tout ce qu’il sait.

Ce qu’il manque aux contemporains ? Un papa

Woody Allen établit également un lien puissant entre la figure du père et celle de l’artiste. C’est dit dans le film, puisque le héros entretient, tout au long de l’action, un dialogue avec les spectateurs, dialogue qui échappe à tout le reste des personnages. Il donne la clé de l’énigme à la fin : un « génie », donc un artiste, est un père, donc un repère, celui qui prend de la distance avec les courants du monde ; celui sans qui l’on ne pourrait vivre que tête baissée dans ses allers et retours ; celui sans qui il n’y aurait pas de bon cinéma. Un monde où, très loin de suivre la philosophie du « whatever works », on se dirait sans cesse qu’on n’est jamais à la hauteur. On croirait trop à sa responsabilité individuelle. Et c’est bien cela qu’il se passe, le plus souvent : tout le monde est hypocritement moral, puisque rares sont ceux qui osent voir en face l’immoralité foncière du monde. On est moral, mais sans connaissances des causes. Boris, lui, n’hésite pas à être immoral, précisément parce qu’il a une connaissance profonde des causes.

Ainsi, Woody Allen a peut-être isolé, dans ce film, le remède à administrer au plus vite aux centaines de personnages citadins, pressés et immatures qu’il dépeint dans ses films depuis le début de sa carrière : donnez-leur un père. C’est-à-dire un artiste, donc un type qui, contrairement à 95 % de la population, n’est pas en permanence myope sur les conditions réelles d’existence de la race humaine. Peut-être notre société perd-elle sa capacité à produire du génie à mesure qu’elle dénigre la figure du père ? A mesure qu’elle comprend de moins ce qu’est la vraie paternité, ou virilité ? Car que sont Balzac, Beethoven, ou Picasso, sinon des pères de la race, au fond ? C’est-à-dire des gens qui ont définitivement raison là où l’immense majorité ne fait quasiment que se tromper, avant d’être émus, devant leurs œuvres, de constater enfin que tout ce qu’ils pressentaient, au fond d’eux-mêmes, est évidemment vrai ? Avant de rejoindre tout de suite après la comédie humaine…

Nous avons donc besoin de celui qui nous donne cette confiance en soi. Qui ne cherche jamais à nous consoler, par respect, mais à nous donner des repères par delà bien et mal. Qui n’a pas besoin, lui, d’être « heureux », alors que l’humanité de tous les temps se vautre dans la « quête du bonheur ». Qui ne se demande jamais s’il a, ou non, raté sa vie, ou plutôt qui a compris qu’on ne peut que rater sa vie, d’une certaine manière. Qui fait qu’on se soustrait à toutes ces leçons d’hygiène morale et de responsabilité que le maternalisme ambiant, le cancer de « l’être-ensemble », nous assène quotidiennement.

Au fait, Boris n’a pas d’enfants, puisqu’au fond, nous sommes tous ses enfants. Un Dieu, Boris ? En pleine modernité « post-chrétienne » ? Ah, coquin de Woody Allen…

 

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