Banlieues-ghetto : le « cas » Vaulx-en-Velin par Olivier Bertrand

Journaliste à Libération, Olivier Bertrand se penche sur le problème des banlieues à travers un documentaire sur Vaulx-en-Velin, une commune marquée par des émeutes urbaines en 1990.

Les problèmes des ghettos se règlent à force de volonté politique. Olivier Bertrand veut y croire.

Là où d’autres désespèrent de trouver des solutions au problème des banlieues et aux émeutes urbaines, ce journaliste à Libération, lui, affirme que la politique de la ville a encore un avenir. Pour peu « qu’on agisse avec tous les leviers à la fois », et surtout qu’on lui consacre les moyens nécessaires. Il évoque le cas de Vaulx-en-Velin, une commune marquée par des émeutes urbaines en 1990, sur laquelle il achève actuellement un film documentaire. « L’idée, c’est de savoir comment Vaulx-en-Velin s’est reconstruite vingt ans après les émeutes, et comment les habitants se sont réappropriés la ville. »

L’affaire n’était pas mince, comme le rappelle son film. Vaulx-en-Velin a connu un destin similaire à celui de ces nombreuses banlieues qui se sont progressivement transformées en cités après leur construction dans les années 1970. Comme tant d’autres, cette ville, proche de Lyon, est bâtie d’un seul bloc, à une heure où la France a besoin de logements. « Pour beaucoup de gens, à l’époque, c’était un progrès » note Olivier Bertrand. De fait, les habitants qui s’y installent disposent d’un chauffage, d’une salle de bain, de toilettes individuelles…

Mais le journaliste évoque aussitôt les lacunes, présentes dès le départ : « Cette ville a été construite d’un coup, par des architectes qui avaient décidé comment vivraient les gens. » D’où un schéma urbain parfois peu clair, des parkings éloignés des centres commerciaux, l’absence de lieux de rencontre… Un ensemble de facteurs qui pèsent sur les rapports sociaux et empêchent en définitive les habitants de « vivre leur ville » comme aiment à le répéter certains politiques actuellement.

« Blessures identitaires »

Conséquence directe : Vaulx-en-Velin se vide progressivement de sa classe moyenne. Ceux qui ont les moyens préfèrent aller acheter ailleurs. A ce contexte s’ajoute, selon Olivier Bertrand, des « blessures identitaires » chez une population immigrée qui a perdu ses racines, et se retrouve coupée de ce nouveau monde où elle avait débarqué quelques années plus tôt : « Cela a laissé des traces inconscientes chez les fils et les petits-fils. »

De la coupure à la discrimination, le pas est vite franchi. Pour avoir vécu à Vaulx-en-Velin, Olivier Bertrand rapporte le malaise ressenti à l’époque : les jeunes se rendent compte peu à peu qu’ils sont entre eux et seulement entre eux. Entre Arabes. Ils sont de surcroît écartés des parcours scolaires classiques : « Il était dur d’entrer au lycée quand on était fils d’immigré. Il fallait que les parents aient eux-mêmes un bon niveau, et se battent… » Il se rappelle de son passage de la troisième à la seconde : « Il n’y avait plus que deux ou trois des Arabes qui étaient mes copains de collège. Et à l’époque, cela ne m’a pas frappé, comme si déjà, c’était naturel. »

Si cela se constate à l’intérieur de la ville, le débat ne déborde pas « à l’extérieur » : les banlieues ont déjà pris la forme de cités, de huis clos mal perçus ou instrumentalisés par le monde politique. Les initiatives telles que la « Marche des Beurs » sont « récupérées » à gauche. La politique de la ville n’en est qu’à ses prémices. Mais surtout, les élus ont bien conscience que le renouvellement des mandats ne se joue pas dans les banlieues : « La majorité de la population n’a pas le droit de vote dans certain quartier ! » précise Olivier Bertrand. Autant de raisons qui font que, peu à peu, la poudre s’entassent sous les fragiles fondations sociales. L’étincelle vient bien souvent d’un incident, de la mort d’un gamin, ou d’un accrochage entre les forces de l’ordre et une partie de la population.

« Les jeunes se sont rendus compte qu’on obtenait plus avec la violence qu’avec la patience »

Le 6 octobre 1990, quand un habitant de Vaulx-en-Velin se tue en moto au niveau d’un barrage de police, la ville s’embrase. Le centre commercial est pillé, des affrontements ont lieu. « Là, les moyens sont arrivés » note Olivier Bertrand. « Les jeunes se sont rendus compte qu’on obtenait plus avec la violence qu’avec la patience ». Un mal pour un bien, selon lui, car après ces événements, Vaulx-en-Velin devient le laboratoire expérimental des politiques de la ville : « L’approche a été systémique. On ne réussit que si l’on bouge tous les leviers à la fois. »

Ces leviers, ce sont d’abord les chantiers lourds. A coup d’âpres négociations, on fait attire dans la ville des promoteurs immobiliers qui refusaient jusque là d’y mettre les pieds. L’objectif : viser la mixité sociale en faisant revenir les classes moyennes. Au logement s’ajoute la mise en place d’un transport direct vers Lyon, sans sensation de « check point »  et sans frontière implicite. Le maire devient le « pilote » de ces transformations. A ses côtés, une personne est nommée pour représenter l’ensemble des administrations, afin de simplifier les démarches. Olivier Bertrand parle d’un cercle vertueux : « Actuellement, la mixité sociale revient. Les changements successifs de ministre en charge de ces dossiers n’ont pas brisé ce mouvement. »

Il ajoute aussitôt que tout n’est pas réglé. Vaulx-en-Velin n’a pas été épargnée par les émeutes de 2005 même si, selon lui, « la ville n’a pas explosé ». Il affirme même ressentir une certaine fierté chez les habitants, qui sont parvenus à se réapproprier leur ville. « Mais il a fallu vingt ans pour cela, et Vaulx-en-Velin n’a peut-être pas encore parcouru la moitié du chemin nécessaire… »

Du temps et des moyens. De quoi donner matière à réflexion au gouvernement actuel, qui préconise « des solutions simples pour des problèmes complexes ».

Crédit photo : hiddebeekman / Flickr

Pour aller plus loin : l’analyse d’Olivier Bertrand sur Libération

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