Sur la lecture, par Gilbert Keith Chesterton

Cet article est la traduction d’un texte de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) sur l’une des vertus des œuvres des grands auteurs du passé : permettre à leurs lecteurs de ne pas devenir « basiquement modernes ».

[La version originale de cet article peut être consultée sur : http://www.cse.dmu.ac.uk/~mward/gkc/books/Common_Man.html#reading. La traduction ci-dessous a été réalisée par mes soins.]

Le plus haut usage des grands maîtres de la littérature n’est pas littéraire ; il est détaché de leur superbe style et même de leur inspiration. Le premier usage de la bonne littérature est de permettre d’éviter à un homme d’être basiquement moderne. Être basiquement moderne, c’est se condamner à une ultime étroitesse d’esprit ; de la même manière que dépenser ses dernières économies pour acheter le dernier chapeau en vogue revient à se condamner à être démodé. La route des siècles anciens est parsemée de modernes qui sont morts. La littérature, la classique et durable littérature, fait son meilleur travail en nous rappelant sans cesse la vérité pleine et entière, et en confrontant les anciennes et autres idées avec celles que, pour un moment, nous aurions tendance à croire. La manière avec laquelle la littérature fait cela, pourtant, est suffisamment curieuse pour que nous essayions, dans un premier temps, de la comprendre.

De temps en temps, dans l’histoire humaine, mais en particulier lors d’époques troublées comme la nôtre, une certaine catégorie de choses apparaît. Dans le vieux monde, elles étaient appelées « hérésies ». Dans le monde moderne, elles sont appelées « modes ». Parfois, elles sont utiles, un temps ; parfois elles sont entièrement de l’ordre de la farce. Mais elles consistent toujours en une attention indument concentrée sur une seule vérité ou demi-vérité. Il est juste d’insister sur le savoir de Dieu, mais hérétique d’insister dessus au point que le fit Calvin, au prix de Son amour ; il est juste de désirer une vie simple, mais les hérétiques la désirent au prix du sacrifice des bons sentiments et des bonnes manières. L’hérétique (qui est aussi le fanatique) n’est pas un homme qui aime beaucoup la vérité elle-même. L’hérétique est un homme qui préfère sa propre vérité à la vérité elle-même. Il préfère la demi-vérité qu’il a trouvée à la vérité entière que l’humanité a trouvée. Il n’aime pas voir son propre petit paradoxe vulgairement ficelé avec vingt truismes dans le paquet de la sagesse du monde.

Parfois de tels innovateurs sont d’une sincérité sombre comme Tolstoï, parfois d’une éloquence sensible et féminine comme Nietzsche, et parfois font preuve d’un sens de l’humour admirable, d’audace, et de sens du public comme M. Bernard Shaw. Dans tous les cas, ces innovateurs font du remue-ménage, et parfois fondent une école. Mais, dans tous les cas, est commise la même erreur fondamentale. Il est toujours supposé que l’homme en question a découvert une nouvelle idée. Mais en fait, ce qui est nouveau n’est pas l’idée en elle-même, mais seulement l’isolation de cette idée. L’idée en elle-même peut être trouvée, selon toutes probabilités, éparpillée dans tous les grands livres de tempérament plus classique et plus modéré, depuis Homère et Virgile jusqu’à Fielding et Dickens. Vous pouvez trouver toutes les nouvelles idées dans les vieux livres ; seulement là vous trouverez ces idées équilibrées, mises à leur juste place, et parfois contredites ou dépassées par d’autres et meilleures idées. Les grands écrivains n’ont pas négligé une mode parce qu’ils n’avaient rien à dire à son propos, mais parce qu’ils y avaient pensé et avaient aussi pensé à toutes les réponses que l’on pouvait lui faire.

Au cas où ce point ne serait pas clair, je vais prendre deux exemples, tous deux en référence à des notions à la mode chez nos plus jeunes et imaginatifs théoriciens. Nietzsche, comme chacun sait, prêcha une doctrine que lui et ses suiveurs considèrent apparemment comme très révolutionnaire ; ils soutint que la morale altruiste ordinaire avait été inventée par une classe d’esclaves dans le but d’éviter l’émergence de types supérieurs qui les battraient et règneraient sur eux. Aujourd’hui, les modernes, qu’ils soient d’accord ou non avec cela, en parlent comme si c’était une idée nouvelle, dont personne n’avait jamais entendu parler. Il est calmement, et de manière persistante, supposé que les grands écrivains du passé, Shakespeare par exemple, n’ont pas soutenu cette vision, parce qu’ils ne l’avaient jamais imaginée ; parce qu’elle ne leur était jamais venue à l’esprit. Ouvrez la pièce de Shakespeare Richard III, au dernier acte, et vous trouverez non seulement tout ce que Nietzsche avait à dire résumé en deux répliques, mais vous le trouverez exprimé dans les mots mêmes de Nietzsche. Richard Crookback dit à ses nobles :

Le mot « morale » est un mot que seul les lâches utilisent,
D’abord conçu pour maintenir les forts dans la terreur.

Comme je l’ai dit, le fait est évident. Shakespeare avait pensé à Nietzsche et à la morale des maîtres ; mais il l’a pesée à sa juste valeur et l’a remise à sa place appropriée. Cette place appropriée est la bouche d’un bossu à moitié fou, à la veille de la défaite. Cette rage contre les faibles n’est possible que de la part d’un homme courageux à l’extrême, mais fondamentalement malade ; un homme comme Richard, un homme comme Nietzsche. Ce cas, à lui seul, détruit le fantasme absurde que les philosophes modernes seraient modernes dans un sens tel que les grands hommes du passé n’avaient pas pensé à eux. Ils ont pensé à eux ; mais eux n’ont pas assez pensé à eux. Ce n’était pas que Shakespeare n’a pas vu les idées de Nietzsche ; il les vit, et il vit à travers elles.

Je vais prendre un autre exemple : M. Bernard Shaw, dans pièce sincère et frappante intitulée Major Barbara, jette l’une de ses plus violentes attaques à la morale commune. Les gens disent que « la pauvreté n’est pas un crime ». « Si, dit M. Bernard Shaw, la pauvreté est un crime, et la mère de tous les crimes. C’est un crime d’être pauvre si vous avez la possibilité de vous rebeller ou de devenir riche. Être pauvre signifie être pauvre en esprit, servile ou retors. » M. Shaw montre des signes de cette intention de se concentrer sur cette doctrine, et la plupart de ses suiveurs font de même. Mais c’est seulement cette concentration qui est nouvelle, non pas la doctrine. Thackeray fait dire à Becky Sharp qu’il est facile d’avoir un comportement moral lorsque l’on gagne 1000 livres par an, mais si difficile lorsque l’on en gagne 100. Mais, comme dans le cas de Shakespeare que j’ai cité, la question n’est pas tant de savoir que Thackeray connaissait cette vision des choses, mais qu’il savait exactement ce qu’elle valait. Cela n’est pas seulement venu à son esprit, mais il savait à qui cela allait venir à l’esprit. Cela allait venir dans les propos de Becky Sharp ; une femme rusée et non dénuée de sincérité, mais fondamentalement peu familière avec les profondes émotions qui font que la vie mérite d’être vécue. Le cynisme de Becky, avec Lady Jane et Dobbin pour le contrebalancer, a une certaine allure de vérité. Le cynisme du personnage d’Undershaft, dans la pièce de M. Shaw, prêché avec l’austérité d’un prêcheur de campagne, n’a simplement rien à voir avec la vérité. Ce n’est simplement pas vrai du tout de dire que les très pauvres sont tous plus hypocrites ou plus soumis que les très riches. La demi-vérité de Becky est d’abord devenue une notation, puis un principe, et enfin un mensonge. Dans le cas de Thackeray, comme dans le cas de Shakespeare, la conclusion qui nous intéresse est la même. Ce que nous appelons les idées nouvelles sont généralement des morceaux brisés de vieilles idées. Le problème n’était pas qu’une notion particulière n’était pas entrée dans la tête de Shakespeare ; c’est que sa tête a trouvé bien d’autres notions qui attendaient de se voir critiquer pour tout ce qu’elles avaient d’absurde.

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