Nous sommes tous des salariés de Fukushima

A Fukushima, une poignée de salariés tente de sauver la situation. Ils sont sous-traitants, mal payés et travaillent dans des conditions déplorables. Martyres modernes de la précarité du salariat mondial. Travailleurs de tous les pays, reconnaissez-vous.

 

La poignée de salariés de la dernière chance, ceux qui tentent de limiter la casse à la centrale nucléaire de Fukushima, ont fait l’objet de nombreux articles. Pourtant, on ne sait pas grand chose sur eux, ces types qui vivent de si près la catastrophe qui maintient le monde entier en haleine depuis quelques semaines. On n’en saura peut-être jamais beaucoup plus.

Il est comme ça, le nouveau salarié-type mondial. En première ligne, mais personne ne le connaît. Il n’existe pas médiatiquement, sinon en tant que fonction. Il est mal payé. Quand on le photographie, son visage n’apparaît jamais. Employé d’un sous-traitant. Pressurisé, aspergé de radiations. Travaillant dans des conditions parfois déplorables. Anonyme. Il parle peu, ou pas. On l’interroge rarement. On parle à sa place. Il vote une fois sur deux. Il ne fait pas de gestes. Il encaisse en silence.

Qu’est-ce qu’il doit y avoir, pourtant, comme regards échangés, en ce moment, à Fukushima… Quel chef-d’œuvre de télé-réalité potentiel… Qu’est-ce qu’on aimerait voir ces regards. Pas un seul, bien évidemment, dans les photos distribuées par Tepco. Ces types-là ne doivent pas exister, on ne doit avoir aucun moyen de regarder leurs regards. Pourquoi ? Parce qu’ils sont trop vrais, ils représentent trop bien ce à quoi nous sommes réduits, pauvres bipèdes salariés mondialisés de l’an 2000, dans un monde de plus en plus délibérément cinglé.

« Perdre sa vie à la gagner. » Expression à prendre au mot.

Dans un article récent, Le Monde révèle les mirifiques conditions salariales de ces travailleurs qui, eux, risquent vraiment de perdre leur vie à la gagner. Ces héros modernes du quotidien, admirés à mesure qu’ils restent des quidams interchangeables (car le seul type d’héroïsme encore accepté dans notre société morose, c’est l’héroïsme anonyme), gagnent une prime de quinze euros par jour pour travail en zone irradiée. Champagne (radioactif) ! Bien sûr, selon l’employeur Tepco, ces salariés de l’extrême ont tout à fait le droit de refuser le job ; même si, selon un ancien ingénieur japonais interrogé par Le Monde, ils redouteraient alors de perdre des contrats futurs. Ah, la légendaire abnégation du travailleur japonais… Ce n’est pas la première fois que l’on fait passer la soumission pour de la « dignité »

Au moins trois d’entre eux ont déjà été envoyés à l’hôpital, pour avoir pataugé dans une flaque d’eau hautement radioactive. Ils étaient pourtant équipés de bottes en caoutchouc. Ils ont eu la chance d’être rapidement rétablis. Une chance que n’ont pas eu tous les travailleurs de Tepco. Prenez le patron, par exemple, Masataka Shimizu. Lui qu’on n’a entendu qu’une seule fois, juste après l’accident, se prononcer sur la catastrophe. Ce pauvre homme est en congé maladie pour « surmenage » (sic !) depuis le début du sinistre. Les salariés de Fukushima, on l’imagine sans peine, travaillent évidemment dans une ambiance sereine au possible, et n’auraient aucune raison de demander un congé maladie. Relativisons : il est bien évident qu’à travers le monde, l’impression que beaucoup de grands patrons se foutent de la gueule, de la santé et de la vie de leurs salariés est tout à fait infondée.

M. Shimizu culpabiliserait-il en repensant aux multiples avertissements qui avaient été donnés à Tepco sur la sécurité de ses centrales ?… Mais ne soyons pas mauvaises langues, et souhaitons-lui un prompt rétablissement et une paisible retraite. De toutes façons, les sous-traitants veillent. Ils pallient, colmatent laborieusement les tas d’erreurs commises en amont, au prix de leur vie. Des erreurs commises par une série de technocrates incompétents, ou plutôt, ce qui est bien pire, sans courage.

Les salariés de Fukushima encaissent la folie des hommes

On peut imaginer sans peine dans quelle ambiance infernale travaillent ces « sacrifiés de Fukushima », pris entre la responsabilité écrasante qui pèse sur eux, et le risque constant d’y laisser leur peau. C’est au sein de ces corps que s’exorcise, se concrétise la folie des hommes ; ils en sont les dépositaires, les victimes désignées. Pas de chance, mauvais endroit, mauvais moment, bon courage quand même, le monde vous regarde, on compte sur vous les gars.

Comment ne pas voir, dans cette poignée de type plongés de force dans l’enfer nucléaire, la figure par excellence du travailleur moderne ? Mal payé, forcé pour vivre de travailler dans une industrie qui représente un danger pour tous, n’en sommes-nous pas -presque- tous là ? Entre les scandales sanitaires, les scandales alimentaires, économiques, environnementaux, sociaux, culturels, politiques, il y en a pour tout le monde, on baigne, qu’on le veuille ou non, dans l’indignité, le laisser-aller coupable. Obligés, de gré ou de force, de collaborer à un immense échec qui met la vie elle-même en danger. Et comme les pauvres sous-traitants de Fukushima, toujours en première ligne à réaliser concrètement  un travail commandité par on-ne-sait-qui, exposés au bruit, exposés aux transports, parfois à la violence, à la pollution, à la vulgarité.

Hiroshima, Fukushima, bouleversement du climat…

Bien sûr, le cas de Fukushima est extrême, et tous les métiers n’exposent pas à un tel risque ; mais entre le salarié de Fukushima et le salarié classique, il n’y a qu’une différence de degrés, et non de nature. A cause de la foutue incapacité des hommes de vivre autrement qu’en échafaudant la prochaine catastrophe. Nous avons inventé des machines pour produire à notre place, et au lieu de nous arrêter de travailler, nous avons inventé de nouveaux métiers pour faire vendre les produits que nous ne fabriquions plus, et maintenir à peu près en état les machines qui nous permettent de produire – et même cela, apparemment, nous n’en sommes pas capables.

Notons, pour finir, que la catastrophe de Fukushima, selon Slate, fera augmenter nos factures d’électricité. Comme quoi, à la fin, ce sont toujours les mêmes qui payent. Et encore, estimons-nous heureux de n’avoir qu’à payer du portefeuille, et pas de notre santé. C’est ça, le privilège de vivre dans un pays développé.

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D’autres coups de gueule sur Retour d’actu.

Entre autres, voir ce papier sur l’incompétence des scientifiques, en qui nous avons naïvement confiance, ce papier sur la mauvaise réputation du héros Napoléon Bonaparte, ou cette critique de la pièce La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès sur la difficulté pour le travailleur de conserver sa dignité dans la société moderne.

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