Lepénisation des esprits ?

Le journal « La Marseillaise » révèle que la SNCF a fait circuler un document faisant appel au fichage ethnique. Cela révèle un état d’esprit inquiétant quant à notre rapport à l’autre. Rappel d’évidences qui ne semblent plus avoir le vent en poupe…

Bénissons les médias. On peut certes leur reprocher beaucoup de choses, mais ils jouent parfois un rôle salvateur de vigie démocratique.

Dernière exemple en date : la pique du journal « La Marseillaise », ce vendredi 29 octobre, à l’encontre de la SNCF. La raison de cette interpellation médiatique ? L’entreprise publique a mis en place durant quelques jours du côté de Marseille un modèle de fiches de signalement recueillant notamment des données à caractère ethnique.

« Ce document [...] se voulait une fiche de liaison entre les contrôleurs de la SNCF et les polices à la fois ferroviaire (SUGE) et nationale (SISTC) » explique le journal dans un article résumant l’affaire. « Il proposait – tâche d’ordinaire dévolue à un policier en dialogue avec la victime – de profiler l’auteur recherché d’une agression en adoptant 7 des 12 éléments de la gamme ethno-raciale en usage dans la police : Européen, Africain, Nord-Africain,  Asiatique, Latino-Américain, Gitan et Pays de l’Est. »

Un lecteur commente à propos de cet article : « Oeuvre de salut public que vous avez ici accomplie. » On ne saurait mieux dire, car l’affaire est effectivement grave. D’autant plus grave que la SNCF n’en est pas à sa première incartade en la matière. Comme le rappelle également l’article, en début d’année, l’entreprise avait fait circuler dans l’un de ses TER une note appelant à signaler à la sécurité « tous les faits de Roumains », à la suite de vols de bagages.

Le danger des stats… mais pas seulement

Dans les deux cas, même si les documents ont été précipitamment retirés de la circulation, on peut  s’alarmer de l’assimilation outrancière et du danger de la récupération statistique. A quand un « X % de tel délit est commis par telle ou telle catégorie de la population » ? Mais il y a encore plus inquiétant : ce type d’attitude tend à révéler une forme de « lepénisation » des esprits. Parce qu’en « classant » ainsi, on contribue à globaliser, à simplifier et à segmenter… quitte à user d’une méthode qui est traditionnellement celle de l’extrême droite française. « Eux » et « Nous », un point c’est tout.

Ce faisant, on perd de vue que toute personne est une individualité avant d’être la partie ou la représentation d’un groupe aux caractéristiques supposés. Pour le dire plus clairement : on n’est pas seulement « un Européen », un « Africain » ou « un Asiatique »… ou « un Reubeu », ou « un Feuj », etc… mais bien une personne aux caractéristiques et à l’histoire nécessairement particulières. Et c’est précisément en tant que personne que l’on doit être considéré, y compris quand il s’agit d’être traduit devant la Justice. A l’évidence, cette évidence n’en est plus une puisque même une entreprise publique s’autorise à raisonner d’abord par l’assimilation.

Cloisonnement social

Or, perdre la capacité à distinguer l’individu du groupe, c’est de facto poser les murs du cloisonnement social. Pour le dire (encore une fois) plus clairement : le collage d’étiquettes à la gueule alimente le racisme et les amalgames. On n’est plus coupable pour ce que l’on a fait, mais pour ce que l’on est : « Il a fait ça ?! Pas étonnant, vu sa couleur… » Au bout de cette logique, on impute les délits à la nature même de l’autre : une adolescente vole dans un magasin parce que c’est une petite conne dans sa période rebelle, et un Gitan vole dans un magasin… parce qu’il est Gitan, pas besoin d’explication supplémentaire. Et comme il est réducteur de ne voir que des victimes et des bourreaux, le mode opératoire fonctionne dans les deux sens : le racisme « anti-blanc » existe aussi, sans doute également alimenté par cette logique de segmentation. « Eux et Nous », toujours.

C’est sans doute encore cette logique « à la gueule » qui prévaut quand l’auteur de cet article (« Européen » de fait, mais à la peau sans doute un peu trop mate…) est « invité à laisser son sac » à l’entrée des grandes surfaces, par les gros bras de la sécurité. La chose se reproduit fréquemment. Les cabas des vieilles dames sont visiblement moins inquiétants. Et si un jour on surprenait l’une d’entre elles à dérober un article ? Peut-être ajouterait-on la catégorie « Personne âgée » à côté des « Africains », « Nord-Africains », « Gitans »…

Photo Flickr par flxmx

Et aussi : Souvenez-vous… L’image de Jaurès utilisée par le FN

Pour en savoir plus sur cette affaire : l’article du site Slate sur le fichage ethnique à la SNCF

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