La servitude volontaire, c’est « fun »

A travers un article du Monde sur la géolocalisation, on peut vérifier à quel point certains de nos contemporains sont faciles à manipuler. Du moment qu’on leur donne des gadgets assez fun pour qu’ils les adoptent.

Le Monde du 8 février 2011 a consacré un long article à la géolocalisation volontaire ; c’est-à-dire aux personnes qui acceptent et encouragent le fait d’être repérables par GPS grâce à leur téléphone portable. Le Monde cite ainsi un certain Henri, 20 ans, qui admet que la géolocalisation a été, dans un premier temps « un peu effrayant(e) ». Mais il admet « qu’au final c’est devenu plus amusant qu’autre chose ». On peut se demander par quel tour de passe-passe un être humain peut, en quelques temps, trouver amusant ce qui l’a dans un premier temps « effrayé ».

C’est peut-être parce que notre époque a inventé la « servitude fun », beaucoup plus efficace que les moyens de violence politique d’antan ; elle a l’avantage d’être, en apparence du moins, moralement irréprochable.

Son principe est simple : nous présenter des évolutions techniques telles que la géolocalisation comme des moyens nouveaux de jouir de la vie ; on nous dit qu’on va « étonner ses amis », « partager des choses avec eux », etc. On atténue ainsi grandement les autres raisons d’être de ces évolutions que sont la surveillance, le fichage, le flicage (par exemple via les réseaux sociaux, qui sont des moyens de contrôles qui auraient plu à Staline, voir cet article). Et il est assez désolant de constater que la plupart du temps, cette stratégie de distraction marche à merveille, en passant par le goût des utilisateurs pour l’amusement.

Le règne de la « servitude fun » profite au business

Ce sont surtout les entreprises qui vont beaucoup s’amuser. Comme l’écrit Laure Belot dans Le Monde« la géolocalisation est un formidable outil de marketing en temps réel. les sociétés se servent du téléphone portable pour proposer publicités et promotions ciblées en fonction de l’endroit où le consommateur se trouve ».

D’autres évolutions techniques du même genre se parent de missions nobles, alors qu’elles sont avant tout des moyens de convertir du vivant en argent. C’est le cas de la « réalité augmentée », une manière « d’enrichir notre perception de l’environnement grâce à des éléments virtuels, qui n’existent pas naturellement » (pour citer le magazine « Audiens mag » de janvier 2011).  Il y est dit que cette « réalité augmentée » va permettre « d’accroître l’émotion ressentie par le visiteur » lorsqu’il visitera un monument, une exposition, ou assistera à un spectacle vivant. Il pourra, par exemple, balayer l’espace avec son téléphone portable et récolter des informations visuelles supplémentaires à ce qu’il a devant lui dont, apparemment, il ne se contente plus.

Plus trivialement, la réalité augmentée nous permettra de jouir de la vie comme jamais, puisque « au supermarché, un itinéraire virtuel se dessinera dans les allées en fonction de notre liste de course ! ».

La réalité nous ennuie ? En avant pour la réalité virtuelle

Se prononcer contre la « réalité augmentée » ? Vous n’y pensez pas ! Ce serait ni plus ni moins qu’être un ennemi déclaré de la médecine, qui a été son premier domaine d’application, de l’art (car, comme le dit l’article suscité, « une telle technologie ne pouvait pas laisser les artistes insensibles »), la culture. « Faire revivre des lieux vieux de plusieurs siècles grâce à une technologie âgée d’à peine dix ans, quel beau paradoxe ! » Il découle de cette phrase quelques vérités édifiantes : on estime donc qu’un lieu touristique est un lieu mort qui a besoin de la « réalité augmentée » pour revivre, et qu’à la limite, ces ruines ne seront jamais aussi vivantes que vues à travers un écran qui les reconstruira ; le virtuel, de plus en plus, va cautionner le réel, réaliser le réel, puis remplacer le réel. C’est le principal évènement qui n’entraîne pas débat, évidemment : il n’a même pas besoin qu’on en parle pour triompher, il a d’ailleurs déjà triomphé.

Ces quelques remarques montrent à quel point l’abolition de la vie privée, autant dire de la vie tout court, passe par beaucoup de fun, de désir de transparence, d’incapacité chronique à jouir du réel. La modernité estime que la réalité est impure et ennuyeuse, soit ; notre réalité augmentée sera donc pure et parfaite.

Au risque de ne faire de l’existence rien de plus qu’un gadget.

Crédit photo Earthhoper / Flickr

A lire aussi sur ce blog : l’absence de sens tragique de notre époque et une critique du cyborg humain à venir.

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