La mort de Kadhafi aurait-elle « décapité » l’Afrique ?

CityZen, parti pour plusieurs mois travailler au Nigeria, nous communique les réactions de collègues africains à la mort de Kadhafi, bien éloignées de la vision occidentale.


Une mise en garde d’abord. Les propos sur lesquels repose cet article n’ont pas été glanés de manière systématique, mais au gré de conversations informelles avec des amis et collègues basés au Nigeria à propos de la mort du colonel Kadhafi. Conversations qui allaient à l’encontre de la doxa télédiffusée et partant, intéressantes à creuser.

Ce qui ressort des échanges que j’ai pu avoir avec ces Africains, par rapport à cette intervention militaire, c’est qu’ils n’y ont pas seulement vu une preuve supplémentaire et flagrante de l’ingérence occidentale dans leur pré-carré ; ils ont aussi ressenti  de la colère ou de la tristesse. Une rancœur se lisait dans leurs réactions : « c’est pas juste. »

En effet, loin de la satisfaction du gouvernement français et des journaux avides de jours heureux et de manichéisme, j’ai constaté que mes collègues camerounais, nigérians et ivoiriens déploraient vivement cette mort non pas parce qu’ils respectaient Kadhafi mais par ce qu’il représentait pour eux. Le Guide avait une vision non alignée de l’Afrique et était en ce début du XXIème siècle la personnalité proéminente du panafricanisme. Sa mort a été vécue littéralement comme la décapitation de l’Afrique et de ses prétentions d’émancipation. Gbagbo en Côte d’Ivoire, Ravalomanana à Madagascar étaient des signes avant-coureur que clamer l’émancipation ne peut se faire sans prêter allégeance. En tuant Kadhafi, c’est l’Occident (et la France en première ligne) qui encore une fois dicte un ordre du monde qui laisse les préoccupations d’un continent aux intérêts d’un autre. Avec la mort de Kadhafi, il faudra reconstruire et pacifier la Libye, comme le dit benoîtement notre président Nicolas Sarkozy, mais aussi panser le cortège d’espérances des nations et personnes ralliées derrière l’idée qu’elle véhiculait.

Parallèles dangereux entre l’Irak et la Libye

Cette simplification du « cas Kadhafi » transparaissait déjà dans la manière qu’ont eue les médias de traiter le conflit. Au Nigeria, les images télévisées relatant la « guerre » en Libye (ou « guérilla », ou « insurrection »; déjà les mots glissent !) dénotaient un certain parti pris : les armées de la coalition étaient en guerre pour défendre et rétablir le droit d’un peuple à l’intégrité et à la liberté. Nous étions dans la même rhétorique que celle de Georges Bush et de son « axe du mal ». Nous, Français, qui étions pourtant fiers de n’avoir pas participé à l’invasion de l’Irak pour des raisons mensongères, nous sommes finalement aux commandes d’une « guerre juste » menée contre un seul homme : Kadhafi, incarnation et cristallisation du mal et de l’oppression, figure somme toute très semblable à celle de Saddam Hussein tel qu’il était décrit aux masses avant qu’il ne soit pris, filmé, violenté et exhibé comme une dépouille misérable mais finalement terriblement humaine.

Ce parallélisme entre les situations irakienne et libyenne devrait nous mettre la puce à l’oreille. Une croisade, une coalition, un ennemi unique se sont révélés être un mensonge international, une affaire de pétrole et une propagande manichéenne. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… mais tout de même !

L’oppression d’un peuple et la privation de sa liberté sont-ils des arguments suffisants pour qu’une puissance étrangère intervienne ? Notre Révolution française aurait-elle la même aura si une puissance extérieure l’avait menée pour nous ? Et puis dans ce cas, pourquoi ne pas intervenir en Corée du Nord, où le tyran est aussi détestable, voire au Cameroun ou au Gabon où le changement de pouvoir se fait attendre ?

La Libye ne se portait pas si mal, par rapport au Nigeria

Ce que la télévision et les mass-médias ont également omis de montrer, parce que cela ne correspondait pas au scénario idéal, c’est que la Libye et les Libyens profitaient de conditions de vie et de prospérité à mille lieues des réalités de l’Afrique : éducation gratuite, logement à bas coûts, niveau de vie confortable, attribution de bourses, droit à une santé de qualité, etc. Cela n’a pas échappé aux oreilles africaines, particulièrement nigérianes !

La Libye, en effet, est le 4ème pays africain producteur de pétrole mais elle s’est efforcée de redistribuer (en partie du moins) les richesses extraites du cours de l’or noir pour en faire profiter sa population. Le Nigeria, au contraire, premier producteur d’or noir du continent vit dans une pauvreté désolante. 90% de sa population s’éclaire avec un courant plus qu’alternatif, boit une eau chère ou insalubre, se ruine pour se soigner, étudie pour des diplômes dévalués (car en payant ou en couchant, il paraît que c’est très facile d’être major de promo !), connaît de violentes tensions religieuses avec une poussée islamique inquiétante, n’a pas plus de classe moyenne que de chances d’évolution… et la liste des faiblesses est encore longue. Ainsi il me paraît légitime, bien que politiquement incorrect, que les Nigérians puissent considérer la Libye de Kadhafi comme une réussite et louent sa stabilité politique et la redistribution des richesses communes. Ne chérit-on pas toujours ce qui nous fait défaut ?

A la place de la laïcité tyrannique, la charia démocratique

Introduisons quelques nuances, car j’aurais peur et honte d’insulter la nation libyenne et ses ressortissants en faisant un portrait courtisan de Mouammar Kadhafi. Là n’est pas mon propos ni ma conviction. Mon but et ma motivation sont de décentrer le débat et de le sortir de la rhétorique médiatique et démagogique (étymologiquement : « mener le peuple », lexicalement : « manipuler l’opinion »), à moins que les termes soient en passe de devenir synonymes. La personnalité de Kadhafi était mégalomaniaque et autoritaire. Sa clique n’avait rien à envier à celle d’un Moubarak et la main de fer qu’il imposait au pays était aussi liberticide que celle d’un Ben Ali. Je me garde de dire qu’il aurait fallu épargner Kadhafi ou le laisser au pouvoir, cela ne m’appartient pas, cela appartient sans doute au seul peuple libyen.

Toujours est-il qu’à la place de la laïcité tyrannique, c’est la charia démocratique qui vient d’être instaurée dans ce pays  nouvellement « libéré » et il est probable que les tensions, clans, factions religieuses et politiques qui font si peur à la France éclosent aux frontières de l’Europe. Il n’est pas certain du tout que les Libyens retrouvent les avantages d’autrefois. Somme toute, on redoute fortement que le pays tombe de Charybde en Scylla.

« Le peuple libyen a un devoir de réconciliation », disait Sarkozy dans les heures suivant la mort de Kadhafi, vaste ironie à voir l’état de déréliction en matière de cohésion nationale en particulier depuis le débat sur l’identité nationale. « Médecin, guéris-toi toi-même » nous dirons les Libyens… mais déjà le mal est fait. Il est facile et parfois sain de détruire pour repartir à zéro, mais la situation libyenne au lendemain du triomphe est peu prometteuse : un nid de guêpes gardé par des hyènes. Le futur nous dira les issues de cette affaire, même si d’ores et déjà le passé en donne des signes bien sombres.

Crédit photo : Abode of Chaos / Flickr

D’autres points de vue sur Retour d’actu, dont ces deux papiers sur le Nigeria, un far-west sans foi ni loi, et une présentation du Nigeria.

 

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