« L’opinion publique », toujours dans le sens du vent

Bien souvent, ce que l’on appelle « l’opinion publique » ne défend que des causes triomphantes, et ne s’attaque qu’à des causes en déshérence. Exemples…

Une règle semble se respecter partout, et depuis toujours : la plupart des gens n’attaquent que les causes qui sont déjà mal en point ; à l’inverse, ils ne défendent que les causes qui ont déjà emporté la victoire, ou sont en passe de le faire.

Cette thèse est exagérée ? Pas forcément, car les exemples font légion.

Les profs, ces galériens qu’on se régale d’enfoncer un peu plus

Vous voulez une vie d’aventure ? Devenez prof du public. Ils ont une chance inouïe. Dès leur première année de vie professionnelle, ils sont envoyés loin de chez eux pour essuyer les plâtres dans des établissements difficiles. Un vrai défi ! Il leur s’agit de survivre quelques années en milieu hostile, sans eau, sans pain, pour, après quelques années d’enfer, intégrer un établissement un peu plus calme où ils pourront enfin réaliser le rêve de leur vie : faire cours normalement.

Le métier de professeur est également extrêmement enrichissant, d’un point de vue professionnel : en plus de leur métier de prof, les débutants doivent assurer celui de parent de substitution, policier à mi-temps, assistante sociale gratuite, j’en passe. Pour au final, après un Bac + 5 avec concours, gagner une fortune : en général, quelque chose comme 1 600 euros nets par mois (ce qui explique qu’un prof sur six serait à deux doigts de péter un câble).

Bref, le plus beau job de la terre. C’est bien pour cela que dès qu’un prof avoue qu’il est prof, les langues fourchent… « Ah, ces profs, toujours en vacances ou en grève… Ah, ces profs qui ne savent pas ce que c’est que de travailler en entreprise, d’avoir un boss, des contraintes… Ah, ces profs déconnectés de la réalité… » Jadis, les profs étaient à peu près respectés parce que l’idée d’enseigner un savoir avait plus de sens. Ah, cette époque bénie où il n’aurait jamais été question d’autoriser le port du iPhone à l’école ! Mais maintenant que les profs sont dans la merde, qu’ils bossent quotidiennement là où les flics rechignent parfois à aller, qu’ils supportent sur leurs épaules la faillite de : l’éducation, l’autorité, les valeurs familiales, le manque de courage de certains chefs d’établissement, et autre, voilà bien le moment pour leur tomber dessus, à ces fainéants et privilégiés de prof !

Le journalisme est en crise ? Honte aux journalistes !

Les journalistes de presse écrite bénéficient eux aussi de conditions de travail à faire rougir. Devant enchaîner les CDD avant de signer, peut-être, et bien souvent dans un domaine qui n’est pas celui qu’ils visaient, un improbable CDI, payé beaucoup moins que 2000 euros nets (et avec, la plupart du temps, un Bac + 4 ou Bac + 5). Quel bonheur ! Dans un secteur, la presse écrite, qui traverse l’une des plus importantes crises de son histoire, violemment impacté par l’essor du Web et la concurrence déloyale de la presse gratuite. Les journalistes doivent donc, aujourd’hui, non seulement faire leur métier, mais concomitamment remettre en cause profondément leur manières de travailler, tout en perdant de l’argent et des équipages. Un jeu d ‘enfants, quoi.

Pourtant, les sondages d’opinions, les commentaires sur Internet, les discussions, montrent que les journalistes sont assez souvent méprisés. « Tout est de la faute des médias ! », n’est-ce pas ? « Les journaux d’aujourd’hui ne sont plus à la hauteur », n’est-ce pas ? « Les journalistes sont des privilégiés [en quoi?]« , n’est-ce pas ? « Les médias ne colportent plus que des nouvelles inintéressantes », n’est-ce pas ?

Pourquoi tant d’usagers de la presse critiquent-ils les journalistes ? Bien souvent, pour n’avoir pas à faire leur auto-critique. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils achètent le journal… Car ces fameux « journalistes » qui font fantasmer tout le monde, se bornent bien souvent à répercuter les inquiétudes de tout-un-chacun.

Qu’est-ce qu’un jeune journaliste ? Bien souvent, un type qui a envie de trouver un boulot où, peut-être, la précarité gagne du terrain, mais où, au moins, on peut avoir l’impression d’empêcher modestement le monde de devenir trop con. Effet immédiat : les cons du monde entier vous en veulent de ne vous être pas fait con aussi intuitivement qu’eux.

Le « multi-culturalisme », un état de fait qu’on désire après-coup

Autre mouvement que les gens défendent bien  souvent, ces temps-ci : le « mélange des cultures ». Le plus souvent, il faut bien le dire, avec des arguments peu convaincants : partager les cultures c’est découvrir le couscous, le ramadan, des sports, ou le camembert (on aurait préféré Montesquieu, Montaigne, mais tant pis). Parfois avec de meilleurs arguments : mélanger les cultures, c’est s’assurer de ne plus connaître de bonnes vieilles guerres comme celles du siècle dernier.

Mais ce qui est assez comique dans la défense du multiculturalisme, c’est qu’il n’a jamais été une option. C’est un raz-de-marée. Le mélange généralisé des cultures est un devenir-monde. On s’y adapte, on fait avec tant bien que mal, mais il est très hypocrite de s’en féliciter au-delà de ça, surtout dans la mesure où les cultures nationales sont plutôt en voie de perdition (comme on le voit en France, où l’on en est réduit à faire des débats sur ce qu’est « l’identité française » : preuve qu’elle n’existe plus…). Bref, il faudrait plutôt parler de mélange des sous-cultures que de mélange des cultures. Et puis bon, en dernière analyse, les files d’attente pour acheter le prochain iPhone mettront tout le monde d’accord.

L’Église catholique, le punching-ball favori

Quand il ne s’agit pas de défendre une cause triomphante, on attaque une cause en déshérence. Et comment évoquer les causes en déshérence sans parler de l’Église catholique ? Ah, le plaisir insigne à taper sur l’Église et sur le Pape. Tous pédophiles ! Là, tout le monde s’entend quand il s’agit de dénoncer le Pape, qui est comme il se doit homophobe, pro-sida, farouchement opposé au « bonheur sexuel »… Jamais on n’a autant attaqué l’Église, en occident, que depuis qu’elle a perdu du pouvoir. Il y a quelques siècles, on risquait d’avoir de vrais problèmes en la critiquant, donc on se taisait. Aujourd’hui, c’est plutôt bien vu, on s’y retrouve. C’est devenu un sport national, taper sur le méchant papa d’hier.

Il va sans dire que les gens qui critiquent la tradition chrétienne attaquent plus rarement, et de manière plus mesurée, l’Islam. Pourquoi ? Il paraît que des bombes peuvent péter… La tribune de Michèle Tribalat, démographe, dans Le Monde du 13 octobre, rappelait de quelle manière la religion musulmane avait progressé dans notre pays. « Parmi les jeunes adultes, un peu plus d’un jeune sur dix est musulman. On compte en France, entre 18 et 50 ans, un peu plus d’un musulman pour quatre catholiques. Si l’on s’intéresse maintenant aux plus fervents d’entre eux, ceux qui déclarent accorder une grande importance à la religion, les musulmans surpassent les catholiques d’environ 150 000 entre 18 et 50 ans. Ils sont trois fois plus nombreux parmi les jeunes nés en France dans les années 1980. L’expansion de l’islam se produit dans une France en état de déchristianisation avancé. [...] Si l’islam est encore une religion minoritaire, il a pourtant déjà changé nos vies dans un domaine vital à la démocratie : la liberté d’expression. A la crainte de se faire traiter de raciste, ou maintenant d’islamophobe (il faut saluer ici le succès en Occident de cette notion qui est pourtant l’arme préférée des radicaux pour réduire la liberté d’expression), s’ajoutent l’intimidation et la peur (l’ »affaire Redecker », la censure des programmes scolaires). »

Comme l’Islam est une force plutôt en progression dans nos contrées, on fait un peu attention en l’attaquant (ou alors, on l’attaque en privé, ou on vote Le Pen). Bien souvent, l’homme du commun n’attaque ouvertement que ce qui agonise ; ce qui est en train de monter en puissance, il le déteste en secret, pour ne pas avoir l’air d’être dominé, puis, si le mouvement en question devient clairement dominant, il y souscrit pour pouvoir inscrire son nom dans le camp des vainqueurs. 

La violence et l’insécurité, en baisse mais plus présentes que jamais

Il est aussi drôle de voir fleurir les débats sur l’insécurité. Au point où c’est souvent cette question qui fait remporter une élection (celle de 2002, par exemple). Est-il besoin de rappeler qu’un type vivant en France, aujourd’hui, bénéficie des toutes meilleures conditions de sécurité de l’histoire humaine ? Qu’on en parle, certes. Qu’on tente d’éviter que des types se fassent tabasser, bien sûr. Mais de là à en faire une « cause nationale »…

Le féminisme, cause triomphante qu’on défend bec et ongles

Le féminisme est aussi, bien évidemment, une cause triomphante, ou du moins en grand progrès depuis 30 ans (mais une cause triomphante, c’est précisément une cause en grand progrès). Pourtant, il est plutôt visible que la sensibilité masculine est devenue indésirable dans les dîners en ville.

Si, aujourd’hui, l’image de la femme est salie, c’est beaucoup moins par les attaques des hommes que par la publicité, le consumérisme compulsif, leur victimisation systématique, les conseils « beauté » et « sexo » de magazines débilisants, la pornographie exhibitionniste érigée en norme, le retour à certaines valeurs maternistes, les féministes ultras (on remerciera celles-ci, d’Osez le féminisme, d’avoir confirmé les thèses de Freud sur l’envie de pénis avec leur campagne « Osez le clito », bel exercice de phallocratie).

Crédit photo : JcMaco / Flickr
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