Bruno Le Maire : jours de pouvoir, et jours sans

Bruno Le Maire, ex-ministre de l’Agriculture sous Sarkozy, vient de publier « Jours de pouvoir » chez Gallimard. Dans quelle mesure un « homme de pouvoir » a-t-il encore le pouvoir de faire changer les choses ?

Si Bruno Le Maire avait voulu redonner un peu de lustre à la sphère politique, il n’aurait pas pu mieux faire qu’en écrivant Jours de pouvoir, sorti récemment aux éditions Gallimard.

Pourquoi ? Parce qu’il donne un éclairage qui semble tout à fait honnête sur la vie quotidienne d’un ministre. La vie du pouvoir est ici débarrassée de ses mille clichés médiatiques. Qu’on se rassure : Le Maire ne tombe pas dans l’apologue pour autant. Exemple : « Dans notre État, beaucoup de pouvoirs sont de pure forme. Les titres les plus longs dissimulent des postes inoccupés, des compétences sans attribution. Pour ne pas dissiper le rêve de notre État souverain, capable de tout, équitable en tout, nous le gonflons avec des nominations sans incidence sur la réalité. » Bien sûr, n’importe quel observateur de la politique sait déjà cela. Mais quand c’est un ministre en exercice qui l’écrit, c’est tout de même d’un autre poids. Voici le contrat que Le Maire passe avec le lecteur : j’essaierai d’être sévère, mais juste.

L’homme politique européen peut-il inverser le déclin de l’Europe ?

Pourquoi Le Maire écrit-il ? Semble-t-il, pour prendre du recul sur son action publique et évaluer son utilité au pays sans trop se fier aux mirages de la vie politique et aux effets de la drogue du pouvoir. Se rassurer sur la possibilité d’inverser, au pire de freiner, le déclin de l’Europe, diagnostiqué à de multiples reprises dans Jours de pouvoir. Mais ce livre n’est pas un manifeste politique. Le Maire est présent à chaque page, mais on ne décèle chez lui aucun goût pour la pose ou la revendication personnelle, c’est d’ailleurs par là qu’on peut le qualifier, à mon sens, d’écrivain. L’écriture de Le Maire est une opération quotidienne de désenchantement, dans la plus pure tradition française. De quête d’une certaine vérité, physique autant qu’intellectuelle, du pouvoir. Nous sommes plus proches de Flaubert que de Chateaubriand.

Le Maire est aussi écrivain dans son talent à rapporter les propos, ébaucher une saynète, poser une ambiance (talent déjà sensible dans ses précédents livres, Des hommes d’État par exemple). Dans Jours de pouvoir, il y a cette entrevue avec un Chirac vieillard, ces deux déjeuners en coup de vent avec le tempétueux de Villepin. Et des dizaines d’autres portraits.

Nicolas Sarkozy, bien sûr, est omniprésent. Et le personnage apparaît dans toute sa complexité, au gré par exemple de ses monologues à bord « d’Air Sarko One », agrémentés de cafés et de chouquettes. Difficile pour quiconque de porter un jugement radical sur Sarkozy après avoir lu Jours de pouvoir – preuve de la justesse probable du portrait. Il est parfois comme on l’imagine, brut de décoffrage, un peu gamin, décevant. Mais aussi très poli, souvent respectueux, juste et surtout dynamique dans la défense des intérêts français. Bien sûr, on n’est pas obligé de croire Le Maire sur parole : il est légèrement partie prenante. Quoiqu’il en soit, son Sarkozy est tout en nuances, difficile à cerner.

Les destins se font et se défont sur un coup de fil

Autre cliché battu en brèche : la violence des mœurs politiques. Si les rapports entre responsables politiques sont traversés de haines, d’amitiés et de tous les sentiments intermédiaires, comme dans n’importe quel groupe humain, il semble que ce qui caractérise la violence du monde politique soit son aspect feutré. Les destins se font et se défont en un coup de fil ou lors d’une réunion à laquelle on n’a pas été convié. Ainsi, Le Maire se voit promis au poste de ministre de l’Économie par Sarkozy, avant de se voir proposer le Budget le lendemain (il n’évoque nulle part le caprice de Baroin pour avoir l’Économie).

En politique, on prend un coup, mais dès le lendemain on se voit obligé de sourire à celui qui semble nous avoir trompé – c’est le conseil de Villepin à Le Maire. Sinon, il faut changer de métier. Ça aussi, on le savait, mais grâce au livre de Le Maire on le touche presque du doigt, on le vit un peu. Et on peut comprendre qu’il n’est pas obligatoire d’être un minable pour continuer à faire de la politique, chose que le « tous pourris » aurait tendance à nous faire croire. Cette tendance au mépris systématique pour nos dirigeants nous a peut-être fait oublier qu’il existe une ambition politique, et que celle-ci peut-être aussi belle, vaste et justifiée que n’importe quelle autre ambition.

Les pièges de la politique de la petite phrase

Le quotidien d’un ministre est extraordinaire et, celui de Le Maire, terrible en au moins une occasion. Il se voit ainsi, quelques jours après avoir assisté sa femme durant son quatrième accouchement, visiter un camp de réfugiés au Kenya.

Il est aussi intéressant de suivre l’évolution des rapports d’un ministre avec le leader d’un syndicat – ici, Xavier Beulin de la FNSEA -, ou bien de voir de quelle manière Le Maire comprend progressivement les mouvements de colère des agriculteurs. Au début de son ministère, il est surpris de voir des manifestations d’agriculteurs sur son passage. Le temps passant, il les trouve justifiées.

Le quotidien d’un ministre, c’est aussi les plateaux télé et comment une petite phrase peut changer votre image pour longtemps. Ainsi, on se souvient que Le Maire, lors de la révolution tunisienne, n’avait pas assez vite critiqué l’administration de Ben Ali. On le lui fera beaucoup remarquer. Injuste ? Peut-être. J’ai tendance à croire Le Maire lorsqu’il dit que les politiques n’en savent pas tellement plus, sur les affaires du monde, que le citoyen bien informé. Quelque part, c’est aussi en raison de notre volonté, en tant que citoyens, c’est-à-dire en tant que téléspectateurs, de voir les politiques s’occuper de tout et avoir réponse à tout, que l’on se désole ensuite de leur prétendue incompétence ou de leurs « dérapages ». N’importe qui, à leur place, déraperait, en vérité, et si l’on voit fleurir ces ignobles « éléments de langages », c’est bien parce que notre société ressemble de plus en plus à un tribunal où l’on doit contrôler à l’extrême tout ce que l’on va dire publiquement. Un jeu de « maillon faible » permanent. Et ça, les politiques n’en sont pas les seuls responsables.

Fallait-il questionner un ministre de l’Agriculture sur un vaste problème de politique étrangère ? Je n’en suis pas certain. Mais Le Maire aurait pu aussi bien s’abstenir de répondre. Mais on l’aurait alors qualifié de « mauvais client » pour les médias, pourtant indispensables pour concrétiser une ambition. C’est un cercle vicieux. Les hommes politiques ne savent pas toujours ce qu’ils veulent ? Certainement, mais les Français non plus.

A lire Le Maire, on réalise qu’il est bien arrangeant de croire à toutes les théories du complot possibles et imaginables. Mais si tout cela n’était qu’un mirage ? Et si les politiques eux-mêmes étaient, comme tout le monde, à côté de leurs pompes ? Le Maire n’arrête pas de le soupçonner, plus ou moins ouvertement. En fait, il le sait, il l’expérimente chaque jour, mais il espère. Avec une ambition personnelle non dissimulée. Il faut dire que l’un va rarement sans l’autre.

Des États concurrencés par les « multinationales et les marchés financiers »

Bruno Le Maire, toutefois, n’est que trop conscient des obstacles au bon fonctionnement de la démocratie. Le ministre se désole souvent du poids de la machine administrative, en particulier celle de l’Union européenne. « Une nouvelle fois, les négociations dites ‘TAC et quotas’ me sont apparues comme la caricature des procédures démocratiques, à la fois inefficaces et injustes, hors de tout contrôle démocratique , où les arguments scientifiques ne pèsent rien, parce que la difficulté de la négociation fait des ministres des marchands de tapis. »

Enfin, Le Maire confirme tout ce que l’on pouvait craindre sur l’influence gigantesque de la finance internationale sur le cours du monde. Souvenons-nous que l’historien Jacques de Saint-Victor, dans son dernier ouvrage sur la mafia intitulé Un Pouvoir invisible, n’hésite pas à assimiler certaines strates de la finance à une mafia.

Ainsi, Le Maire, au lendemain de la proclamation des résultats du G20 agricole de 2011, note : « Les ONG, avec lesquelles nous avons travaillé en confiance, marquent leur déception : elles sont dans leur rôle, qui est d’aiguillonner sans cesse les États ; elles devraient néanmoins mesurer combien le pouvoir de ces États, même rassemblés dans un club qui représente à lui seul 85 % du commerce agricole de la planète, est désormais concurrencé par celui des multinationales et des marchés financiers. Nous ne sommes que dans les premiers balbutiements de la diplomatie nouvelle, parce que nous ne connaissons pas les centres nerveux du pouvoir. Ils ne sont plus seulement ce que nous en voyons à la télévision, Conseil de sécurité des Nations Unies, Congrès américain, Maison-Blanche, Kremlin, Hu Jintao et Dilma Roussef, figures rassurantes de la politique incarnée. Les terminaisons nerveuses de la puissance plongent plus profond, dans un univers de simples connections, de décisions immatérielles – investissements, retraits de fonds, placements spéculatifs, chats virtuels – qui pèsent autant que les décisions politiques. Ces terminaisons ne sont encore ni connues, ni maîtrisées. Et il est difficile de savoir si un chirurgien habile parviendra un jour à percer ces ramifications qui prolifèrent, souvent en toute anarchie, et à y mettre un ordre. »

L’avantage de Le Maire, c’est qu’il pose honnêtement les termes du débat sur ce que peut et ne peut pas, aujourd’hui, un politique, sans ressentir le besoin compulsif de se mettre en avant. Je ne vois pas tellement d’autres responsables politiques actuels que lui capables de publier ce livre sobre et concentré.

Un politique connaît des jours de pouvoir, oui, mais au moins autant de jours sans. Libre à chacun de partager l’optimisme de Le Maire, qui estime que la politique a encore une chance de prendre la main sur la finance – personnellement, je ne le crois pas. Et peut-être que si Le Maire écrit, c’est parce qu’il sent que la littérature est plus puissante que la politique ? Mais laissons-lui le bénéfice du doute. On en reparlera peut-être en 2017 ou en 2022.

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