Faux traducteur : un Charlot aux obsèques de Mandela

L’indignation concernant le faux traducteur aux obsèques de Nelson Mandela tient d’une ignorance de l’esprit Africain. Et sonne de manière un brin hypocrite, puisque les occidentaux sont les meilleurs spécialistes en ce qui concerne la mise en scène spectaculaire et le Faux.

On s’indigne, on parle d’ « outrage », d’ « imposture[1] », de « cirque[2] », devant cette mascarade pathétique et fort douteuse en ces heures d’hommage posthume : l’interprète de la cérémonie en langue des signes aux obsèques populaires de Mandela fait parler de lui. Ce Charlot qui s’est introduit dans la machine télévisuelle et qui s’offre à des milliards d’écrans est en effet bien burlesque et pitoyable. Il dérange mais nous rappelle que nous sommes bien en Afrique et que même en Afrique du Sud, le plus blanc des pays noirs, le spectacle a les couleurs locales : Nelson Mandela est né Africain et a eu des adieux africains. Il y a de quoi se réjouir !

Un Charlot dans les rouages de la machine à spectacle

Pour peu qu’on se risque à s’écarter de la solennité de l’événement, on peut s’amuser à transposer la célèbre scène des Temps Modernes (1936), de Charles Chaplin, à ce qui s’est passé ce mardi durant la cérémonie funèbre et populaire de Nelson Mandela : Il s’agit d’un couac retentissant dans ce qui devait être une machine bien huilée devant servir à produire à la chaîne et à l’identique un artefact bien policé (ce 10 décembre 2013, on produisait de l’émotion). À l’occasion de la cérémonie rendant hommage à Mandela, figure incontestée et emblématique du XXè siècle et de ses combats humanistes et égalitaristes, un chapelet d’hommes politiques s’est réuni le temps d’une trêve consensuelle. Voyez Obama et Raúl Castro se sourirent, Sarkozy et Hollande s’ennuyer ensemble !

Vraiment au-delà des mots, tout a été orchestré pour que l’événement soit une grand-messe édifiante et de premier ordre. Mais voici que dans l’ordre des discours qui s’enchaînent comme sur des roulettes, un homme au crane rasé, au costume taillé, aux traits inexpressifs et au laissez-passer officiel vient parasiter l’office : il gesticule et ses gesticulations ne veulent rien dire, le public malentendant n’y entend rien et pour cause : il brasse du vent, il est muet ! Quand on découvre la supercherie, il n’en faut pas moins pour que l’événement  provoque une polémique médiatique d’ampleur internationale.

Tous les commentateurs de l’événement, journaux, télévisions et radios cherchent à connaître l’identité de cet interprète problématique (que n’est-il resté à l’état d’image insaisissable !), comment est-il entré dans le sacro-saint de la tribune des orateurs ? Obama et consorts ne font que passer, lui donnent la réplique, tandis que lui, monopolise l’écran. Il y a fort à parier que des enseignes comme Coca-Cola ou Starbucks auraient payé très cher une telle visibilité ! La seconde salve de questionnement concerne le « À qui la faute ?». Doit-on blâmer les organisateurs, les autorités du lieu, un homme de l’ombre ayant servi de piston ? Un tel silence  questionne beaucoup.

L’Afrique au risque du rationnel

Pour qui a vécu en Afrique, cette mascarade n’étonne guère ! À une entrevue fictive, voici sans doute comment répondrait  un voyageur ayant eu le loisir de sillonner ce continent :

- Comment ce pantin désarticulé (c’est là une bonne façon de le nommer) est-il arrivé là ?

– Notre protagoniste a tout simplement empoché un cachet de la part des organisateurs de la cérémonie et a été placé volontairement à la gauche des orateurs. C’est un fait où le rationnel occidental butte : un organisateur européen ou américain de show de cette ampleur aurait confié la sélection à un service de renseignements généraux, même dans la précipitation ! Nous sommes bien en contexte africain où le rationnel côtoie l’irrationnel : pour autre preuve l’excuse donnée par l’interprète -et destinée à un public africain- qui est celle d’avoir entendu des voix[3].

Remarquez en outre comment ce ‘figurant protagoniste’ corrompt le discours des « grands » qui passent de facto eux aussi pour des marionnettes puisqu’on leur fait dire n’importe quoi auprès des malentendants, n’est-ce pas d’une subtilité réjouissante ?

Mais pourquoi  avoir mis un incompétent aux vues du monde entier ?

– Une négligence coupable dans le choix de l’intervenant mais surtout la nécessité d’employer un interprète pour malentendants. Il s’agit certes d’un pari inconstant où le spectacle « passe ou casse », avec un paquet d’argent en coulisses. Si tous les protagonistes sont d’accords (par choix ou par ignorance, c’est égal), alors en scène !

Mais n’est-ce pas une imposture éhontée ?

– Plus qu’un imposteur qui aurait l’envie délibérée de tromper son monde, je taxerais ce monsieur d’opportuniste basique. Ces escroqueries interviennent régulièrement en Afrique et qu’un opportuniste ait tenté sa chance, c’est normal. Le contraire aurait été surprenant, voire blâmable.

– Pouvez-vous préciser pourquoi c’est une nécessité de faire intervenir un interprète pour malentendants ?

– De manière très simple et logique, on a considéré, chez les équipes en charge de la couverture de l’événement, que ça  « fait bien à l’écran » d’exhiber ce genre d’interprète lors de cérémonies télévisuelles solennelles, de ponctuer les mots des orateurs de gestes d’une grande iconicité et incompréhensibles pour le commun des mortels. Cela s’est vu mainte fois à la télé occidentale jusqu’à faire partie de l’esthétique du discours télévisuel qualifié de « grave ou sérieux ». Pour avoir un spectacle télévisuel ayant la patine et l’aspect des événements mémorables, ce mimétisme était nécessaire. Les organisateurs en sont restés à la vraisemblance, c’est de l’amateurisme cupide, voilà tout. »

Mimèsis et vraisemblance

Quitte à parler de mimèsis et de vraisemblance, faisons un détour par la rhétorique aristotélicienne qui est à la base de notre mode de pensée et d’expression occidental. L’orateur grec, selon Aristote – et quoi qu’en dise Socrate, est un professionnel dont le seul but et la seule ressource sont de persuader. Il s’agit d’un sophiste qui manie le verbe et lui fait dire ce qu’il veut ; usant de la rhétorique pour ce qu’elle est : « une ouvrière (un outil) de persuasion[4] ». Peu importe que les faits rapportés soient vrais ou faux, que l’orateur croit ou non en son discours, le principal est qu’il soit suffisamment persuasif et convaincant pour emporter l’adhésion. Ainsi l’important pour nos organisateurs africains est que le recueillement, l’émotion et la solennité paraissent vraisemblables à des millions de téléspectateurs. À son échelle, notre interprète opportuniste était aussi, évidement, dans le paraître [5].

La base de raisonnement est cynique : on se contente de répondre au cahier des charges des codes visuels requis pour la majorité, quitte à mépriser la minorité malentendante qu’on prétend servir. Peu importe que l’interprète transmette du sens pourvu que le résultat soit vraisemblable ; c’est du moins la conclusion qu’on est en droit de tirer. À bien y réfléchir, il est possible que dans cette même logique et dynamique de persuasion, nos politiciens, nos institutions et nos publicitaires occidentaux fassent de même pour rendre les spectacles de la démocratie et de la consommation probants. Les magouilles occultes et calculatrices se font avec plus de science et de manière dans notre société. Le vice est partout répandu mais on reconnaîtra au moins à cette mascarade autour de la mémoire de Mandela le mérite d’être naïve, fraîche et un brin corrosive.

En allumant nos écrans, nous étions disposés à entrer dans la danse de l’affectif et du pathos macabre pour ce « grand-père » (Madiba) qu’on connaît somme toute superficiellement (c’est le destin des icônes que de voir réduite leur personne à une croisade manichéiste) mais dont on ne veut en aucune façon manquer le deuil collectif [6] ? Nous avons voulu du spectacle, on a été servi … avec un zèle un peu exagéré.


[1] La directrice de l’organisme du Cap « Éducation et développement du langage des signes », Cara Loening, Afp, 11/12/13

[2] lefigaro.fr, 11/12/13

[3] Reuters France, 12/12/13

[4] Première définition historique de la rhétorique par Corax (Ve siècle av. J.-C.).

[5] « I was alone in a very dangerous situation. I tried to control myself and not show the world what was going on. I am very sorry… » The Star Johannesburg, 12/12/13

[6] «Je veux le voir. Je veux être sûr qu’il est mort car je ne peux pas le croire» aurait dit un sud-africain sur le chemin du cortège. lefigaro.fr, 12/12/13
Crédit photo : Debris2008/Flickr
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