Plongez-vous dans « Le Lavoir »

Au théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie de Vincennes, se joue Le Lavoir, du 20 septembre au 2 octobre 2011.  Une petite merveille !

 

Le 2 août 1914, quelques jours après l’assassinat de Jean Jaurès, onze femmes issues des classes populaires se rendent, comme chaque semaine, nettoyer leur linge au lavoir. Elles sont de tous âges, de la petite Mathilde, seize ans, qui y vient pour la première fois, à la gardienne de celui-ci, Julienne la doyenne. Tout au long de la pièce, on va les voir déplier leur linge, le nettoyer, le frotter, le battre, le rincer, l’essorer. Mais aussi, et surtout, parler, discuter, se raconter, se battre, se disputer, s’amuser. Malaxer leurs existences et leurs émotions comme elles malaxent leur linge gorgé d’eau.

A quelques jours du départ des hommes vers les champs de bataille, elles incarnent le terreau de la France, toute son énergie. Elles prennent conscience de leurs nouvelles responsabilités, se dévoilent les unes aux autres leurs histoires drôles ou tragiques, toutes marquées par le drame qui se prépare et va mettre l’Europe à feu et à sang.

Les corps transpirent, la parole se libère

À mesure que les corps transpirent, la parole se libère dans une langue vivante et populaire ; on se croirait introduit dans L’Assommoir de Zola, dans une fresque sociale remuant les thèmes propres à la Belle époque : tensions internationales, antisémitisme, syndicalisme.

Gilberte, la jeune et séduisante célibataire, nous raconte avec humour sa séance chez un photographe où elle s’est vue traitée en grande dame. Roseline, plutôt catholique, la sermonne pour son libertinage. La doyenne, de son côté, explique comment son arrière-grand-père faisait pour se nourrir de délicieuse « soupes aux cailloux ». Judith, juive polonaise, raconte son expérience difficile au ghetto de Varsovie, réduite à faire les poubelles de bourgeois, pour dénicher de quoi se mettre sous la dent, ce qu’elle appelle un « petit butin de la misère ». Et Mathilde, 16 ans, à l’écoute de toutes ces histoires, s’initie à être une femme, comprend les responsabilités de ce rôle, mais ne peut cependant quitter ses rêves d’adolescente. Ce sera finalement le cas  à l’occasion de la déclaration de guerre, qui clôt la pièce.

Les cinq sens du spectateurs sont convoqués

Pour le spectateur, le spectacle est complet, tous ses sens sont convoqués, grâce à une scénographie délicate. La salle étant petite et en bois, aucun détail n’échappe aux spectateurs. Ils entendent les gouttes du linge trempé tomber dans l’eau, les chocs rythmiques des draps fouettés contre le bois ; l’eau se reflète sur les murs et crée une ambiance de toile impressionniste. La transpiration des femmes se fait presque sentir à mesure qu’elles se dévêtissent. La chaleur humaine se répand.

Ce groupe de femmes, malgré leurs histoires disparates, communient à l’occasion en dansant ou chantant. A l’occasion de l’une des chansons traditionnelles des marins bretons, elles s’emparent de leurs draps pour en faire des voiles de bateau et nous embarquent sur leur navire imaginaire.

L’atmosphère conjuguée de la salle en bois et de cette mise en scène sensuelle permet au spectateur d’entrer dans ce lavoir, de retrouver des sensations simples issues d’un monde ancien, et de vivre la grande histoire à travers une multitude de petites.

Le Lavoir, de Dominique Durvin et Hélène Prévost, mis en scène par Brigitte Damiens au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, Vincennes, du 20 septembre au 2 octobre 2011.

D’autres critiques sur Retour d’actu, dont cet article concernant le dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine Les Naufragés du fol espoir, celui-ci sur Au revoir, parapluie de James Thierrée, cette critique du documentaire sur la chorégraphe Pina Bausch Dansez, dansez sinon nous sommes perdus, enfin cet article à propos de La Nuit juste avant les forêts, pièce de Bernard-Marie Koltès mise en scène par Patrice Chéreau.

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