La France oublie ses morts pour mieux vénérer la mort

Le 11 novembre, la France ne commémorera plus l’armistice de la première guerre mondiale. Elle se souviendra de tous les « morts pour la France ». Mort, là est ta victoire.

La barbe, avec ces poilus. Bientôt un siècle qu’ils sont allés se faire trucider. Pourquoi se souvenir plus particulièrement des morts de 14-18, quand on pense à tous les morts qui, eux, n’ont pas de jour où on les commémore. Non, aujourd’hui, en France, nous ne tolérons plus aucune discrimination, surtout au sein de l’assemblée des cadavres. Ainsi, le 20 février, le Parlement a adopté le texte faisant du 11 novembre un journée d’hommage à tous les morts pour la France.

A quoi reconnaît-on qu’une culture vénère la mort ? En observant à quel point elle chérit l’indétermination. La mort gagne lorsque l’on décide de se passer de précisions. Que l’on se refuse à singulariser. A décider, à trancher, au nom de certaines valeurs. C’est exactement ce qu’il se passe ici, où, au lieu de nous souvenir de la première guerre mondiale de manière précise, de son contexte, des leçons que nous pourrions en tirer (rêvons un peu…), des identités des hommes qui y sont morts, nous préférons balancer tout son héritage dans la grande « fosse commune du temps », comme chantait Brassens. Et ainsi prouver que notre capacité de porter un regard vivant, c’est-à-dire circonstancié, sur la Grande Guerre, est aujourd’hui quasi-nulle.

Pensons un grand coup à tous les morts pour mieux les oublier

Nous n’allons quand même pas nous repencher sur nos livres d’histoire, pour savoir en quoi mourir sous Napoléon n’a pas grand chose à voir avec le fait de mourir sous Clemenceau. Ou sous Pétain. Quel ennui ! Soyons plus efficaces, plus économiques : pensons un grand coup à tous les morts pour mieux oublier pourquoi ils le sont.

Cet esprit d’égalitarisme jusqu’à notre dernière demeure, qui se veut tout ce qu’il y a de plus humaniste, cache difficilement sa morbidité de fond. La vérité, c’est que l’on n’a plus foi en rien. Plus personne ne veut rien savoir. Nihilisme. Dans la guerre, on ne veut plus voir que la mort (alors qu’il y a beaucoup d’autres choses, de l’amour, par exemple)… On brade. On tire un trait. On jette. On égalise absolument. Un homme = un mort = un mort =… 11 novembre, aux morts pour la France, allez, ouste ! La poussière sous le lit. Comme ça, plus de risques que les tirailleurs sénégalais, les homosexuels soldats, les femmes déportées ou les manouches fusillés portent plainte contre l’État pour cause d’homophobie, de misogynie, de manouche-phobie ou de racisme. Puisqu’enfin, si tous ces groupes de victimes se tirent dans les pattes dans le monde des vivants, ils sont tous là, admirablement commémorés, enfin réunis, dans le monde des morts. Tous frères !

On peut se demander quel est l’intérêt de se souvenir de morts qui, précisément, n’ont plus aucune moyens d’être distingués d’autres morts (puisque « morts pour la France », ça en fait du monde…). Retirer ses distinctions à la mort d’un homme, c’est tout simplement le précipiter aux tréfonds de l’oubli. Ainsi, aujourd’hui, il n’y a plus de morts. C’est-à-dire plus de vivants. C’est-à-dire des êtres, relativement différents les uns des autres, ayant connu des péripéties personnelles, les ayant conduits à leur propre mort. Qui n’est pas tout à fait la mort de leur voisin, de leur père, ou de leurs enfants.

Non, aujourd’hui, il n’y a plus que la mort. Plus d’individus. Plus d’époques. Plus d’histoire des valeurs. Elle triomphe sous tous les plans, la grande faucheuse. La vie ne lui fait plus obstruction, et s’active, à ses genoux, pour faire de nos mémoires rien d’autre qu’un grand cercueil.

Crédit photo : Franck Chicot / Flickr

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